«Enfin, moi, reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas rendu idiot un moment?
Quand je songe à ça, je me tâte, je ne comprends plus pourquoi je
m'étais mis de sa bande.
Est-ce que je lui ressemble? Est-ce qu'il y avait quelque chose de
commun entre nous?... Hein? c'est exaspérant de s'en apercevoir si
tard!...
--Et à moi donc, continua Gagnière, il m'a bien volé mon originalité!
Croyez-vous que ça m'amuse d'entendre à chaque tableau, répéter derrière
moi, depuis quinze ans:
C'est un Claude!... Ah! non, j'en ai assez, j'aime mieux ne plus rien
faire... N'empêche que si j'avais vu clair autrefois, je ne l'aurais
pas fréquenté.» C'était le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se
rompaient, dans la stupeur de se voir tout d'un coup étrangers et
ennemis, après une longue jeunesse de fraternité. La vie les avait
débandés en chemin, et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne
leur restait à la gorge que l'amertume de leur ancien rêve enthousiaste,
cet espoir de bataille et de victoire côte à côte, qui maintenant
aggravait leur rancune.
«Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s'est pas laissé piller
comme un niais.» Mais, vexé, Mahoudeau se fâcha. «Tu as tort de rire,
toi, car tu es aussi un joli lâcheur...
Oui, tu nous disais toujours que tu nous donnerais un coup de main,
quand tu aurais un journal à toi...
--Ah! permets, permets...», Gagnière se joignit à Mahoudeau.
«C'est vrai, ça! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu écris
sur nous, puisque tu es le maître...
Et jamais un mot, tu ne nous as pas seulement nommés, dans ton dernier
Salon.» Gêné et bégayant, Jory s'emporta à son tour.
«Eh! c'est la faute de ce bougre de Claude!... Je n'ai pas envie de
perdre mes abonnés, pour vous être agréable.
Vous êtes impossibles, là, comprenez-vous! Toi, Mahoudeau, tu peux te
décarcasser à faire des petites choses gentilles; toi, Gagnière, tu
auras beau même ne plus rien faire du tout: vous avez une étiquette dans
le dos, il vous faudra dix ans d'efforts avant de la décoller; et
encore, on en a vu qui ne se décollaient jamais... Le public s'amuse,
vous savez! il n'y avait que vous pour croire au génie de ce grand toqué
ridicule, qu'on enfermera un de ces quatre matins.» Alors, ce fut
terrible, tous les trois parlèrent à la fois, en arrivèrent aux
reproches abominables, avec des éclats tels, des coups si durs de
mâchoires, qu'ils semblaient se mordre.
Sur le canapé, Sandoz, troublé dans les gais souvenirs qu'il évoquait,
avait dû lui-même prêter l'oreille à ce tumulte, qui lui arrivait par la
porte ouverte.
«Tu entends, lui dit Claude très bas, avec un sourire de souffrance, ils
m'arrangent bien!... Non, non, reste là, je ne veux pas que tu les
fasses taire. J'ai mérité ça, puisque je n'ai pas réussi.» Et Sandoz,
pâlissant, continua d'écouter cet enragement dans la lutte pour la vie,
cette rancune des personnalités aux prises, qui emportait sa chimère
d'éternelle amitié!...
Henriette, heureusement, s'inquiétait de la violence des voix. Elle se
leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames, pour
se quereller. Tous rentrèrent dans le salon, suant, soufflant, gardant
la secousse de leur colère. Et, comme elle disait, les yeux sur la
pendule, qu'ils n'auraient décidément pas Fagerolles ce soir-là, ils se
remirent à ricaner, en échangeant un regard.
Ah! il avait bon nez, lui! ce n'était pas lui qu'on prendrait à se
rencontrer avec d'anciens amis devenus gênants, et qu'il exécrait!
En effet, Fagerolles ne vint pas. La soirée s'acheva péniblement. On
était retourné dans la salle à manger, où le thé se trouvait servi sur
une nappe russe, brodée en rouge d'une chasse au cerf; et il y avait,
sous les bougies rallumées, une brioche, des assiettes de sucreries et
de gâteaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, genièvre, kummel,
raki de Chio. Le domestique apporta encore du punch, et il s'empressait
autour de la table, pendant que la maîtresse de la maison remplissait la
théière au samovar, bouillant en face d'elle. Mais ce bien-être, cette
joie des yeux, cette odeur fine du thé ne détendaient pas les coeurs.
