pestiférée! Tant d'espoirs, de tortures, une vie usée au dur labeur de l'enfantement, et ça, et ça, mon Dieu! Sandoz, près de lui, reconnut Claude. Une maternelle émotion fit trembler sa voix. «Comment! tu es venu?... Pourquoi as-tu refusé de passer me prendre?» Le peintre ne s'excusa même pas. Il semblait très fatigué, sans révolte, frappé d'une stupeur douce et sommeillante. «Allons, ne reste pas là. Il est midi sonné, tu vas déjeuner avec moi... Des gens m'attendaient chez Ledoyen. Mais je les lâche, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce pas, vieux!» Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le réchauffant, tâchant de le tirer de son silence morne. «Voyons, sapristi! il ne faut pas te démonter de la sorte. Ils ont beau l'avoir mal placé, ton tableau est superbe, un fameux morceau de peintre!... Oui, je sais, tu avais rêvé autre chose. Que diable! tu n'es pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais être fier, car c'est toi le véritable triomphateur du Salon, cette année. Il n'y a pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as révolutionnés, depuis ton _Plein air_, dont ils ont tant ri... Regarde, regarde! en voilà encore un de _Plein air_, en voilà un autre, et ici, et là-bas, tous, tous!» De la main, au travers des salles, il désignait des toiles. En effet, le coup de clarté, peu à peu introduit dans la peinture contemporaine, éclatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisiné au bitume, avait fait place à un Salon ensoleillé, d'une gaieté de printemps. C'était l'aube, le jour nouveau qui avait pointé jadis au Salon des Refusés, et qui, à cette heure, grandissait, rajeunissant les oeuvres d'une lumière fine, diffuse, décomposée en nuances infinies. Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et dans les scènes de genre, haussées aux dimensions et au sérieux de l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets académiques, s'en étaient allés, avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamnée emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les cadavéreuses nudités des mythologies et du catholicisme, les légendes sans foi, les anecdotes sans vie, le bric-à-brac de l'École, usé par des générations de malins ou d'imbéciles; et, chez les attardés des antiques recettes, même chez les maîtres vieillis, l'influence était évidente, le coup de soleil avait passé là. De loin, à chaque pas, on voyait un tableau trouer le mur, ouvrir une fenêtre sur le dehors. Bientôt, les murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la brèche était large, l'assaut avait emporté la routine, dans cette gaie bataille de témérité et de jeunesse. «Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de demain sera le tien, tu les as tous faits.» Claude, alors, desserra les dents, dit très bas, avec une brutalité sombre: «Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait moi-même?... Vois-tu, c'était trop gros pour moi, et c'est ça qui m'étouffe.» D'un geste, il acheva sa pensée, son impuissance à être le génie de la formule qu'il apportait, son tournent de précurseur qui sème l'idée sans récolter la gloire, sa désolation de se voir volé, dévoré par des bâcleurs de besogne, toute une nuée de gaillards souples, éparpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou un autre ait eu la force de planter le chef-d'oeuvre qui daterait cette fin de siècle. Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il l'arrêta, en traversant le salon d'honneur. «Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature fiche à la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se démolissent pas trop. J'ai même remarqué, là-bas, un paysage dont la tonalité jaune éteignait complètement les femmes qui s'en approchaient.» Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance. «Je t'en prie, allons-nous-en, emmène-moi... Je n'en puis plus.» Au buffet, ils eurent toutes les peines du monde à trouver une table libre, C'était un étouffement, un empilement, dans le vaste trou d'ombre, que des draperies de serge brune ménageaient, sous les travées du haut plancher de fer. Au fond, à demi noyés de ténèbres, trois dressoirs étageaient symétriquement leurs compotiers de fruits; tandis que, plus en avant, occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux dames, une blonde, une brune, surveillaient la mêlée, d'un regard militaire; et, des profondeurs obscures de cet antre, un flot de petites tables de marbre, une