«Je regarde.» Mais elle feutra la fenêtre de ses mains tremblantes, et
elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dormait plus la nuit.
XI
Dés le lendemain, Claude s'était remis au travail, et les jours
s'écoulèrent, l'été se passa, dans une tranquillité lourde. Il avait
trouvé une besogne, des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre,
dont l'argent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures disponibles
étaient de nouveau consacrées à sa grande toile: il n'y montrait plus
les mêmes éclats de colère, il semblait se résigner à ce labeur éternel,
l'air calme, d'une application entêtée et sans espoir. Mais ses yeux
restaient fous, on y voyait comme une mort de la lumière, quand ils se
fixaient sur l'oeuvre manquée de sa vie.
Vers cette époque, Sandoz, lui aussi, eut un grand chagrin. Sa mère
mourut, toute son existence fut bouleversée, cette existence à trois, si
intime, où ne pénétraient que quelques amis, il avait pris en haine le
pavillon de la rue Nollet. D'ailleurs, un brusque succès s'était
déclaré, dans la vente jusque-là pénible de ses livres; et le ménage,
comblé de cette richesse; venait de louer rue de Londres un vaste
appartement, dont l'installation l'occupa pendant des mois. Son deuil
avait encore rapproché Sandoz de Claude, dans un dégoût commun des
choses. Après le coup terrible du Salon, il s'était inquiété de son
vieux camarade, devinant en lui une cassure irréparable, quelque plaie
où la vie coulait, invisible. Puis, à le voir si froid, si sage, il
avait fini par se rassurer un peu.
Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand il lui arrivait de n'y
rencontrer que Christine, il la questionnait, comprenant qu'elle aussi
vivait dans l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais. Elle
avait la face tourmentée, les tressaillements nerveux d'une mère qui
veille sur son enfant et qui tremble de voir la mort entrer, au moindre
bruit.
Un matin de juillet, il lui demanda: «Eh bien, vous êtes contente? Claude
est tranquille, il travaille bien» Elle jeta vers le tableau son regard
accoutumé, un regard oblique de terreur et de haine. «Oui, oui, il
travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre à la femme...»
Et, sans avouer la crainte qui l'obsédait, elle ajouta plus bas:
«Mais ses yeux, avez-vous remarqué ses yeux?... Il a toujours ses
mauvais yeux. Moi, je sais bien qu'il ment, avec son air de ne pas se
fâcher... Je vous en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le
distraire. Il n'a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi!» Dés lors, Sandoz
inventa des motifs de promenade, arriva dès le matin chez Claude et
l'enleva de force au travail. Presque toujours, il fallait l'arracher de
son échelle, où il restait assis, même quand il ne peignait pas. Des
lassitudes l'arrêtaient, une torpeur qui l'engourdissait pendant de
longues minutes, sans qu'il donnât un coup de pinceau. À ces moments de
contemplation muette, son regard revenait avec une ferveur religieuse
sur la figure de femme, à laquelle il ne touchait plus; c'était comme le
désir hésitant d'une volupté mortelle, l'infinie tendresse et l'effroi
sacré d'un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la
vie. Puis, il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la
sachant toujours là pourtant, l'oeil vacillant lorsqu'il la rencontrait,
seulement maître de son vertige, tant qu'il ne retournerait point à sa
chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. Un soir,
Christine, qui était reçue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait
plus un jeudi, dans l'espérance de voir s'y égayer son grand enfant
malade d'artiste, prit à part le maître de la maison, en le suppliant de
tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz ayant justement
des notes à chercher pour un roman, de l'autre côté de la butte
Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le débaucha jusqu'à la
nuit.
