pestiférée! Tant d'espoirs, de tortures, une vie usée au dur labeur de
l'enfantement, et ça, et ça, mon Dieu! Sandoz, près de lui, reconnut
Claude. Une maternelle émotion fit trembler sa voix.
«Comment! tu es venu?... Pourquoi as-tu refusé de passer me prendre?» Le
peintre ne s'excusa même pas. Il semblait très fatigué, sans révolte,
frappé d'une stupeur douce et sommeillante.
«Allons, ne reste pas là. Il est midi sonné, tu vas déjeuner avec
moi... Des gens m'attendaient chez Ledoyen.
Mais je les lâche, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce
pas, vieux!» Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le
réchauffant, tâchant de le tirer de son silence morne.
«Voyons, sapristi! il ne faut pas te démonter de la sorte. Ils ont beau
l'avoir mal placé, ton tableau est superbe, un fameux morceau de
peintre!... Oui, je sais, tu avais rêvé autre chose. Que diable! tu n'es
pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais être fier,
car c'est toi le véritable triomphateur du Salon, cette année. Il n'y a
pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as
révolutionnés, depuis ton _Plein air_, dont ils ont tant ri... Regarde,
regarde! en voilà encore un de _Plein air_, en voilà un autre, et ici, et
là-bas, tous, tous!» De la main, au travers des salles, il désignait des
toiles.
En effet, le coup de clarté, peu à peu introduit dans la peinture
contemporaine, éclatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisiné au bitume,
avait fait place à un Salon ensoleillé, d'une gaieté de printemps.
C'était l'aube, le jour nouveau qui avait pointé jadis au Salon des
Refusés, et qui, à cette heure, grandissait, rajeunissant les oeuvres
d'une lumière fine, diffuse, décomposée en nuances infinies.
Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et
dans les scènes de genre, haussées aux dimensions et au sérieux de
l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets académiques, s'en étaient allés,
avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamnée
emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les
cadavéreuses nudités des mythologies et du catholicisme, les légendes
sans foi, les anecdotes sans vie, le bric-à-brac de l'École, usé par des
générations de malins ou d'imbéciles; et, chez les attardés des antiques
recettes, même chez les maîtres vieillis, l'influence était évidente, le
coup de soleil avait passé là. De loin, à chaque pas, on voyait un
tableau trouer le mur, ouvrir une fenêtre sur le dehors. Bientôt, les
murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la brèche était large,
l'assaut avait emporté la routine, dans cette gaie bataille de témérité
et de jeunesse.
«Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de
demain sera le tien, tu les as tous faits.» Claude, alors, desserra les
dents, dit très bas, avec une brutalité sombre:
«Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait
moi-même?... Vois-tu, c'était trop gros pour moi, et c'est ça qui
m'étouffe.» D'un geste, il acheva sa pensée, son impuissance à être le
génie de la formule qu'il apportait, son tournent de précurseur qui sème
l'idée sans récolter la gloire, sa désolation de se voir volé, dévoré
par des bâcleurs de besogne, toute une nuée de gaillards souples,
éparpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou
un autre ait eu la force de planter le chef-d'oeuvre qui daterait cette
fin de siècle.
Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il
l'arrêta, en traversant le salon d'honneur.
«Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature
fiche à la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public
autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le
coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se démolissent pas trop.
J'ai même remarqué, là-bas, un paysage dont la tonalité jaune éteignait
complètement les femmes qui s'en approchaient.»
Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance.
«Je t'en prie, allons-nous-en, emmène-moi... Je n'en puis plus.» Au
buffet, ils eurent toutes les peines du monde à trouver une table libre,
C'était un étouffement, un empilement, dans le vaste trou d'ombre, que
des draperies de serge brune ménageaient, sous les travées du haut
plancher de fer. Au fond, à demi noyés de ténèbres, trois dressoirs
étageaient symétriquement leurs compotiers de fruits; tandis que, plus
en avant, occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux dames, une
blonde, une brune, surveillaient la mêlée, d'un regard militaire; et,
des profondeurs obscures de cet antre, un flot de petites tables de
marbre, une marée de chaises, serrées, enchevêtrées, moutonnait,
s'enflait, venait déborder et s'étaler jusque dans le jardin, sous la
grande clarté pâle qui tombait des vitres.
Enfin, Sandoz vit des personnes se lever. Il s'élança, il conquit la
table de haute lutte, au milieu du tas.
«Ah! fichtre! nous y sommes... Que veux-tu manger?» Claude eut un geste
insouciant. Le déjeuner d'ailleurs fut exécrable, de la truite amollie
par le court-bouillon, un filet desséché au four, des asperges sentant
le linge humide; et encore fallut-il se battre pour être servi, car les
garçons, bousculés, perdant la tête, restaient en détresse dans les
passages trop étroits, que le flux des chaises resserrait toujours,
jusqu'à les boucher complètement.