marée de chaises, serrées, enchevêtrées, moutonnait, s'enflait, venait déborder et s'étaler jusque dans le jardin, sous la grande clarté pâle qui tombait des vitres. Enfin, Sandoz vit des personnes se lever. Il s'élança, il conquit la table de haute lutte, au milieu du tas. «Ah! fichtre! nous y sommes... Que veux-tu manger?» Claude eut un geste insouciant. Le déjeuner d'ailleurs fut exécrable, de la truite amollie par le court-bouillon, un filet desséché au four, des asperges sentant le linge humide; et encore fallut-il se battre pour être servi, car les garçons, bousculés, perdant la tête, restaient en détresse dans les passages trop étroits, que le flux des chaises resserrait toujours, jusqu'à les boucher complètement. Derrière la draperie de gauche, on entendait un tintamarre de casseroles et de vaisselle, la cuisine installée là, sur le sable, ainsi que ces fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes. Sandoz et Claude devaient manger de biais, étranglés entre deux sociétés, dont les coudes peu à peu entraient dans leurs assiettes; et, chaque fois que passait un garçon, il ébranlait les chaises d'un violent coup de hanche. Mais cette gêne, ainsi que l'abominable nourriture, égayait. On plaisantait les plats, une familiarité s'établissait de table à table, dans la commune infortune qui se changeait en partie de plaisir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des amis soutenaient des conversations à trois rangs de distance, la tête tournée, gesticulant par-dessus les épaules des voisins. Les femmes surtout s'animaient, d'abord inquiètes de cette cohue, puis se dégantant, relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin pur. Et ce qui était le ragoût de ce jour du vernissage, c'était justement la promiscuité où se coudoyaient là tous les mondes, des filles, des bourgeoises, de grands artistes, de simples imbéciles, une rencontre de hasard, un mélange dont le louche imprévu allumait les yeux des plus honnêtes. Cependant, Sandoz, qui avait renoncé à finir sa viande, haussait la voix, au milieu du terrible vacarme des conversations et du service,«Un morceau de fromage, hein?... Et tâchons d'avoir du café.» Les yeux vagues, Claude n'entendait pas. Il regardait dans le jardin. De sa place, il voyait le massif central, de grands palmiers qui se détachaient sur les draperies brunes, dont tout le pourtour était orné. Là, s'espaçait un cercle de statues: le dos d'une faunesse, à la croupe enflée; le joli profil d'une étude de jeune fille, une rondeur de joue, une pointe de petit sein rigide; la face d'un Gaulois en bronze, une colossale romance, irritante de patriotisme bête; le ventre laiteux d'une femme pendue par les poignets, quelque Andromède du quartier Pigalle; et d'autres, d'autres encore, des files d'épaules et de hanches qui suivaient les tournants des allées, des fuites de blancheurs au travers des verdures, des têtes, des gorges, des jambes, des bras, confondus et envolés dans l'éloignement de la perspective. À gauche se perdait une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordinaire comique d'une enfilade de nez, un prêtre à nez énorme et pointu, une soubrette à petit nez retroussé, une Italienne du XVe siècle au beau nez classique; un matelot au nez de simple fantaisie, tous les nez, le nez magistrat, le nez industriel, le nez décoré, immobiles et sans fin. Mais Claude ne voyait rien, ce n'étaient que des taches grises dans le jour brouillé et verdi. Sa stupeur continuait, il eut une seule sensation, le grand luxe des toilettes, qu'il avait mal jugé au milieu de la poussée des salles, et qui là se développait librement, ainsi que sur le gravier de quelque serre de château. Toute l'élégance de Paris défilait, les femmes venues pour se montrer, les robes méditées, destinées à être dans les journaux du lendemain. On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine, au bras d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince époux. Les mondaines avaient des allures de gueuses, toutes se dévisageaient de ce lent coup d'oeil dont elles se déshabillent, estimant la soie, aunant les dentelles, fouillant de la pointe des bottines à la plume du chapeau. C'était comme un salon neutre, des dames assises avaient rapproché leurs chaises, ainsi qu'aux Tuileries, uniquement occupées de celles qui passaient. Deux amies hâtaient le pas, en riant. Une autre, solitaire, allait et revenait, muette, avec un regard noir. D'autres encore, qui s'étaient perdues, se retrouvaient, s'exclamaient de l'aventure. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait, se remettait en marche, s'arrêtait en face d'un marbre, refluait devant un bronze; tandis que, parmi les rares bourgeois égarés là, circulaient des noms célèbres, tout ce que Paris comptait d'illustrations, le nom d'une gloire retentissante, au passage d'un gros monsieur mal mis, le nom ailé d'un poète, à l'approche d'un homme blême, qui avait la face plate d'un portier. Une onde vivante montait de cette foule dans la lumière égale et décolorée, lorsque, brusquement, derrière les nuages d'une dernière averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes, fit resplendir le vitrail du couchant, plut en gouttes d'or, à travers l'air immobile; et tout se chauffa, la neige des statues dans les verdures luisantes, les pelouses tendres que découpait le sable jaune des allées, les toilettes riches aux vifs réveils de satin et de perles, les voix elles mêmes, dont le grand murmure nerveux et rieur sembla pétiller comme une claire flambée de sarments. Des jardiniers, en train d'achever la plantation des corbeilles, tournaient les robinets des bouches d'arrosage, promenaient des arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons trempés, en une fumée tiède. Un moineau très hardi, descendu des charpentes de fer, malgré le monde, piquait le sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain qu'une jeune femme s'amusait à lui jeter. Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au loin que le bruit de mer, le grondement du public roulant en haut, dans les salles. Et un souvenir lui revint, il se rappela ce bruit, lui avait soufflé en ouragan devant son tableau. Mais, à cette heure, on ne riait plus: c'était Fagerolles, là-haut, que l'haleine géante de Paris acclamait. Justement, Sandoz, qui se retournait, dit à Claude: «Tiens, Fagerolles!» En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient de s'emparer d'une table voisine. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix. «Oui, j'ai vu son enfant crevé. Ah! le pauvre bougre, quelle fin!» Fagerolles lui donna un coup de coude; et, tout de suite, l'autre, ayant aperçu les deux camarades, ajouta. «Ah! ce vieux Claude!... Comment va, hein?... Tu sais que je n'ai pas encore vu ton tableau. Mais on m'a dit que c'était superbe. --Superbe!» appuya Fagerolles. Ensuite, il s'étonna. «Vous avez mangé ici, quelle idée! on y est si mal!... Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen. Oh! un monde, une bousculade, une gaieté!... Approchez donc votre table que nous causions un peu.» On réunit les deux tables. Mais déjà des flatteurs, des solliciteurs relançaient le jeune maître triomphant. Trois amis se levèrent, le saluèrent bruyamment de loin. Une dame tomba dans une contemplation souriante, lorsque son mari le lui eut nommé à l'oreille. Et le grand maigre, l'artiste mal placé qui ne dérangeait pas et le poursuivait depuis le matin, quitta une table du fond où il se trouvait, accourut de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise, immédiatement. «Eh! fichez-moi la paix!» finit par crier Fagerolles; à bout d'amabilité et de patience. Puis, lorsque l'autre s'en fut allé, en mâchonnant de sourdes menaces: «C'est vrai, on a beau vouloir être obligeant, ils vous rendraient enragés!... Tous sur la cimaise! des lieues de cimaise!... Ah! quel métier que d'être du jury! On s'y casse les jambes et l'on n'y récolte que des haines!» De son air accablé, Claude le regardait. Il sembla s'éveiller un instant, il murmura d'une langue pâteuse: «Je t'ai écrit, je voulais aller te voir pour te remercier... Bongrand m'a dit la peine que tu as eue... Merci encore, n'est-ce pas?»... Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit. «Que diable! je devais bien çà à notre vieille amitié... C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir.» Et il avait cet embarras qui le reprenait toujours devant le maître inavoué de sa jeunesse, cette sorte d'humilité invincible, en face de l'homme dont le muet dédain suffisait en ce moment à gâter son triomphe. «Ton tableau est très bien», ajouta Claude lentement, pour être bon et courageux. Ce simple éloge gonfla le coeur de Fagerolles d'une émotion exagérée, irrésistible, montée il ne savait d'où; et le gaillard, sans foi, brûlé à toutes les farces, répondit d'une voix tremblante: «Ah! mon brave, ah! tu es gentil de me dire ça!» Sandoz venait enfin d'obtenir deux