La conversation était retombée sur le succès des uns et la mauvaise
chance des autres. Par exemple, n'était-ce pas une honte, ces médailles,
ces croix, toutes ces récompenses qui déshonoraient l'art, tant on les
distribuait mal? Est-ce qu'on devait rester d'éternels petits garçons en
classe? Toutes les platitudes venaient de là, cette docilité et cette
lâcheté devant les pions, pour avoir des bons points!
Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz, désolé, en arrivait à
souhaiter ardemment de les voir partir, il remarqua Mathilde et
Gagnière, assis côte à côte sur un canapé, parlant musique avec
langueur, au milieu des autres exténués, sans salive, les mâchoires
mortes.
Gagnière, en extase, philosophait et poétisait. Mathilde, cette vieille
gaupe engraissée, exhalant sa senteur louche de pharmacie, faisait les
yeux blancs, se pâmait sous le chatouillement d'une aile invisible. Ils
s'étaient aperçus, le dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils
se communiquaient leur jouissance, en phrases alternées, envolées,
lointaines.
«Ah! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverture de Struensée, cette phrase
funèbre, et puis cette danse de paysans si emportée, si colorée, et puis
la phrase de mort qui reprend, le duo des violoncelles!... Ah! monsieur,
les violoncelles, les violoncelles!...
--Et, madame, Berlioz, l'air de fête de Roméo?... Oh! le solo des
clarinettes, les femmes aimées, avec l'accompagnement des harpes! Un
ravissement, une blancheur qui monte... La fête éclate, un Véronèse, la
magnificence tumultueuse des _Noces de Cana_; et le chant d'amour
recommence, oh! combien doux, oh! toujours plus haut, toujours plus
haut!...
--Monsieur, avez-vous entendu, dans la symphonie en la de Beethoven, ce
glas qui revient toujours, qui vous bat sur le coeur?... Oui, je le vois
bien, vous sentez comme moi, c'est une communion que la musique...
Beethoven, mon Dieu! qu'il est triste et bon d'être deux à le
comprendre, et de défaillir!...
--Et Schumann, madame, et Wagner, madame!... La rêverie de Schumann,
rien que les instruments à cordes, une petite pluie tiède sur les
feuilles des acacias, un rayon qui les essuie, à peine une larme dans
l'espace!... Wagner, ah! Wagner, l'ouverture du Vaisseau fantôme, vous
l'aimez, dites que vous l'aimez! Moi, ça m'écrase. Il n'y a plus rien,
plus rien, on meurt...» Leurs voix s'éteignaient, ils ne se regardaient
même pas, anéantis, coude à coude, leur visage en l'air, noyé, surpris,
Sandoz se demanda d'où Mathilde pouvait tenir ce jargon. D'un article de
Jory, peut-être. D'ailleurs, il avait remarqué que les femmes causaient
très bien musique, sans en connaître une note. Et lui, que l'aigreur des
autres n'avait fait que chagriner, s'exaspéra de cette pose langoureuse.
Non, non, c'en était assez! qu'on se déchirât, passe encore! mais quelle
fin de soirée, cette farceuse sur le retour, roucoulant et se
chatouillant avec du Beethoven et du Schumann!...
Gagnière, heureusement, se leva tout d'un coup. Il savait l'heure au
fond de son extase, il n'avait que juste le temps de reprendre son train
de nuit. Et, après des poignées de main molles et silencieuses, il s'en
alla coucher à Melun.
«Quel raté! murmura Mahoudeau. La musique a tué la peinture, jamais il
ne fichera rien.»
Lui-même dut partir, et à peine la porte s'était-elle refermée sur son
dos, que Jory déclara:
«Avez-vous vu son dernier presse-papiers? Il finira par sculpter des
boutons de manchette... En voilà un qui a raté la puissance!» Mais
déjà, Mathilde était debout, saluant Christine d'un petit geste sec,
affectant une familiarité mondaine à l'égard d'Henriette, emmenant son
mari, qui l'habilla dans l'antichambre, humble et terrifié des yeux
sévères dont elle le regardait, ayant à régler un compte.
