c'est bien possible, après tout.
Il y a des admirations consacrées dont je ne donnerais pas deux liards.
Par exemple, l'enseignement classique a tout déformé, nous a imposé
comme génies des gaillards corrects et faciles, auxquels on peut
préférer les tempéraments libres, de production inégale, connus des
seuls lettrés. L'immortalité ne serait donc qu'à la moyenne bourgeoisie,
à ceux qu'on nous entre violemment dans le crâne, quand nous n'avons pas
encore la force de nous défendre... Non, non, il ne faut pas se dire
ces choses, j'en frissonne, moi! Est-ce que je garderais le courage de
ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les huées, si je n'avais
plus l'illusion consolante que je serai aimé un jour!» Claude l'avait
écouté, de son air d'accablement. Puis, il eut un geste d'amère
indifférence.
«Bah! qu'est-ce que ça fiche? il n'y a rien... Nous sommes plus fous
encore que les imbéciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre
claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos oeuvres n'ajouteront
pas un atome à sa poussière.
--Ça, c'est bien vrai! conclut Sandoz très pâle. À quoi bon vouloir
combler le néant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil
s'acharne!» Ils quittèrent le restaurant, vaguèrent dans les rues,
s'échouèrent de nouveau au fond d'un café. Ils philosophaient, ils en
étaient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur
noyer le coeur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se
décidèrent à rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude
jusqu'à la rue Tourlaque. La nuit d'août était superbe, chaude, criblée
d'étoiles. Et, comme ils faisaient un détour, remontant par le quartier
de l'Europe, ils passèrent devant l'ancien café Baudequin, sur le
boulevard des Batignolles. Le propriétaire avait changé trois fois; la
salle n'était plus la même, repeinte, disposée autrement, avec deux
billards à droite; et les couches de consommateurs s'y étaient succédé,
les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient
disparu comme des peuples ensevelis.
Pourtant, la curiosité, l'émotion de toutes les choses mortes qu'ils
venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour
jeter un coup d'oeil dans le café, par la porte grande ouverte. Ils
voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, à gauche.
«Oh! regarde! dit Sandoz, stupéfait.
--Gagnière!» murmura Claude. C'était Gagnière, en effet, tout seul à
cette table, au fond de la salle vide. Il avait dû venir de Melun pour
un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la débauche; puis, le
soir, perdu dans Paris, il était monté au café Baudequin, par une
vieille habitude des jambes.
Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, témoin d'un autre
âge, s'y entêtait, solitaire. Il n'avait pas encore touché à sa chope,
il la regardait, si pensif, que les garçons commençaient à mettre les
chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il
bougeât.
Les deux amis hâtèrent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de
la terreur enfantine des revenants. Et ils se séparèrent rue Tourlaque.
«Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est
lui qui nous a gâté notre journée.» Dès novembre, lorsque tous les vieux
amis furent rentrés, Sandoz songea à les réunir dans un de ses dîners du
jeudi, comme il en avait gardé la coutume. C'était toujours la meilleure
de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche;
l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe, à côté de la
petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En
outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner à Claude
une distraction certaine, par une de leurs chères soirées de jeunesse.
Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement;
Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis,
Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagnière enfin.
On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un
gêneur, pour que la bonne entente et la gaieté fussent complètes.
Henriette, plus méfiante, hésita, lorsqu'ils arrêtèrent cette liste de
convives.
«Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?
Ils ne l'aiment guère... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru
remarquer un froid...» Mais il l'interrompit, ne voulant pas en
convenir.
«Comment! un froid?... C'est drôle, les femmes ne peuvent comprendre
qu'on se plaisante. Au fond, ça n'empêche pas d'avoir le coeur solide.»
Ce jeudi-là, Henriette voulut soigner le menu. Elle avait maintenant
tout un petit personnel à diriger, une cuisinière, un valet de chambre;
et, si elle ne faisait plus des plats elle-même, elle continuait à tenir
la maison sur un pied de chère très délicate, par tendresse pour son
mari, dont la gourmandise était le seul vice. Elle accompagna la
cuisinière à la halle, passa en personne chez les fournisseurs. Le
ménage avait le goût des curiosités gastronomiques, venues des quatre
coins du monde. Cette fois, on se décida pour un potage queue de boeuf,
des rougets de roche grillés, un filet aux cèpes, des raviolis à
l'italienne, des gelinottes de Russie, et une salade de truffes, sans
compter du caviar et des kilkis en hors-d'oeuvre, une glace pralinée, un
petit fromage hongrois couleur d'émeraude, des fruits, des pâtisseries.