tasses de café, et comme le garçon avait oublié le sucre, il dut se contenter des morceaux laissés par une famille voisine. Quelques tables se vidaient, mais la liberté avait grandi, un rire de femme sonna si haut, que toutes les têtes se retournèrent. On fumait, une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la débandade des nappes, tachées de vin, encombrées de vaisselle grasse. Lorsque Fagerolles eut également réussi à se faire apporter deux chartreuses, il se mit à causer avec Sandoz, qu'il ménageait, devinant là une force. Et Jory, alors, s'empara de Claude, redevenu morne et silencieux. «Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoyé de lettre, pour mon mariage... Tu sais, à cause de notre position, nous avons fait ça entre nous, sans personne... Mais, tout de même, j'aurais voulu te prévenir. Tu m'excuses, n'est-ce pas?» Il se montra expansif, donna des détails, heureux de vivre, dans la joie égoïste de se sentir gras et victorieux, en face de ce pauvre diable vaincu. Tout lui réussissait, disait-il. Il avait lâché la chronique, flairant la nécessité d'installer sérieusement sa vie; puis, il s'était haussé à la direction d'une grande revue d'art; et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an, sans compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections. La rapacité bourgeoise qu'il tenait de son père, cette hérédité du gain qui l'avait jeté secrètement à des spéculations infimes, dès les premiers sous gagnés, s'étalait aujourd'hui, finissait par faire de lui un terrible monsieur saignant à blanc les artistes et les amateurs qui lui tombaient sous la main. Et c'était au milieu de cette fortune que Mathilde, toute-puissante, venait de l'amener à la supplier en pleurant d'être sa femme, ce qu'elle avait fièrement refusé pendant six mois. «Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de régler la situation. Hein? toi qui as passé par là, mon cher, tu en sais quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par crainte d'être mal jugée et de me faire du tort. Oh! une âme d'une grandeur, d'une délicatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas idée des qualités de cette femme-là. Dévouée, toujours aux petits soins, économe, et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie rencontrée! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller, elle mène tout, ma parole!» La vérité était que Mathilde avait achevé de le réduire à une obéissance peureuse de petit garçon, que la seule menace d'être privé de confiture rend sage. Une épouse autoritaire, affamée de respect, dévorée d'ambition et de lucre, s'était dégagée de l'ancienne goule impudique. Elle ne le trompait même pas, d'une vertu aigre de femme honnête, en dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gardées avec lui seul, pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir vus communier tous les deux à Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres. Seulement, le soir, il devait raconter sa journée, et si l'emploi d'une heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, à le menacer de maladies graves, à refroidir le lit de ses refus dévots, que, chaque fois, il achetait plus chèrement son pardon. «Alors, répéta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons attendu la mort de mon père, et je l'ai épousée.» Claude, l'esprit perdu jusque-là, hochant la tête sans écouter, fut seulement frappé par la dernière phrase. «Comment, tu l'as épousée?... Mathilde!» Il mit dans cette exclamation son étonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui lui revenaient de la boutique à Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des horreurs, au fond de l'herboristerie empestée par l'odeur forte des aromates. Toute la bande y avait passé, lui s'était montré plus insultant que les autres, et il l'épousait! Vraiment, un homme était bête de mal parler d'une maîtresse, même de la plus basse, car il ne savait jamais s'il ne l'épouserait pas, un jour. «Eh! oui, Mathilde, répondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles maîtresses, ça fait encore les meilleures femmes» Il était plein de sérénité, la mémoire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les regards des camarades. Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur présentait, comme s'ils ne l'avaient pas connue aussi bien que lui. Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, très intéressé par ce beau cas, s'écria, quand ils se turent: «Hein? filons... J'ai les jambes engourdies.» Mais, à ce moment, Irma Bécot parut et s'arrêta devant le buffet. Elle était en beauté, les cheveux dorés à neuf, dans son éclat truqué de courtisane fauve, descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une tunique de brocart bleu pâle, sur une jupe de satin couverte d'Alençon, d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle hésita, saisie d'une honte lâche, en face de ce misérable mal vêtu, laid et méprisé. Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut à lui qu'elle serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects, arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec une amicale moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche. «Sans rancune», lui dit-elle gaiement. Et ce mot, qu'ils furent les seuls à comprendre, redoubla son rire. C'était toute leur histoire. Le pauvre garçon qu'elle avait dû violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! Déjà, Fagerolles payait les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se décida également à suivre. Claude les regarda s'éloigner tous les trois, elle entre les deux hommes, marchant royalement parmi la foule, très admirés, très salués. «On voit bien que Mathilde n'est pas là, dit simplement Sandoz. Ah! mes amis, quelle paire de gifles en rentrant!» Lui-même demanda l'addition. Toutes les tables se dégarnissaient, il n'y avait plus qu'un saccage d'os et de croûtes. Deux garçons lavaient les marbres à l'éponge, tandis qu'un autre, armé d'un râteau, grattait le sable, trempé de crachats, sali de miettes. Et, derrière la draperie de serge brune, c'était maintenant le personnel qui déjeunait, des bruits de mâchoires, des rires empâtés, toute la mastication forte d'un campement de bohémiens, en train de torcher les marmites. Claude et Sandoz firent le tour du jardin, et ils découvrirent une figure de Mahoudeau, très mal placée, dans un coin, près du vestibule de l'Est. C'était enfin la Baigneuse debout, mais rapetissée encore, à peine grande comme une fillette de dix ans, et d'une élégance charmante, les cuisses fines, la gorge toute petite, une hésitation exquise de bouton naissant. Un parfum s'en dégageait, la grâce que rien ne donne et qui fleurit où elle veut, la grâce invincible, entêtée et vivace, repoussant quand même de ces gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps méconnue. Sandoz ne put s'empêcher de sourire. «Et dire que ce gaillard a tout fait pour gâter son talent!... S'il était mieux placé, il aurait un gros succès. --Oui, un gros succès, répéta Claude. C'est très joli.» Justement, ils aperçurent Mahoudeau, déjà sous le vestibule, se dirigeant vers l'escalier. Ils l'appelèrent, ils coururent, et tous trois restèrent à causer quelques minutes. La galerie du rez-de-chaussée s'étendait, vide, sablée, éclairée d'une clarté blafarde par ses grandes fenêtres rondes; et l'on aurait pu se croire sous un pont de chemin de fer: de forts piliers soutenaient les charpentes métalliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant le sol, où les pieds enfonçaient. Au loin, derrière un rideau déchiré, s'alignaient des statues, les envois refusés de la sculpture, les plâtres que les sculpteurs pauvres ne retiraient même pas, une Morgue blême, d'un abandon lamentable. Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la tête, c'était le fracas continu, le piétinement énorme du public sur le plancher des salles. Là, on en était assourdi, cela roulait démesurément, comme si des trains interminables, lancés à toute vapeur, avaient ébranlé sans fin les solives de fer. Quand on l'eut complimenté, Mahoudeau dit à Claude qu'il avait vainement cherché sa toile: au fond de quel trou l'avait-on fourrée? Puis, il s'inquiéta de Gagnière et de Dubuche, dans un attendrissement du passé, Où étaient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y débarquait en bande, les courses rageuses à travers les salles, comme en pays ennemi, les violents dédains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les langues et vidaient les crânes! Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagnière arrivait de Melun, effaré, pour un concert; et il se désintéressait tellement de la peinture, qu'il n'était venu au Salon, où il avait pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d'un joli ton gris, consciencieux et si discret, que le public ne l'avait jamais remarqué. «J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous avec moi?» Claude, pâli d'un malaise, levait les yeux, à chaque seconde. Ah! ce grondement terrible, ce galop dévorateur du monstre, dont il sentait la secousse jusque dans ses membres!... Il tendit la main sans parler. «Tu nous quittes? s'écria Sandoz. Fais encore un tour avec nous, et nous partirons ensemble.» Puis, une pitié lui serra le coeur, en le voyant si las. Il le sentait à bout de courage, désireux de solitude, pris du besoin de fuir seul; pour cacher sa blessure. «Alors, adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi.» Claude, chancelant, poursuivi par la tempête d'en haut, disparut derrière les massifs du jardin. Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est, Sandoz, qui, après avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles, aperçut Claude, debout devant sa toile, à la place même où il l'avait rencontré la première fois. Le misérable, au moment de partir, était remonté là, malgré lui, attiré, obsédé. C'était l'étouffement embrasé de cinq heures, lorsque la cohue, épuisée de tourner le long des salles, saisie du vertige des troupeaux lâchés dans un parc, s'effare et s'écrase, sans trouver la sortie. Depuis le petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur des haleines avaient alourdi l'air d'une vapeur rousse; et la poussière des parquets, volante, montait en un fin brouillard, dans cette exhalaison de litière humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des tableaux, dont les sujets seuls frappaient et retenaient le public. On s'en allait, on revenait, on piétinait sans fin. Les femmes surtout s'entêtaient à ne pas lâcher pied, à en être jusqu'au moment où les gardiens les pousseraient dehors, dès le premier coup de six heures. De grosses dames s'étaient échouées. D'autres, n'ayant pas découvert le moindre petit coin pour s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs ombrelles, défaillantes, obstinées quand même. Tous les yeux inquiets et suppliants, guettaient les banquettes chargées de monde. Et il n'y avait plus, flagellant ces milliers de têtes, que ce dernier coup de la fatigue, qui délabrait les jambes, tirait la face, ravageait le front de migraine, cette migraine spéciale des Salons, faite de la cassure continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs. Seuls, sur le pouf où ils se contaient déjà leurs histoires, dès midi, les deux messieurs décorés causaient toujours tranquillement, à cent lieues. Peut-être y étaient-ils revenus, peut-être n'en avaient-ils pas même bougé. «Et, comme ça, disait le gros, vous êtes entré, en affectant de ne pas comprendre? --Parfaitement, répondait le mince, je les ai regardés et j'ai ôté mon chapeau. Hein? c'était clair. --Étonnant! vous êtes étonnant, mon cher ami!» Mais Claude n'entendait que les sourds battements de son coeur, ne voyait que l'Enfant mort, en l'air, près du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait la fascination qui le clouait là, en dehors de son vouloir. La foule, dans sa nausée de lassitude, tournoyait autour de lui; des pieds écrasaient les siens, il était heurté, emporté; et, comme une chose inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait à la même place, sans baisser la tête, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus que là-haut, avec son oeuvre, son petit Jacques, enflé dans la mort. Deux grosses larmes, immobiles entre ses paupières, l'empêchaient de bien voir. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir assez. Alors, Sandoz, dans sa pitié profonde, feignit de ne pas avoir aperçu son vieil ami, comme s'il eût voulu le laisser seul, sur la tombe de sa vie manquée. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demandé où était le tableau de Claude, Sandoz mentit, l'écarta, l'emmena. Tous s'en allèrent. Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles brèves: tout marchait bien, le public ne se fâchait pas, le tableau faisait bon effet, un peu haut peut-être. Et, malgré cette tranquillité froide, il était si étrange, qu'elle fut prise de peur. Après le dîner, comme elle revenait de porter des assiettes à la cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une fenêtre qui donnait sur un terrain vague, il était là, tellement penché, qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle le tira violemment par son veston. «Claude! Claude! que fais-tu?» Il s'était retourné, d'une pâleur de linge, les yeux fous. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500