Alors, derrière eux, Sandoz cria, hors de lui:
«C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de
ratés, le bâcleur d'articles tombé dans l'exploitation de la bêtise
publique!... Ah! Mathilde la Revanche!» Il ne restait que Christine et
Claude. Ce dernier, depuis, que le salon se vidait, affaissé au fond
d'un fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de sommeil
magnétique qui le raidissait, les regards fixes, très loin, au-delà des
murs. Sa face se tendait, une attention convulsée la portait en avant:
il voyait certainement l'invisible, il entendait un appel du silence.
Christine s'était levée à son tour, en s'excusant de partir ainsi les
derniers. Henriette lui avait saisi les mains, et elle lui répétait
combien elle l'aimait, elle la suppliait de venir souvent, d'user d'elle
en tout comme d'une soeur; tandis que la triste femme, d'un charme si
douloureux dans sa robe noire, secouait la tête avec un pâle
sourire,«Voyons, lui dit Sandoz à l'oreille, après avoir jeté un coup
d'oeil sur Claude, il ne faut pas vous désoler ainsi... Il a beaucoup
causé, il a été plus gai ce soir. Ça va très bien.» Mais elle, d'une
voix de terreur:
«Non, non, regardez ses yeux... Tant qu'il aura ces yeux-là, je
tremblerai... Vous avez fait ce que vous avez pu, merci. Ce que vous
n'avez pas fait, personne ne le fera. Ah! que je souffre, de ne plus
compter, moi! de ne rien pouvoir!» Et tout haut:--«Claude, viens-tu?»
Deux fois, elle dut répéter la phrase. Il ne l'entendait pas, il finit
par tressaillir et par se lever, en disant, comme s'il avait répondu à
l'appel lointain, là-bas, à l'horizon:
«Oui, j'y vais, j'y vais.»--Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvèrent
seuls enfin, dans le salon où l'air s'étouffait, chauffé par les lampes,
comme alourdi d'un silence mélancolique après l'éclat mauvais des
querelles, tous les deux se regardèrent, et ils laissèrent tomber leurs
bras, dans le navrement de leur malheureuse soirée. Elle, pourtant,
tâcha d'en rire, murmurant:
«Je t'avais prévenu, j'avais bien compris...» Mais il l'interrompit
encore d'un geste désespéré. Eh quoi! était-ce donc la fin de sa longue
illusion, de ce rêve d'éternité, qui lui avait fait mettre le bonheur
dans quelques amitiés choisies dès l'enfance, puis goûtées jusqu'à
l'extrême vieillesse. Ah! la bande lamentable, quelle cassure dernière,
quel bilan à pleurer, après cette banqueroute du coeur! Et il s'étonnait
des amis qu'il avait semés le long de la route, des grandes affections
perdues en chemin, du perpétuel changement des autres, autour de son
être qu'il ne voyait pas changer. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de
pitié, tant de souvenirs en deuil, cette mort lente de ce qu'on aime!
Est-ce qu'ils allaient se résigner, sa femme et lui, à vivre au désert,
cloîtrés dans la haine du monde? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte
toute large, devant le flot des inconnus et des indifférents?
Peu à peu, une certitude se faisait au fond de son chagrin: tout
finissait et rien ne recommençait, dans la vie. Il sembla se rendre à
l'évidence, il dit avec un gros soupir:
«Tu avais raison... Nous ne les inviterons plus à dîner ensemble, ils
se mangeraient.»
Dehors, dès qu'ils débouchèrent sur la place de la Trinité, Claude lâcha
le bras de Christine et il bégaya qu'il avait une course; il la pria de
rentrer sans lui. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson, elle
resta effarée de surprise et de crainte: une course, à une pareille
heure, à minuit passé! pour aller où, pour quoi faire? Il tournait le
dos, il s'échappait, quand elle le rattrapa, en le suppliant, en
prétextant qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard,
remonter ainsi à Montmartre. Cette considération parut seule le ramener.
Il lui reprit le bras, ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic, se
trouvèrent enfin rue Tourlaque. Et, devant leur porte, après avoir
sonné, de nouveau il la quitta.