Derrière la draperie de gauche, on entendait un tintamarre de casseroles
et de vaisselle, la cuisine installée là, sur le sable, ainsi que ces
fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes.
Sandoz et Claude devaient manger de biais, étranglés entre deux
sociétés, dont les coudes peu à peu entraient dans leurs assiettes; et,
chaque fois que passait un garçon, il ébranlait les chaises d'un violent
coup de hanche. Mais cette gêne, ainsi que l'abominable nourriture,
égayait. On plaisantait les plats, une familiarité s'établissait de
table à table, dans la commune infortune qui se changeait en partie de
plaisir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des amis soutenaient
des conversations à trois rangs de distance, la tête tournée,
gesticulant par-dessus les épaules des voisins. Les femmes surtout
s'animaient, d'abord inquiètes de cette cohue, puis se dégantant,
relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin pur. Et ce qui
était le ragoût de ce jour du vernissage, c'était justement la
promiscuité où se coudoyaient là tous les mondes, des filles, des
bourgeoises, de grands artistes, de simples imbéciles, une rencontre de
hasard, un mélange dont le louche imprévu allumait les yeux des plus
honnêtes.
Cependant, Sandoz, qui avait renoncé à finir sa viande, haussait la
voix, au milieu du terrible vacarme des conversations et du service,«Un
morceau de fromage, hein?... Et tâchons d'avoir du café.» Les yeux
vagues, Claude n'entendait pas. Il regardait dans le jardin. De sa
place, il voyait le massif central, de grands palmiers qui se
détachaient sur les draperies brunes, dont tout le pourtour était orné.
Là, s'espaçait un cercle de statues: le dos d'une faunesse, à la croupe
enflée; le joli profil d'une étude de jeune fille, une rondeur de joue,
une pointe de petit sein rigide; la face d'un Gaulois en bronze, une
colossale romance, irritante de patriotisme bête; le ventre laiteux
d'une femme pendue par les poignets, quelque Andromède du quartier
Pigalle; et d'autres, d'autres encore, des files d'épaules et de hanches
qui suivaient les tournants des allées, des fuites de blancheurs au
travers des verdures, des têtes, des gorges, des jambes, des bras,
confondus et envolés dans l'éloignement de la perspective. À gauche se
perdait une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordinaire
comique d'une enfilade de nez, un prêtre à nez énorme et pointu, une
soubrette à petit nez retroussé, une Italienne du XVe siècle au beau nez
classique; un matelot au nez de simple fantaisie, tous les nez, le nez
magistrat, le nez industriel, le nez décoré, immobiles et sans fin.
Mais Claude ne voyait rien, ce n'étaient que des taches grises dans le
jour brouillé et verdi. Sa stupeur continuait, il eut une seule
sensation, le grand luxe des toilettes, qu'il avait mal jugé au milieu
de la poussée des salles, et qui là se développait librement, ainsi que
sur le gravier de quelque serre de château. Toute l'élégance de Paris
défilait, les femmes venues pour se montrer, les robes méditées,
destinées à être dans les journaux du lendemain.
On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine, au bras
d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince époux. Les
mondaines avaient des allures de gueuses, toutes se dévisageaient de ce
lent coup d'oeil dont elles se déshabillent, estimant la soie, aunant
les dentelles, fouillant de la pointe des bottines à la plume du
chapeau. C'était comme un salon neutre, des dames assises avaient
rapproché leurs chaises, ainsi qu'aux Tuileries, uniquement occupées de
celles qui passaient. Deux amies hâtaient le pas, en riant. Une autre,
solitaire, allait et revenait, muette, avec un regard noir.
D'autres encore, qui s'étaient perdues, se retrouvaient, s'exclamaient
de l'aventure. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait,
se remettait en marche, s'arrêtait en face d'un marbre, refluait devant
un bronze; tandis que, parmi les rares bourgeois égarés là, circulaient
des noms célèbres, tout ce que Paris comptait d'illustrations, le nom
d'une gloire retentissante, au passage d'un gros monsieur mal mis, le
nom ailé d'un poète, à l'approche d'un homme blême, qui avait la face
plate d'un portier.
Une onde vivante montait de cette foule dans la lumière égale et
décolorée, lorsque, brusquement, derrière les nuages d'une dernière
averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes, fit resplendir le
vitrail du couchant, plut en gouttes d'or, à travers l'air immobile; et
tout se chauffa, la neige des statues dans les verdures luisantes, les
pelouses tendres que découpait le sable jaune des allées, les toilettes
riches aux vifs réveils de satin et de perles, les voix elles mêmes,
dont le grand murmure nerveux et rieur sembla pétiller comme une claire
flambée de sarments.