Comme vin, simplement, du vieux bordeaux dans les carafes, du Chambertin
au rôti, et un vin mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement du
vin de champagne, jugé banal.
Dès sept heures, Sandoz et Henriette attendirent leurs convives, lui en
simple jaquette, elle très élégante dans une robe de satin noir tout
unie. On venait chez eux en redingote, librement. Le salon, qu'ils
achevaient d'installer, s'encombrait de vieux meubles, de vieilles
tapisseries, de bibelots de tous les peuples et de tous les siècles, un
flot montant, débordant à cette heure, qui avait commencé aux
Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui avait donné un jour
de fête. Ils couraient ensemble les brocanteurs, ils avaient une rage
joyeuse d'acheter; et lui contentait là d'anciens désirs de jeunesse,
des ambitions romantiques, nées jadis de ses premières lectures; si bien
que cet écrivain, si farouchement moderne, se logeait dans le Moyen Âge
vermoulu qu'il rêvait d'habiter à quinze ans. Comme excuse, il disait en
riant que les beaux meubles d'aujourd'hui coûtaient trop cher, tandis
qu'on arrivait tout de suite à de l'allure et à de la couleur, avec des
vieilleries, même communes. Il n'avait rien du collectionneur, il était
tout pour le décor, pour les grands effets d'ensemble; et le salon, à la
vérité, éclairé par deux lampes de vieux Delft, prenait des tons fanés
très doux et très chauds, les ors éteints des dalmatiques réappliqués
sur les sièges, les incrustations jaunies des cabinets italiens et des
vitrines hollandaises, les teintes fondues des portières orientales, les
cent petites notes des ivoires, des faïences, des émaux, pâlis par l'âge
et se détachant contre la tenture neutre de la pièce, d'un rouge sombre.
Claude et Christine arrivèrent les derniers. Cette dernière avait mis
son unique robe de soie noire, une robe usée, finie, qu'elle entretenait
avec des soins extrêmes, pour les occasions semblables. Tout de suite,
Henriette lui prit les deux mains, en l'attirant sur un canapé. Elle
l'aimait beaucoup, elle la questionna, en la voyant singulière, les yeux
inquiets dans sa pâleur touchante. Qu'avait-elle donc? souffrait-elle?
Non, non, elle répondit qu'elle était très gaie, très heureuse de venir;
et ses regards, à chaque minute, allaient vers Claude, comme pour
l'étudier, puis se détournaient. Lui paraissait excité, d'une fièvre de
paroles et de gestes qu'il n'avait pas montrée depuis plusieurs mois.
Seulement, par instants, cette agitation tombait, il demeurait
silencieux, les yeux larges et perdus, fixés là-bas, au loin dans le
vide, sur quelque chose qui semblait l'appeler.
«Ah! mon vieux, dit-il à Sandoz, j'ai achevé ton bouquin cette nuit.
C'est rudement fort, tu leur as cloué le bec, cette fois.» Tous deux
causèrent devant la cheminée, où des bûches flambaient. L'écrivain, en
effet, venait de publier un nouveau roman; et, bien que la critique ne
désarmât pas, il se faisait enfin, autour de ce dernier, cette rumeur du
succès qui consacre un homme, sous les attaques persistantes de ses
adversaires. D'ailleurs, il n'avait aucune illusion, il savait bien que
la bataille, même gagnée, recommencerait à chacun de ses livres. Le
grand travail de sa vie avançait, cette série de romans, ces volumes
qu'il lançait coup sur coup, d'une main obstinée et régulière, marchant
au but qu'il s'était donné, sans se laisser vaincre par rien, obstacles,
injures, fatigues.
«C'est vrai, répondit-il gaiement, ils faiblissent, cette fois! Il y en
a même un qui a fait la fâcheuse concession de reconnaître que je suis
un honnête homme. Voilà comment tout dégénère!... Mais, va! ils se
rattraperont.
J'en sais dont le crâne est trop différent du mien pour qu'ils acceptent
jamais ma formule littéraire, mes audaces de langue, mes bonshommes
physiologiques évoluant sous l'influence des milieux; et je parle des
confrères qui se respectent, je laisse de côté les imbéciles et les
gredins...
Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement, c'est de n'attendre ni
bonne foi ni justice. Il faut mourir pour avoir raison.» Les yeux de
Claude s'étaient brusquement dirigés vers un coin du salon, trouant le
mur, allant là-bas, où quelque chose l'avait appelé. Puis, il se
troublèrent, ils revinrent, tandis qu'il disait:
«Bah! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'aurais tort...
N'importe, ton bouquin m'a fichu une sacrée fièvre.
J'ai voulu peindre aujourd'hui, impossible! Ah! ça va bien que je ne
puisse pas être jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop
malheureux.» Mais la porte s'était ouverte, et Mathilde entra, suivie de
Jory. Elle avait une toilette riche, une tunique de velours capucine,
sur une jupe de satin paille, avec des brillants aux oreilles et un gros
bouquet de roses au corsage. Et ce qui étonnait Claude, c'était qu'il ne
la reconnaissait pas, devenue très grasse, ronde et blonde, de maigre et
brûlée qu'elle était. Sa laideur inquiétante de fille se fondait dans
une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous noirs montrait
maintenant des dents trop blanches, quand elle voulait bien sourire,
d'un retroussement dédaigneux des lèvres. On la sentait respectable avec
exagération, ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids, à côté de son
mari plus jeune, qui semblait être son neveu. La seule chose qu'elle
gardait était une violence de parfums, elle se noyait des essences les
plus fortes, comme si elle eût tenté d'arracher de sa peau les senteurs
d'aromates dont l'herboristerie l'avait imprégnée; mais l'amertume de la
rhubarbe, l'âpreté du sureau, la flamme de la menthe poivrée
persistaient; et le salon, dès qu'elle le traversa, s'emplit d'une odeur
indéfinissable de pharmacie, corrigée d'une pointe aimé de musc.
Henriette, qui s'était levée, la fit asseoir en face de Christine. «Vous
vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous êtes déjà rencontrées ici?».
Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme,
qui, disait-on, avait vécu longtemps avec un homme, avant d'être mariée.
Elle était d'une rigidité excessive sur ce point, depuis que la
tolérance du monde littéraire et artistique l'avait fait admettre
elle-même dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l'exécrait,
reprit sa conversation avec Christine, après les strictes politesses
d'usage.
Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux,
devant la cheminée, il s'excusait, auprès de ce dernier, d'un article
paru le matin même dans sa revue, qui maltraitait le roman de
l'écrivain.
«Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le maître chez soi... Je devrais
tout faire, mais j'ai si peu de temps!
Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu, cet article, me fiant à ce
qu'on m'en avait dit. Aussi tu comprends ma colère, quand je l'ai
parcouru tout à l'heure... Je suis désolé, désolé...
--Laisse donc, c'est dans l'ordre, répondit tranquillement Sandoz,
Maintenant que mes ennemis se mettent à me louer, il faut bien que ce
soient mes amis qui m'attaquent.»
De nouveau, la porte s'entrebâilla, et Gagnière se glissa doucement, de
son air vague d'ombre falote. Il arrivait droit de Melun, et tout seul,
car il ne montrait sa femme à personne. Quand il venait dîner ainsi, il
gardait à ses souliers la poussière de la province, qu'il remportait le
soir même, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas,
l'âge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.
«Tiens! mais Gagnière est là!» s'écria Sandoz.
Alors, comme Gagnière se décidait à saluer les dames, Mahoudeau fit son
entrée. Lui, avait blanchi déjà, avec sa face creusée et farouche, où
vacillaient des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon trop
court, une redingote qui plissait dans le dos, malgré l'argent qu'il
gagnait à présent; car le marchand de bronzes, pour lequel il
travaillait, avait lancé de lui des statuettes charmantes, que l'on
commençait à voir sur les cheminées et les consoles bourgeoises.
Sandoz et Claude s'étaient tournés, curieux d'assister à cette rencontre
de Mahoudeau avec Mathilde et Jory.
Mais la chose se passa très simplement. Le sculpteur s'inclinait devant
elle, respectueux, lorsque le mari, de son air d'inconscience sereine,
crut devoir la lui présenter, pour la vingtième fois peut-être.
«Eh! c'est ma femme, camarade! Serrez-vous donc la main!» Alors, très
graves, en gens du monde que l'on force à une familiarité un peu
prompte, Mathilde et Mahoudeau se serrèrent la main. Seulement, dès que
celui-ci se fut débarrassé de la corvée et qu'il eut retrouvé Gagnière
dans un coin du salon, tous deux se murent à ricaner et à se rappeler en
mots terribles les abominations d'autrefois.