«Te voici chez nous... Moi, je vais faire ma course.» Déjà, il se
sauvait, à grandes enjambées, en gesticulant comme un fou. La porte
s'était ouverte, et elle ne la referma même pas, elle s'élança, pour le
suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de crainte de l'exalter
davantage, elle se contenta dès lors de ne pas le perdre de vue,
marchant à une trentaine de mètres, sans qu'il la sût derrière ses
talons. Après la rue Lepic, il redescendit la rue Blanche, puis il fila
par la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jusqu'à
la rue Richelieu.
Quand elle le vit s'engager dans cette dernière, un froid mortel
l'envahit: il allait à la Seine, c'était l'affreuse peur qui la tenait,
la nuit, éveillée d'angoisse. Et que faire, mon Dieu! Aller avec lui, se
pendre à son cou, là-bas? Elle n'avançait plus qu'en chancelant, et à
chaque pas qui les rapprochait de la rivière, elle sentait la vie se
retirer de ses membres. Oui, il s'y rendait tout droit: la place du
Théâtre-Français, le Carrousel, enfin le pont des Saints-Pères. Il y
marcha un instant, s'approcha de la rampe, au-dessus de l'eau, et elle
crut qu'il se jetait; un grand cri s'étouffa dans l'étranglement de sa
gorge. Mais non, il demeurait immobile. N'était-ce donc que la Cité, en
face, qui le hantait, ce coeur de Paris dont il emportait l'obsession
partout, qu'il évoquait de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui
criait ce continuel appel à des lieues, entendu de lui seul? Elle
n'osait l'espérer encore, elle s'était arrêtée en arrière, le
surveillant dans un vertige d'inquiétude, le voyant toujours faire le
terrible saut, et résistant au besoin de s'approcher, et redoutant de
précipiter la catastrophe, si elle se montrait. Mon Dieu! être là, avec
sa passion ravagée, sa maternité saignante, être là, assister à tout,
sans pouvoir même risquer un mouvement pour le retenir!
Lui, debout, très grand, ne bougeait pas, regardait dans la nuit.
C'était une nuit d'hiver, au ciel brouillé, d'un noir de suie, qu'une
bise, soufflant de l'ouest, rendait très froide.
Paris allumé s'était endormi, il n'y avait plus là que la vie des becs
de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient, pour
n'être, au loin, qu'une poussière d'étoiles fixes. D'abord, les quais se
déroulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la
réverbération éclairait d'une lueur les façades des premiers plans, à
gauche les maisons du quai du Louvre, à droite les deux ailes de
l'Institut, masses confuses de monuments et de bâtisses qui se perdaient
ensuite, en un redoublement d'ombre, piqué des étincelles lointaines.
Puis, entre ces cordons fuyant à perte de vue, les ponts jetaient des
barres de lumières, de plus en plus minces, faites chacune d'une traînée
de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et là, dans la Seine,
éclatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque bec
de gaz reflétait sa flamme, un noyau qui s'allongeait en une queue de
comète. Les plus proches, se confondant, incendiaient le courant de
larges éventails de braise, réguliers et symétriques; les plus reculés,
sous les ponts, n'étaient que des petites touches de feu immobiles. Mais
les grandes queues embrasées vivaient, remuantes à mesure qu'elles
s'étalaient, noir et or, d'un continuel frissonnement d'écailles, où
l'on sentait la coulée infinie de l'eau. Toute la Seine en était allumée
comme d'une fête intérieure, d'une féerie mystérieuse et profonde,
faisant passer des valses derrière les vitres rougeoyantes du fleuve. En
haut, au-dessus de cet incendie, au-dessus des quais étoilés, il y avait
dans le ciel sans astres une rouge nuée, l'exhalaison chaude et
phosphorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la ville une crête
de volcan.
Le vent soufflait, et Christine, grelottante, les yeux emplis de larmes,
sentait le pont tourner sous elle, comme s'il l'avait emportée dans une
débâcle de tout l'horizon.
Claude n'avait-il pas bougé? N'enjambait-il pas la rampe?
Non, tout s'immobilisait de nouveau, elle le retrouvait à la même place,
dans sa raideur entêtée, les yeux sur la pointe de la Cité, qu'il ne
voyait pas.