Ce jour-là, comme ils étaient descendus à la porte de Clignancourt, où
se tenait une fête perpétuelle, des chevaux de bois, des tirs, des
guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de
Chaîne, trônant au milieu d'une vaste et riche baraque. C'était une
sorte de chapelle très ornée: quatre jeux de tournevire s'y alignaient,
des ronds chargés de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le
vernis et les dorures luisaient dans un éclair, avec des tintements
d'harmonica, quand la main d'un joueur lançait le plateau, qui grinçait
contre la plume; même un lapin vivant, le gros lot, noué de faveurs
roses, valsait, tournait sans fin, ivre d'épouvante. Et ces richesses
s'encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux,
entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un
tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'oeuvre de
Chaîne, qui le suivaient de foire en foire, d'un bout à l'autre de
Paris; la Femme adultère au centre, la copie du Mantegna à gauche, le
poêle de Mahoudeau à droite. Le soir, quand les lampes à pétrole
flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des
astres, rien n'était plus beau que ces peintures, dans la pourpre
saignante des étoffés; et le peuple béant s'attroupait.
Une pareille vue arracha une exclamation à Claude.
«Ah! mon Dieu!... Mais elles sont très bien, ces toiles! elles étaient
faites pour ça.» Le Mantegna surtout, d'une sécheresse si naïve, avait
l'air d'une image d'Épinal décolorée, clouée là pour le plaisir des gens
simples; tandis que le poêle minutieux et de guingois, en pendant avec
le Christ de pain d'épice, prenait une gaieté inattendue.
Mais Chaîne, qui venait d'apercevoir les deux amis, leur tendit la main,
comme s'il les avait quittés la veille.
Il était calme, sans orgueil ni honte de sa boutique, et il n'avait pas
vieilli, toujours en cuir, le nez complètement disparu entre les deux
joues, la bouche empâtée de silence, enfoncée dans la barbe.
«Hein? on se retrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font
rudement de l'effet, vos tableaux.
--Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon à lui tout seul. C'est
très malin, ça!» La face de Chaîne resplendit, et il lâcha son mot:
«Bien sûr!» Puis, dans le réveil de son orgueil d'artiste, lui dont on
ne tirait guère que des grognements, il prononça toute une phrase;«Ah!
bien sûr que si j'avais eu de l'argent comme vous, je serais arrivé
comme vous, tout de même.» C'était sa conviction. Jamais il n'avait mis
son talent en doute, il lâchait simplement la partie, parce qu'elle ne
nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'oeuvre, il
était uniquement persuadé qu'il fallait du temps.
«Allez, reprit Claude redevenu sombre, n'ayez point de regrets, vous
seul avez réussi... Ça marche, n'est-ce pas? le commerce.» Mais Chaîne
mâchonna des paroles amères. Non, non, rien ne marchait, pas même les
tournevires. Le peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les
marchands de vin.
On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la
table, pour que la plume ne s'arrêtât pas aux gros lots: c'était à peine
s'il y avait désormais de l'eau à boire. Puis, comme du monde s'était
approché, il s'interrompit, il cria d'une grosse voix que les deux
autres ne lui connaissaient point, et qui les stupéfia:
--«Voyez, voyez le jeu!... À tous les coups l'on gagne!» Un ouvrier, qui
avait dans ses bras une petite fille souffreteuse, aux grands yeux
avides, lui fit jouer deux coups. Les plateaux grinçaient, les bibelots
dansaient dans un éblouissement, le lapin en vie tournait, tournait, les
oreilles rabattues, si rapide, qu'il s'effaçait et n'était plus qu'un
cercle blanchâtre. Il y eut une forte émotion, la fillette avait failli
le gagner. Alors, après avoir serré la main de Chaîne encore tremblant,
les deux amis s'éloignèrent.
«Il est heureux, dit Claude au bout d'une cinquantaine de pas, faits en
silence.
--Lui! s'écria Sandoz, il croit qu'il a raté l'Institut, et il en
meurt!».