Hein? elle avait des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas
mordre, heureusement!
On attendait Dubuche, car il avait formellement promis de venir.
«Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne serons que neuf. Fagerolles
nous a écrit ce matin, pour s'excuser: un dîner officiel, où il a été
brusquement forcé de paraître... Il s'échappera et nous rejoindra vers
onze heures.»
Mais, à ce moment, on apporta une dépêche. C'était Dubuche qui
télégraphiait;«Impossible de bouger. Toux inquiétante d'Alice.»
«Eh bien, nous ne serons que huit!» reprit Henriette, avec la
résignation chagrine d'une maîtresse de maison qui voit s'émietter ses
convives.
Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle à manger en
annonçant que Madame était servie, elle ajouta:
«Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras, Claude.» Sandoz avait
pris celui de Mathilde, Jory se chargea de Christine, tandis que
Mahoudeau et Gagnière suivaient, en continuant de plaisanter crûment ce
qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herboriste.
La salle à manger où l'on entra, très grande, était d'une vive gaieté de
lumière, au sortir de la clarté discrète du salon. Les murs, couverts de
vieilles faïences, avaient des tons amusants d'imagerie d'Épinal. Deux
dressoirs, l'un de verrerie, l'autre d'argenterie, étincelaient comme
des vitrines de joyaux. Et la table surtout braisillait au milieu, en
chapelle ardente, sous la suspension garnie de bougies, avec la
blancheur de sa nappe, qui détachait la belle ordonnance du couvert, les
assiettes peintes, les verres taillés, les carafes blanches et rouges,
les hors-d'oeuvre symétriques, rangés autour du bouquet central, une
corbeille de roses pourpres.
On s'asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant à ses
côtés Mathilde et Christine, Jory et Gagnière aux deux bouts, et le
domestique achevait à peine de servir le potage, lorsque Mme Jory lâcha
une phrase malheureuse. Voulant être aimable, n'ayant pas entendu les
excuses de son mari, elle dit au maître de la maison: «Eh bien, vous avez
été content de l'article de ce matin, Édouard en a revu lui-même les
épreuves avec tant de soin!» Du coup, Jory se troubla, bégaya:
«Mais non! mais non! Il est très mauvais, cet article, tu sais bien
qu'il a passé pendant mon absence, l'autre soir.» Au silence gêné qui
s'était fait, elle comprit sa faute.
Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en
répondant très haut, pour l'accabler et se mettre à part:
«Encore un de tes mensonges! Je répète ce que tu m'as dit... Tu
entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule!».
Cela glaça le commencement du dîner. Vainement, Henriette recommanda les
kilkis, seule Christine les trouva très bons. Sandoz, que l'embarras de
Jory récréait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grillés
parurent, un déjeuner qu'ils avaient fait ensemble à Marseille,
autrefois. Ah! Marseille, la seule ville où l'on mange!
Claude, absorbé depuis un instant, sembla sortir d'un rêve, pour
demander, sans transition:
«Est-ce que c'est décidé? est-ce qu'ils ont choisi les artistes, pour
les nouvelles décorations de l'Hôtel de ville?...
--Non, dit Mahoudeau, ça va se faire... Moi, je n'aurai rien, je ne
connais personne... Fagerolles lui-même est très inquiet. S'il n'est
point ici ce soir, c'est que ça ne marche pas tout seul... Ah! il a
mangé son pain blanc, ça se gâte, ça craque, leur peinture à millions!»
Il eut un rire de rancune enfin satisfaite, et Gagnière à l'autre bout
de la table, laissa entendre le même ricanement. Alors, ils se
soulagèrent en paroles mauvaises, ils se réjouirent de la débâcle qui
consternait le monde des jeunes maîtres. C'était fatal, les temps
prédits arrivaient, la hausse exagérée sur les tableaux aboutissait à
une catastrophe. Depuis que la panique s'était mise chez les amateurs,
pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent de la baisse, les
prix s'effondraient de jour en jour, on ne vendait plus rien. Et il
fallait voir le fameux Naudet au milieu de la déroute! Il avait tenu bon
d'abord, il avait inventé le coup de l'Américain, le tableau unique
caché au fond d'une galerie, solitaire comme un dieu, le tableau dont il
ne voulait même pas dire le prix, avec la certitude méprisante de ne
pouvoir trouver un homme assez riche, et qu'il vendait enfin deux ou
trois cent mille francs à un marchand de porcs de New York, glorieux
d'emporter la toile la plus chère de l'année. Mais ces coups-là ne se
recommençaient pas, et Naudet, dont les dépenses avaient grandi avec les
gains, entraîné et englouti dans le mouvement fou qui était son oeuvre,
entendait maintenant crouler sous lui son hôtel royal, qu'il devait
défendre contre l'assaut des huissiers.