Des jardiniers, en train d'achever la plantation des corbeilles,
tournaient les robinets des bouches d'arrosage, promenaient des
arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons trempés, en une fumée
tiède. Un moineau très hardi, descendu des charpentes de fer, malgré le
monde, piquait le sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain
qu'une jeune femme s'amusait à lui jeter.
Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au loin que le bruit de
mer, le grondement du public roulant en haut, dans les salles. Et un
souvenir lui revint, il se rappela ce bruit, lui avait soufflé en
ouragan devant son tableau. Mais, à cette heure, on ne riait plus:
c'était Fagerolles, là-haut, que l'haleine géante de Paris acclamait.
Justement, Sandoz, qui se retournait, dit à Claude: «Tiens, Fagerolles!»
En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient de s'emparer d'une
table voisine. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix.
«Oui, j'ai vu son enfant crevé. Ah! le pauvre bougre, quelle fin!»
Fagerolles lui donna un coup de coude; et, tout de suite, l'autre, ayant
aperçu les deux camarades, ajouta.
«Ah! ce vieux Claude!... Comment va, hein?... Tu sais que je n'ai pas
encore vu ton tableau. Mais on m'a dit que c'était superbe.
--Superbe!» appuya Fagerolles.
Ensuite, il s'étonna.
«Vous avez mangé ici, quelle idée! on y est si mal!...
Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen. Oh! un monde, une
bousculade, une gaieté!... Approchez donc votre table que nous causions
un peu.» On réunit les deux tables. Mais déjà des flatteurs, des
solliciteurs relançaient le jeune maître triomphant. Trois amis se
levèrent, le saluèrent bruyamment de loin. Une dame tomba dans une
contemplation souriante, lorsque son mari le lui eut nommé à l'oreille.
Et le grand maigre, l'artiste mal placé qui ne dérangeait pas et le
poursuivait depuis le matin, quitta une table du fond où il se trouvait,
accourut de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise,
immédiatement. «Eh! fichez-moi la paix!» finit par crier Fagerolles; à
bout d'amabilité et de patience. Puis, lorsque l'autre s'en fut allé, en
mâchonnant de sourdes menaces:
«C'est vrai, on a beau vouloir être obligeant, ils vous rendraient
enragés!... Tous sur la cimaise! des lieues de cimaise!... Ah! quel
métier que d'être du jury! On s'y casse les jambes et l'on n'y récolte
que des haines!» De son air accablé, Claude le regardait. Il sembla
s'éveiller un instant, il murmura d'une langue pâteuse:
«Je t'ai écrit, je voulais aller te voir pour te remercier...
Bongrand m'a dit la peine que tu as eue... Merci encore, n'est-ce
pas?»...
Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit.
«Que diable! je devais bien çà à notre vieille amitié...
C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir.» Et il avait cet
embarras qui le reprenait toujours devant le maître inavoué de sa
jeunesse, cette sorte d'humilité invincible, en face de l'homme dont le
muet dédain suffisait en ce moment à gâter son triomphe.
«Ton tableau est très bien», ajouta Claude lentement, pour être bon et
courageux. Ce simple éloge gonfla le coeur de Fagerolles d'une émotion
exagérée, irrésistible, montée il ne savait d'où; et le gaillard, sans
foi, brûlé à toutes les farces, répondit d'une voix tremblante:
«Ah! mon brave, ah! tu es gentil de me dire ça!» Sandoz venait enfin
d'obtenir deux tasses de café, et comme le garçon avait oublié le sucre,
il dut se contenter des morceaux laissés par une famille voisine.
Quelques tables se vidaient, mais la liberté avait grandi, un rire de
femme sonna si haut, que toutes les têtes se retournèrent.
On fumait, une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la débandade
des nappes, tachées de vin, encombrées de vaisselle grasse. Lorsque
Fagerolles eut également réussi à se faire apporter deux chartreuses, il
se mit à causer avec Sandoz, qu'il ménageait, devinant là une force. Et
Jory, alors, s'empara de Claude, redevenu morne et silencieux.
«Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoyé de lettre, pour mon
mariage... Tu sais, à cause de notre position, nous avons fait ça entre
nous, sans personne... Mais, tout de même, j'aurais voulu te prévenir.