À quelque temps de là, vers le milieu d'août, Sandoz imagina la
distraction d'un vrai voyage, toute une partie qui devait leur prendre
une journée entière. Il avait rencontré Dubuche, un Dubuche ravagé,
morne, qui s'était montré plaintif et affectueux, remuant le passé,
invitant ses deux vieux camarades à déjeuner à la Richaudière, où il se
trouvait seul pour quinze jours encore, avec ses deux enfants. Pourquoi
n'irait-on pas le surprendre, puisqu'il semblait si désireux de renouer?
Mais Sandoz répétait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude,
celui-ci refusait obstinément, comme s'il était saisi de peur à l'idée
de revoir Bennecourt, la Seine, les îles, toute cette campagne où des
années heureuses étaient défuntes et ensevelies. Il fallut que Christine
s'en mêlât, et il finit par céder, plein de répugnance. Justement, la
veille du jour convenu, il avait travaillé très tard à son tableau,
repris de fièvre. Aussi, le matin, un dimanche, dévoré de l'envie de
peindre, s'en alla-t-il avec peine, dans une sorte d'arrachement
douloureux. À quoi bon retourner là-bas? C'était mort, ça n'existait
plus. Rien n'existait que Paris, et encore, dans Paris, il n'existait
qu'un horizon, la pointe de la Cité, cette vision qui le hantait
toujours et partout, ce coin unique où il laissait son coeur.
Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les yeux à la portière,
comme s'il eût quitté pour des années la ville peu à peu décrue et noyée
de vapeurs, s'efforça de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de la
situation vraie de Dubuche. D'abord, le père Margaillan, glorieux de son
gendre médaillé, l'avait promené, présenté en tous lieux, à titre
d'associé et de successeur. En voilà un qui allait mener les affaires
rondement, construire moins cher et plus beau, car le gaillard avait
pâli sur les livres! Mais la première idée de Dubuche fut déplorable: il
inventa un four à briques et l'installa en Bourgogne, sur des terrains à
son beau-père, dans des conditions si désastreuses, d'après un plan si
défectueux, que la tentative se solda par une perte sèche de deux cent
mille francs. Il se rabattit alors sur les constructions, où il
prétendait vouloir appliquer des vues personnelles, un ensemble très
mûri, qui renouvellerait l'art de bâtir. C'étaient les anciennes
théories qu'il tenait des camarades révolutionnaires de sa jeunesse,
tout ce qu'il avait promis de réaliser quand il serait libre, mais mal
digéré, appliqué hors de propos, avec la lourdeur du bon élève sans
flamme créatrice: les décorations de terres cuites et de faïences, les
grands dégagements vitrés, surtout l'emploi du fer, les solives de fer,
les escaliers de fer, les combles de fer; et, comme ces matériaux
augmentent les frais, il avait de nouveau abouti à une catastrophe,
d'autant plus qu'il était un administrateur pitoyable et qu'il perdait
la tête depuis sa fortune, épaissi encore par l'argent, gâté,
désorienté, ne retrouvant même pas son application au travail. Cette
fois, le père Margaillan se fâcha, lui qui, depuis trente ans, achetait
les terrains, bâtissait, revendait, en établissant d'un coup d'oeil les
devis des maisons de rapport; tant de mères de construction, à tant le
mètre, devant donner tant d'appartements, à tant de loyer. Qui est-ce
qui lui avait fichu un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique,
la meulière, qui mettait du chêne où le sapin devait suffire, qui ne se
résignait pas à couper un étage, comme un pain bénit, en autant de
petits carrés qu'il le fallait! Non, non, pas de ça! il se révoltait
contre l'art, après avoir eu l'ambition d'en introduire un peu dans sa
routine, pour satisfaire un vieux tournent d'ignorant. Et, dès lors, les
choses allèrent de mal en pis, des querelles terribles éclatèrent entre
le gendre et le beau-père, l'un dédaigneux, se retranchant derrière sa
science, l'autre criant que le dernier des manoeuvres, décidément, en
savait beaucoup plus qu'un architecte. Les millions périclitaient,
Margaillan, un beau jour, jeta Dubuche à la porte de ses bureaux, en lui
défendant d'y remettre les pieds, puisqu'il n'était pas même bon à
conduire un chantier de quatre hommes. Un désastre, une faillite
lamentable, la banqueroute de l'École devant un maçon!...