Il était venu, appelé par elle, et il ne la voyait pas, au fond des
ténèbres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de
charpentes se détachant en noir sur l'eau braisillante. Puis, au-delà,
tout se noyait, l'île tombait au néant, il n'en aurait pas même retrouvé
la place, si des fiacres attardés n'avaient promené, par moments, le
long du Pont-Neuf, ces étincelles filantes qui courent encore dans les
charbons éteints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie,
jetait dans l'eau un filet de sang. Quelque chose d'énorme et de
lugubre, un corps à la dérive, une péniche détachée sans doute,
descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et
reprise aussitôt par l'ombre. Où avait donc sombré l'île triomphale?
Était-ce au fond de ces flots incendiés? Il regardait toujours, envahi
peu à peu par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit. Il se
penchait sur ce fossé si large, d'une fraîcheur d'abîme, où dansait le
mystère de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l'attirait,
il en écoutait l'appel, désespéré jusqu'à la mort.
Christine, cette fois, sentit, à un élancement de son coeur, qu'il
venait d'avoir la pensée terrible. Elle tendit ses mains vacillantes,
que flagellait la bise. Mais Claude était resté tout droit, luttant
contre cette douceur de mourir; et il ne bougea pas d'une heure encore,
n'ayant plus la conscience du temps, les regards toujours là-bas, sur la
Cité, comme si, par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire de
la lumière et l'évoquer pour la revoir.
Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui trébuchait, Christine
dut le dépasser et courir, afin d'être rentrée rue Tourlaque avant lui.
XII
Cette nuit-là, par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers
de leur chambre et du vaste atelier, ils se couchèrent à près de trois
heures. Christine, haletante de sa course, s'était glissée vivement sous
la couverture, pour cacher qu'elle venait de le suivre; et Claude,
accablé, avait quitté ses vêtements un à un, sans une parole. Leur
couche, depuis de longs mois, se glaçait; ils s'y allongeaient côte à
côte, en étrangers, après une lente rupture des liens de leur chair:
volontaire abstinence, chasteté théorique, où il devait aboutir pour
donner à la peinture toute sa virilité, et qu'elle avait acceptée, dans
une douleur fière et muette, malgré le tournent de sa passion. Et jamais
encore, avant cette nuit-là, elle n'avait senti entre eux un tel
obstacle, un pareil froid, comme si rien désormais ne pouvait les
réchauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre.
Pendant près d'un quart d'heure, elle lutta contre le sommeil
envahissant. Elle était très lasse, une torpeur l'engourdissait; et elle
ne cédait pas, inquiète de le laisser éveillé. Pour dormir elle-même
tranquille, elle attendait chaque soir qu'il s'endormit avant elle. Mais
il n'avait pas éteint la bougie, il restait les yeux ouverts, fixés sur
cette flamme qui l'aveuglait. À quoi songeait-il donc? était-il demeuré
là-bas, dans la nuit noire, dans cette haleine humide des quais, en face
de Paris criblé d'étoiles, comme un ciel d'hiver? et quel débat
intérieur, quelle résolution à prendre convulsait ainsi son visage? Puis
invinciblement, elle succomba, elle tomba au néant des grandes fatigues.
Une heure plus tard; la sensation d'un vide, l'angoisse d'un malaise,
l'éveilla dans un tressaillement brusque.
Tout de suite, elle avait tâté de la main la place déjà froide, à côté
d'elle: il n'était plus là, elle l'avait bien senti en dormant. Et elle
s'effarait, mal réveillée, la tête lourde et bourdonnante, lorsqu'elle
aperçut, par la porte entrouverte de la chambre, une raie de lumière qui
venait de l'atelier. Elle se rassura, elle pensa qu'il y était allé
chercher quelque livre, pris d'insomnie. Ensuite, comme il ne
reparaissait pas, elle finit par se lever doucement, pour voir. Mais ce
qu'elle vit la bouleversa, la planta sur le carreau, pieds nus, dans une
telle surprise, qu'elle n'osa d'abord se montrer.