«Mahoudeau, vous ne reprenez pas des cèpes?» interrompit obligeamment
Henriette. Le domestique présentait le filet, on mangeait, on vidait les
carafes de vin; mais l'aigreur était telle, que les bonnes choses
passaient sans être goûtées, ce qui désolait la maîtresse et le maître
de la maison. «Hein? des cèpes? finit par répéter le sculpteur. Non,
merci.» Et il continua.
«Le drôle, c'est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en
train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en
voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres à
hôtel. La bâtisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui
avait forcé Fagerolles à bâtir, et qui l'avait meublé comme une canin, a
voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a emprunté
dessus, paraît-il... Vous voyez l'histoire: le marchand l'accuse
d'avoir gâché son affaire en exposant, par une vanité d'étourdi; le
peintre répond qu'il entend ne plus être volé; et ils vont se manger,
j'espère bien!» La voix de Gagnière s'éleva, une voix inexorable et
douce de rêveur éveillé.
«Rasé, Fagerolles!... D'ailleurs, il n'a jamais eu de succès.»
On se récria. Et sa vente annuelle de cent mille francs, et ses
médailles, et sa croix? Mais lui, obstiné, souriait d'un air mystérieux,
comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-delà.
Il hochait la tête, plein de dédain.
«Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n'a su ce que c'était qu'une
valeur.» Jory allait défendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait
comme son oeuvre, lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement
pour les raviolis. Il y eut une courte détente, au milieu du bruit
cristallin des verres et du léger cliquetis des fourchettes. La table,
dont la belle symétrie se débandait déjà, semblait s'être allumée
davantage, au feu âpre de la querelle. Et Sandoz, gagné d'une
inquiétude, s'étonnait: qu'avaient-ils donc à l'attaquer si durement?
n'avait-on pas débuté ensemble, ne devait-on pas arriver dans la même
victoire? Un malaise, pour la première fois, troublait son rêve
d'éternité, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder, tous
pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers jours lointains de l'âge.
Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de peau. Il dit en riant:
«Claude, ménage-toi, voici les gelinottes... Hé! Claude, où es-tu?».
Depuis qu'on se taisait, Claude était retourné dans son rêve, les
regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir; et Christine, qui
ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut
un sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on
servait, et dont le fumet violent emplissait la pièce d'une odeur de
résine.
«Hein! sentez-vous ça? cria Sandoz, amusé. On croirait qu'on avale
toutes les forêts de la Russie.»
Mais Claude revint à sa préoccupation. «Alors, vous dites que Fagerolles
aura la salle du Conseil municipal?» Et cette parole suffit, Mahoudeau
et Gagnière, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage à
l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de
vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les
commandes, en grand artiste débordé par les auteurs, il assiégeait
l'administration de ses bassesses, depuis que sa peinture ne se vendait
plus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un
fonctionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les lâchetés?
une honte, une école de domesticité, que cette dépendance de l'art, sous
le bon vouloir imbécile d'un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour sûr, à ce
dîner officiel, était en train de lécher consciencieusement les bottes
de quelque chef de bureau, quelque crétin à empailler!
«Mon Dieu! dit Jory, il fait ses affaires, et il a raison...
Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.--Des dettes, est-ce que j'en
ai, moi qui ai crevé la faim? répondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce
qu'on se fait bâtir un palais, est-ce qu'on a des maîtresses comme cette
Irma, qui le ruine?» Gagnière, de nouveau, l'interrompit, de son étrange
voix d'oracle, lointaine et fêlée.--«Irma, mais c'est elle qui le paie!»
On se fâchait, on plaisantait, le nom d'lrma volait par-dessus la table,
lorsque Mathilde, réservée et muette jusque-là, par une affectation de
bon genre, s'indigna vivement, avec des gestes effarés, une bouche prude
de dévote qu'on violente.