Claude, qui s'était mis à écouter, demanda:
«Alors, que fait-il, maintenant?
--Je ne sais pas, rien sans doute, répondit Sandoz. Il m'a dit que la
santé de ses enfants l'inquiétait et qu'il les soignait.» Mme
Margaillan, cette femme pâle, en lame de couteau, était morte phtisique;
et c'était le mal héréditaire, la dégénérescence, car sa fille, Régine,
toussait elle-même depuis son mariage. En ce moment, elle faisait une
cure aux eaux du Mont-Dore, où elle n'avait point osé emmener ses
enfants, qui s'étaient trouvés très mal, l'année précédente, d'une
saison dans cet air trop vif pour leur débilité. Cela expliquait
l'éparpillement de la famille: la mère, là-bas, avec une seule femme de
chambre; le grand-père à Paris où il avait repris ses grands travaux, se
battant au milieu de ses quatre cents ouvriers, accablant de son mépris
les paresseux et les incapables; et le père réfugié à la Richaudière,
commis à la garde de sa fille et de son fils, interné là, dès la
première lutte, ainsi qu'un invalide de la vie. Dans un instant
d'expansion, Dubuche avait même laissé entendre que, sa femme ayant
failli mourir à ses secondes couches et s'évanouissant d'ailleurs au
moindre contact trop vif, il s'était fait un devoir de cesser tous
rapports conjugaux avec elle. Pas même cette récréation.
«Un beau mariage», dit simplement Sandoz, pour conclure.
Il était dix heures, quand les deux amis sonnèrent à la grille de la
Richaudière. La propriété, qu'ils ne connaissaient point, les
émerveilla: une futaie superbe, un jardin français avec des rampes et
des perrons qui se déroulaient royalement, trois serres immenses,
surtout une cascade colossale, une folie de rocs rapportés, de ciment et
de conduites d'eau, où le propriétaire avait englouti une fortune, par
une vanité d'ancien gâcheur de plâtre. Et ce qui les frappa plus encore,
ce fut le désert mélancolique de ce domaine, les avenues ratissées, sans
une trace de pas, les lointains vides que traversaient les rares
silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fenêtres
étaient closes, sauf deux, entrebâillées à peine.
Pourtant, un valet de chambre, qui s'était décidé à paraître, les
interrogea; et, quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur, il se montra
insolent, il répondit que Monsieur était derrière la maison, au gymnase.
Puis, il rentra.--Sandoz et Claude suivirent une allée, débouchèrent en
face d'une pelouse, et ce qu'ils virent les arrêta un instant.
Dubuche, debout devant un trapèze, levait les bras pour y maintenir son
fils Gaston, un pauvre être malingre, qui avait, à dix ans, les petits
membres mous de la première enfance; tandis que, assise dans une
voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terne
celle-là, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore, à six ans. Le
père, absorbé, continua d'exercer les membres grêles du petit garçon, le
balança, tâcha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis,
comme ce léger effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'emporta
et le roula dans une couverture: tout cela en silence, isolé sous le
ciel large; d'une pitié navrée au milieu de ce beau parc...
Mais, en se relevant, il aperçut les deux amis.
«Comment! c'est vous!... Un dimanche, et sans m'avoir prévenu!».
Il avait eu un geste désolé, il expliqua tout de suite que, le dimanche,
la femme de chambre, la seule femme à qui il osât confier les enfants,
allait à Paris, et que, dès lors, il lui était impossible de quitter
Alice et Gaston une minute.