Claude, en manches de chemise malgré la rude température, n'ayant mis
dans sa hâte qu'un pantalon et des pantoufles, était debout sur sa
grande échelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait à ses pieds,
et d'une main il tenait la bougie, tandis que de l'autre il peignait. Il
avait des yeux élargis de somnambule, des gestes précis et raides, se
baissant à chaque instant, pour prendre de la couleur, se relevant,
projetant contre le mur une grande ombre fantastique, aux mouvements
cassés d'automate. Et pas un souffle, rien autre, dans l'immense pièce
obscure, qu'un effrayant silence.
Frissonnante, Christine devinait. C'était l'obsession, l'heure passée
là-bas, sur le pont des Saints-Pères, qui lui rendait le sommeil
impossible, et qui l'avait ramené en face de sa toile, dévoré du besoin
de la revoir, malgré la nuit. Sans doute; il n'était monté sur l'échelle
que pour s'emplir les yeux de plus près. Puis, torturé de quelque ton
faux, malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour, il
avait saisi une brosse, d'abord dans le désir d'une simple retouche, peu
à peu emporté ensuite de correction en correction, arrivant enfin à
peindre comme un halluciné, la bougie au poing, dans cette clarté pâle
que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante de création l'avait
repris, il s'épuisait en dehors de l'heure, en dehors du monde, il
voulait souffler la vie à son oeuvre, tout de suite.
Ah! quelle pitié, et de quels yeux trempés de larmes Christine le
regardait! Un instant, elle eut la pensée de le laisser à cette besogne
folle, comme on laisse un maniaque au plaisir de sa démence. Ce tableau,
jamais il ne le finirait, c'était bien certain maintenant. Plus il s'y
acharnait, et plus l'incohérence augmentait, un empâtement de tons
lourds, un effort épaissi et fuyant du dessin. Les fonds eux-mêmes, le
groupe des débardeurs surtout, autrefois solides, se gâtaient; et il se
butait là, il s'était obstiné à vouloir terminer tout, avant de
repeindre la figure centrale, la Femme nue, qui demeurait la peur et le
désir de ses heures de travail, la chair de vertige qui l'achèverait, le
jour où il s'efforcerait encore de la faire vivante. Depuis des mois, il
n'y donnait plus un coup de pinceau, et c'était ce qui tranquillisait
Christine, ce qui la rendait tolérante et pitoyable, dans sa rancune
jalouse: tant qu'il ne retournait pas à cette maîtresse désirée et
redoutée, elle se croyait moins trahie.
Les pieds gelés par le carreau, elle faisait un mouvement pour regagner
le lit, lorsqu'une secousse la ramena. Elle n'avait pas compris d'abord,
elle voyait enfin. De sa brosse trempée de couleur, il arrondissait à
grands coups des fourres grasses, le geste éperdu de caresse; et il
avait un rire immobile aux lèvres, et il ne sentait pas la cire brûlante
de la bougie qui lui coulait sur les doigts; tandis que, silencieux, le
va-et-vient passionné de son bras remuait seul contre la muraille: une
confusion énorme et noire, une étreinte emmêlée de membres dans un
accouplement brutal. C'était à la Femme nue qu'il travaillait.
Alors, Christine ouvrit la porte et s'avança. Une révolte invincible, la
colère d'une épouse souffletée, chez elle, trompée pendant son sommeil,
dans la pièce voisine, la poussait. Oui, il était bien avec l'autre, il
peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affolé, que le tournent
du vrai jetait à l'exaltation de l'irréel; et ces cuisses se doraient en
colonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre, éclatant de jaune
et de rouge purs, splendide et hors de la vie. Une si étrange nudité
d'ostensoir, où des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration
religieuse, acheva de la fâcher. Elle avait trop souffert, elle ne
voulait plus tolérer cette trahison.
Pourtant, d'abord, elle se montra simplement désespérée et suppliante.
Ce n'était que la mère qui sermonnait son grand fou d'artiste. «Claude,
que fais-tu là?... Claude, est-ce raisonnable, d'avoir des idées
pareilles? Je t'en prie, reviens te coucher, ne reste pas sur cette
échelle, où tu vas prendre du mal.» Il ne répondit pas, il se baissa
encore pour tremper son pinceau, et fit flamboyer les aines, qu'il
accusa de deux traits de vermillon vif.