--«Oh! messieurs! Oh! messieurs!... Devant nous, cette fille... Pas
cette fille, de grâce!» Dés lors, Henriette et Sandoz, consternés,
assistèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes, la glace,
le dessert, tout fut avalé sans joie, dans la colère montante de la
querelle; et le Chambertin, et le vin de la Moselle passèrent comme de
l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme,
s'efforçait de les calmer, en faisant la part des infirmités humaines.
Pas un ne lâchait prise, un mot les rejetait les uns sur les autres,
acharnés.
Ce n'était plus l'ennui vague, la satiété somnolente qui attristait
parfois les anciennes réunions; c'était maintenant de la férocité dans
la lutte, un besoin de se détruire. Les bougies de la suspension
brûlaient très hautes, les faïences des murs épanouissaient leurs fleurs
peintes, la table semblait s'être incendiée, avec la débâcle de son
couvert, sa violence de causerie, ce saccage qui les enfiévrait là,
depuis deux heures.
Et Claude, au milieu du bruit, dit enfin, lorsque Henriette se décida à
se lever, pour les faire taire:
«Ah! l'Hôtel de ville, si je l'avais, moi, et si je pouvais! C'était mon
rêve, les murs de Paris à couvrir!» On retourna au salon, dont le petit
lustre et les appliques venaient d'être allumés. On y eut presque froid,
en comparaison de l'étuve d'où l'on sortait; et le café calma un instant
les convives. Personne, du reste, n'était attendu, en dehors de
Fagerolles. C'était un salon très feutré, le ménage n'y racolait pas des
clients littéraires, n'y muselait pas la presse à coups d'invitations,
La femme exécrait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait
dix ans pour aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N'était-ce pas le
bonheur, irréalisable? quelques amitiés solides, un coin d'affection
familiale. On n'y faisait jamais de musique, et jamais on n'y avait lu
une page de littérature.
Ce jeudi-là, la soirée parut longue, dans la sourde irritation qui
persistait. Les dames, devant le feu mourant, s'étaient mises à causer;
et, comme le domestique, après avoir ôté le couvert, rouvrait la salle
voisine, elles restèrent seules, les hommes allèrent y fumer, en buvant
de la bière.
Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent bientôt s'asseoir côte
à côte sur un canapé, près de la porte. Le premier, heureux de voir son
vieil ami excité et bavard, lui rappelait des souvenirs de Plassans, à
propos d'une nouvelle apprise la veille: oui, Pouillaud, l'ancien
farceur du dortoir, devenu un avoué si grave, avait des ennuis, pour
s'être laissé pincer avec des petites gueuses de douze ans. Ah! l'animal
de Pouillaud! Mais Claude ne répondait plus, l'oreille aux aguets, ayant
entendu prononcer son nom dans la salle à manger, et tâchant de
comprendre.
C'étaient Jory, Mahoudeau et Gagnière, qui avaient recommencé le
massacre, inassouvis, les dents longues.
Leurs voix, d'abord chuchotantes, s'élevaient peu à peu.
Ils en arrivaient à crier.
«Oh! l'homme, je vous abandonne l'homme, disait Jory en parlant de
Fagerolles. Il ne vaut pas cher... Et il vous a roulés, c'est vrai, ah!
ce qu'il vous a foulés, en rompant avec vous et en se faisant un succès
sur votre dos! Aussi vous n'avez guère été malins.» Mahoudeau, furieux,
répondit:
«Pardi! il suffisait d'être avec Claude pour être flanqué à la porte de
partout.
--C'est Claude qui nous a tués», affirma carrément Gagnière.
Et ils continuèrent, abandonnant Fagerolles auquel ils reprochaient son
aplatissement devant les journaux, son alliance avec leurs ennemis, ses
câlineries à des baronnes sexagénaires, tapant désormais sur Claude
devenu le grand coupable. Mon Dieu! l'autre après tout n'était qu'une
simple gueuse, comme il y en a tant, parmi les artistes, qui raccrochent
le public au coin des rues, qui lâchent et déchirent les camarades, pour
faire monter le bourgeois chez eux. Mais Claude, ce grand peintre raté,
cet impuissant incapable de mettre une figure debout, malgré son
orgueil, les avait-il assez compromis, assez fichus dedans! Ah! oui, le
succès était dans la rupture! S'ils avaient pu recommencer, c'étaient
eux qui n'auraient pas eu la bêtise de s'entêter à des histoires
impossibles! Et ils l'accusaient de les avoir paralysés, de les avoir
exploités, parfaitement! exploités, et d'une main si maladroite et si
lourde, qu'il n'en avait lui-même tiré aucun parti.
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