«Je parie que vous veniez déjeuner?» Sur un regard suppliant de Claude,
Sandoz se hâta de répondre:
«Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude
à dû se rendre dans le pays pour des affaires. Tu sais, il a vécu à
Bennecourt. Et, comme je l'ai accompagné, nous avons eu l'idée de
pousser jusqu'ici.
Mais on nous attend, ne te dérange pas.» Alors, Dubuche, soulagé,
affecta de les retenir. Ils avaient bien une heure, que diable! Et tous
trois causèrent.
Claude le regardait, étonné de le retrouver si vieux: le visage bouffi
s'était ridé, d'un jaune veiné de rouge, comme si la bile avait
éclaboussé la peau; tandis que les cheveux et les moustaches
grisonnaient déjà. En outre, le corps semblait s'être tassé, une
lassitude amère appesantissait chaque geste. Les défaites de l'argent
étaient donc aussi lourdes que celles de l'art? La voix, le regard, tout
chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il devait vivre, la
faillite de son avenir qu'on lui jetait à la face, la continuelle
accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point,
l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait, les
vêtements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la
continuelle aumône enfin qu'on lui faisait, comme à un vulgaire filou
dont on ne pouvait se débarrasser. «Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai
encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis, et nous
rentrons.» Doucement, avec des précautions infinies de mère, il tira la
petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trapèze; et là, en
bégayant des chatteries, en lui faisant risette, il l'encouragea, la
laissa deux minutes accrochée, pour développer ses muscles; mais il
restait les bras ouverts, à suivre chaque mouvement, dans la crainte de
la voir se briser si elle lâchait de fatigue ses frêles mains de cire.
Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux pâles, obéissante
pourtant malgré sa terreur de cet exercice, d'une telle légèreté
pitoyable, qu'elle ne tendait pas les cordes, pareille à un de ces
petits oiseaux étiques qui tombent des branches, sans les plier.
À ce moment, Dubuche, ayant jeté un coup d'oeil sur Gaston, s'affola, en
remarquant que la couverture avait glissé et que les jambes de l'enfant
se trouvaient découvertes.
«Mon Dieu! mon Dieu! le voilà qui va prendre froid, dans cette herbe! Et
moi qui ne puis bouger!... Gaston, mon mimi! Tous les jours, c'est la
même chose: tu attends que je sois occupé avec ta soeur... Sandoz,
recouvre-le, de grâce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie
pas peur!» C'était ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa
chair, c'étaient ces deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre
souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. De la fortune
épousée, il ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son sang
se gâter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui
allaient pourrir sa race, tombée à la déchéance dernière de la scrofule
et de la phtisie. Et, chez ce gros garçon égoïste, un père s'était
révélé, admirable, un coeur enflammé d'une passion unique. Il n'avait
plus que la volonté de faire vivre ses enfants, il luttait heure par
heure, les sauvait chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque
soir. Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son existence
finie, dans l'amertume des reproches insultants de son beau-père, des
jours maussades et des nuits glacées que lui apportait sa triste femme;
et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde, par un continuel
miracle de tendresse.
«Là, mon mimi, c'est assez, n'est-ce pas? Tu verras comme tu deviendras
grande et belle!» Il replaça Alice dans la voiture, il prit Gaston,
toujours enveloppé, sur l'un de ses bras; et, comme ses amis voulaient
l'aider, il refusa, il se mit à pousser la petite fille de sa main
restée libre.
«Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ils ne sont pas
lourds... Et puis, avec les domestiques, on n'est jamais sûr.» En
entrant dans la maison, Sandoz et Claude revirent le valet de chambre
qui s'était montré insolent; et ils s'aperçurent que Dubuche tremblait
devant lui. L'office et l'antichambre, épousant les mépris du beau-père
qui payait, traitaient le mari de Madame en mendiant toléré par charité.
À chaque chemise qu'on lui préparait, à chaque morceau de pain qu'il
osait redemander, il demandait l'aumône dans le geste impoli des
domestiques.