«Claude, écoute-moi, reviens avec moi, de grâce... Tu sais que je
t'aime, tu vois l'inquiétude où tu m'as mise...
Reviens, oh! reviens, si tu ne veux pas que j'en meure, moi aussi,
d'avoir si froid et de t'attendre.» Hagard, il ne la regarda pas, il
lâcha seulement d'une voix étranglée, en fleurissant de carmin le
nombril:
«Fous-moi la paix, hein! Je travaille.» Un instant, Christine resta
muette. Elle se redressait, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, toute
une rébellion gonflait son être doux et charmant. Puis, elle éclata,
dans un grondement d'esclave poussée à bout.
«Eh bien, non, je ne te foutrai pas la paix!... En voilà assez, je te
dirai ce qui m'étouffe, ce qui me tue, depuis que je te connais. Ah!
cette peinture, oui! ta peinture, c'est elle, l'assassine, qui a
empoisonné ma vie. Je l'avais pressenti, le premier jour, j'en avais eu
peur comme d'un monstre, je la trouvais abominable, exécrable; et puis,
on est lâche, je t'aimais trop pour ne pas l'aimer, j'ai fini par m'y
faire, à cette criminelle... Mais, plus tard, que j'en ai souffert,
comme elle m'a torturée! En dix ans, je ne me souviens pas d'avoir vécu
une journée sans larmes... Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que
je parle; puisque j'en ai trouvé la force. Dix années d'abandon,
d'écrasement quotidien; ne plus rien être pour toi, se sentir de plus en
plus jetée à l'écart, en arriver à un rôle de servante; et l'autre, la
voleuse, la voir s'installer entre toi et moi, et te prendre, et
triompher, et m'insulter...
Car ose donc dire qu'elle ne t'a pas envahi membre à membre, le cerveau,
le coeur, la chair, tout! Elle te tient comme un vice, elle te mange.
Enfin, elle est ta femme, n'est-ce pas? Ce n'est plus moi, c'est elle
qui couche avec toi... Ah! maudite! Ah! gueuse!» Maintenant, Claude
l'écoutait, dans l'étonnement de ce grand cri de souffrance, mal éveillé
de son rêve exaspéré de créateur, ne comprenant pas bien encore pourquoi
elle lui parlait ainsi. Et, devant cet hébétement, ce frissonnement
d'homme surpris et dérangé dans sa débauche, elle s'emporta davantage,
elle monta sur l'échelle, lui arracha la bougie du poing, la promena à
son tour devant le tableau.
«Mais regarde donc! mais dis-toi donc où tu en es!
C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il faut que tu t'en
aperçoives à la fin! Hein? est-ce laid, est-ce imbécile?... Tu vois bien
que tu es vaincu, pourquoi t'obstiner encore? Ça n'a pas de bon sens,
voilà ce qui me révolte... Si tu ne peux être un grand peintre, la vie
nous reste, ah! la vie, la vie...» Elle avait posé la bougie au poing,
et comme il était descendu, trébuchant, elle sauta pour le rejoindre,
ils se trouvèrent tous les deux en bas, lui tombé sur la dernière
marche, elle accroupie, serrant avec force les mains inertes qu'il
laissait pendre. «Voyons, il y a la vie... Chasse ton cauchemar, et
vivons, vivons ensemble... N'est-ce pas trop bête de n'être que deux,
de vieillir déjà, et de nous torturer, de ne pas savoir nous faire du
bonheur? La terre nous prendra assez tôt, va! tâchons d'avoir un peu
chaud, de vivre, de nous aimer. Rappelle-toi, à Bennecourt!... Écoute
mon rêve.
Moi, je voudrais t'emporter demain. Nous irions loin de ce Paris maudit,
nous trouverions quelque part un coin de tranquillité, et tu verrais
comme je te rendrais l'existence douce, comme ce serait bon, d'oublier
tout aux bras l'un de l'autre... Le matin, on dort dans son grand lit;
puis, ce sont des flâneries au soleil, le déjeuner qui sent bon,
l'après-midi paresseuse, la soirée passée sous la lampe.
Et plus de tourments pour des chimères, et rien que la joie de vivre!...
Cela ne te suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je
consente à être ta servante, à exister uniquement pour ton plaisir...
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