«Eh bien, adieu, nous te laissons, dit Sandoz, qui souffrait.
--Non, non, attendez un moment... Les enfants vont déjeuner, et je vous
accompagnerai avec eux. Il faut qu'ils fassent leur promenade.» Chaque
journée était ainsi réglée heure par heure. Le matin, la douche, le
bain, la séance de gymnastique, puis le déjeuner, qui était toute une
affaire, car il leur fallait une nourriture spéciale, discutée, pesée,
et l'on allait jusqu'à faire tiédir leur eau rougie, de crainte qu'une
goutte trop fraîche ne leur donnât un rhume. Ce jour-là, ils eurent un
jaune d'oeuf délayé dans du bouillon, et une noix de côtelette, que le
père leur coupa en tout petits morceaux. Ensuite, venait la promenade,
avant la sieste.
Sandoz et Claude se retrouvèrent dehors, le long des larges avenues,
avec Dubuche, qui poussait de nouveau la voiture d'Alice; tandis que
Gaston, à présent, marchait près de lui. On causa de la propriété, en se
dirigeant vers la grille. Le maître jetait sur le vaste parc des yeux
timides et inquiets, comme s'il ne se fût pas senti chez lui. Du reste,
il ne savait rien, il ne s'occupait de rien.
Il semblait avoir oublié jusqu'à son métier d'architecte qu'on
l'accusait de ne pas connaître, dévoyé, anéanti d'oisiveté.
«Et tes parents, comment vont-ils?» demanda Sandoz.
Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche.
«Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai acheté une petite maison,
où ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce
pas? maman avait assez avancé pour mon instruction, il fallait bien tout
rendre, comme je l'avais promis... Ça, je peux le dire, mes parents
n'ont pas de reproches à m'adresser.» On était arrivé à la grille, on
stationna quelques minutes.
Enfin, il serra de son air brisé les mains de ses vieux camarades; puis,
gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple
constatation, où il n'y avait même pas de colère:
«Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma vie.» Et ils le
virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas déjà
trébuchants de Gaston, lui-même avec le dos voûté et la marche lourde
d'un vieillard.
Une heure sonnait, tous deux se hâtèrent de descendre vers Bennecourt,
attristés, affamés. Mais d'autres mélancolies les y attendaient, un vent
meurtrier avait passé là: les Faucheur, le mari, la femme, le père
Poirette étaient morts; et l'auberge, tombée aux mains de cette oie de
Mélie, devenait répugnante de saleté et de grossièreté. On leur y servit
un déjeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des côtelettes
sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte à la pestilence
du trou à fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en
étaient noires. La chaleur du brûlant après-midi d'août entrait avec la
puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du café, ils se
sauvèrent.
«Et toi qui célébrais les omelettes de la mère Faucheur! dit Sandoz. Une
maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas?» Claude allait
refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une hâte, marcher plus vite,
comme si chaque pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris. Son
coeur, sa tête, son être entier était resté là-bas. Il ne regardait ni à
droite ni à gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des
arbres, n'ayant au crâne que son idée fixe, dans une hallucination telle
que, par moments, la pointe de la Cité lui semblait se dresser et
l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de
Sandoz éveillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant,
il répondit:
«Oui, c'est ça, allons voir.»
Mais, à mesure qu'il avançait le long de la berge, il se révoltait de
douleur. C'était à peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit
un pont pour relier Bonnières à Bennecourt: un pont, grand Dieu! à la
place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne, et dont la note noire,
coupant le courant, était si intéressante! En outre, le barrage établi
en aval, à Port-Villez, ayant remonté le niveau de la rivière, la
plupart des îles se trouvaient submergées, les petits bras
s'élargissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes où se
perdre, un désastre à étrangler tous les ingénieurs de la marine!
«Tiens! ce bouquet de saules qui émergent encore, à gauche, c'était le
Barreux, l'île où nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?...
Ah! les misérables!» Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans
montrer le poing au bûcheron, pâlissait de la même colère, exaspéré
qu'on se fût permis d'abîmer la nature.
Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet,
les dents serrées. On avait vendu la maison à des bourgeois, il y avait
maintenant une grille, à laquelle il colla son visage. Les rosiers
étaient morts, les abricotiers étaient morts; le jardin, très propre,
avec ses petites allées, ses carrés de fleurs et de légumes entourés de
buis, se reflétait dans une grosse boule de verre étamé, posée sur un
pied, au beau milieu; et la maison, badigeonnée à neuf, peinturlurée aux
angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un
endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non,
non, il ne restait là rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand
amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derrière
l'habitation, chercha le petit bois de chênes, ce trou de verdure où ils
avaient laissé le vivant frisson de leur première étreinte; mais le
petit bois était mort, mort avec le reste, abattu, vendu, brûlé.
Alors, il eut un geste de malédiction, il jeta son chagrin à toute cette
campagne si changée, où il ne retrouvait pas un vestige de leur
existence. Quelques années suffisaient donc pour effacer la place où
l'on avait travaillé, joui et souffert? À quoi bon cette agitation
vaine, si le vent, derrière l'homme qui marche, balaie et emporte la
trace de ses pas? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point dû revenir,
car le passé n'était que le cimetière de nos illusions, on s'y brisait
les pieds contre des tombes.
«Allons-nous-en! cria-t-il, allons-nous-en vite! C'est stupide, de se
crever ainsi le coeur!» Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer,
en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois, la coulée de
la Seine élargie, roulant à pleins bords, dans une lenteur superbe. Mais
cette eau n'intéressait plus Claude.
Il fit une seule réflexion: c'était la même eau qui, en traversant
Paris, avait ruisselé contre les vieux quais de la Cité; et elle le
toucha dès lors, il se pencha un instant, il crut y apercevoir des
reflets glorieux, les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la
Sainte-Chapelle que le courant emportait à la mer.
Les deux amis, manquèrent le train de trois heures. Ce fut un supplice
que de passer deux grandes heures encore, dans ce pays si lourd à leurs
épaules. Heureusement, ils avaient prévenu chez eux qu'ils rentreraient
par un train de nuit, si on les retenait. Aussi résolurent-ils de dîner
en garçons, dans un restaurant de la place du Havre, pour tâcher de se
remettre, en causant au ressert, comme jadis.
Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attablèrent.
Claude, ou sortir de la gare, les pieds sur le pavé de Paris, avait
cessé de s'agiter nerveusement, en homme qui se retrouvait enfin chez
lui. Et il écoutait, de l'air froid et absorbé qu'il gardait maintenant,
les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'égayer. Celui-ci le
traitait comme une maîtresse qu'il aurait voulu étourdir: des plats fins
et épicés, des vins, qui grisent. Mais la gaieté restait rebelle, Sandoz
lui-même finit par s'assombrir.
Cette campagne ingrate, ce Bennecourt tant chéri et oublieux, dans
lequel ils n'avaient pas rencontré une pierre qui eût conservé leur
souvenir, ébranlait en lui tous ses espoirs d'immortalité. Si les
choses, qui ont l'éternité, oubliaient si vite, est-ce qu'on pouvait
compter une heure sur la mémoire des hommes?
«Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides,
parfois... As-tu jamais songé à cela, toi, que la postérité n'est
peut-être pas l'impeccable justicière que nous rêvons? On se console
d'être injurié, d'être nié, on compte sur l'équité des siècles à venir,
on est comme le fidèle qui supporte l'abomination de cette terre, dans
la ferme croyance à une autre vie, où chacun sera traité selon ses
mérites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour
le catholique, si les générations futures se trompaient comme les
contemporains, continuaient le malentendu, préféraient aux oeuvres
fortes les petites bêtises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle
existence de forçat, cloué au travail, pour une chimère!... Remarque que
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