Tu m'excuses, n'est-ce pas?» Il se montra expansif, donna des détails,
heureux de vivre, dans la joie égoïste de se sentir gras et victorieux,
en face de ce pauvre diable vaincu. Tout lui réussissait, disait-il. Il
avait lâché la chronique, flairant la nécessité d'installer sérieusement
sa vie; puis, il s'était haussé à la direction d'une grande revue d'art;
et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an, sans
compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections. La
rapacité bourgeoise qu'il tenait de son père, cette hérédité du gain qui
l'avait jeté secrètement à des spéculations infimes, dès les premiers
sous gagnés, s'étalait aujourd'hui, finissait par faire de lui un
terrible monsieur saignant à blanc les artistes et les amateurs qui lui
tombaient sous la main.
Et c'était au milieu de cette fortune que Mathilde, toute-puissante,
venait de l'amener à la supplier en pleurant d'être sa femme, ce qu'elle
avait fièrement refusé pendant six mois.
«Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de
régler la situation. Hein? toi qui as passé par là, mon cher, tu en sais
quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par
crainte d'être mal jugée et de me faire du tort. Oh! une âme d'une
grandeur, d'une délicatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas idée des
qualités de cette femme-là. Dévouée, toujours aux petits soins, économe,
et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie
rencontrée! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller,
elle mène tout, ma parole!» La vérité était que Mathilde avait achevé de
le réduire à une obéissance peureuse de petit garçon, que la seule
menace d'être privé de confiture rend sage. Une épouse autoritaire,
affamée de respect, dévorée d'ambition et de lucre, s'était dégagée de
l'ancienne goule impudique.
Elle ne le trompait même pas, d'une vertu aigre de femme honnête, en
dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gardées avec lui seul,
pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir
vus communier tous les deux à Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient
devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres.
Seulement, le soir, il devait raconter sa journée, et si l'emploi d'une
heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des
sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, à le
menacer de maladies graves, à refroidir le lit de ses refus dévots, que,
chaque fois, il achetait plus chèrement son pardon.
«Alors, répéta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons
attendu la mort de mon père, et je l'ai épousée.» Claude, l'esprit perdu
jusque-là, hochant la tête sans écouter, fut seulement frappé par la
dernière phrase. «Comment, tu l'as épousée?... Mathilde!» Il mit dans
cette exclamation son étonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui
lui revenaient de la boutique à Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait
encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses
confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des
horreurs, au fond de l'herboristerie empestée par l'odeur forte des
aromates. Toute la bande y avait passé, lui s'était montré plus
insultant que les autres, et il l'épousait! Vraiment, un homme était
bête de mal parler d'une maîtresse, même de la plus basse, car il ne
savait jamais s'il ne l'épouserait pas, un jour.
«Eh! oui, Mathilde, répondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles
maîtresses, ça fait encore les meilleures femmes» Il était plein de
sérénité, la mémoire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les
regards des camarades.
Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur présentait, comme s'ils ne
l'avaient pas connue aussi bien que lui.
Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, très intéressé par ce
beau cas, s'écria, quand ils se turent:
«Hein? filons... J'ai les jambes engourdies.» Mais, à ce moment, Irma
Bécot parut et s'arrêta devant le buffet. Elle était en beauté, les
cheveux dorés à neuf, dans son éclat truqué de courtisane fauve,
descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une
tunique de brocart bleu pâle, sur une jupe de satin couverte d'Alençon,
d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un
instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle hésita, saisie
d'une honte lâche, en face de ce misérable mal vêtu, laid et méprisé.
Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut à lui qu'elle
serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects,
arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec
une amicale moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche.
«Sans rancune», lui dit-elle gaiement.
Et ce mot, qu'ils furent les seuls à comprendre, redoubla son rire.
C'était toute leur histoire. Le pauvre garçon qu'elle avait dû
violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! Déjà, Fagerolles payait
les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se décida
également à suivre.
Claude les regarda s'éloigner tous les trois, elle entre les deux
hommes, marchant royalement parmi la foule, très admirés, très
salués. «On voit bien que Mathilde n'est pas là, dit simplement Sandoz.
Ah! mes amis, quelle paire de gifles en rentrant!» Lui-même demanda
l'addition. Toutes les tables se dégarnissaient, il n'y avait plus qu'un
saccage d'os et de croûtes. Deux garçons lavaient les marbres à
l'éponge, tandis qu'un autre, armé d'un râteau, grattait le sable,
trempé de crachats, sali de miettes. Et, derrière la draperie de serge
brune, c'était maintenant le personnel qui déjeunait, des bruits de
mâchoires, des rires empâtés, toute la mastication forte d'un campement
de bohémiens, en train de torcher les marmites. Claude et Sandoz firent
le tour du jardin, et ils découvrirent une figure de Mahoudeau, très mal
placée, dans un coin, près du vestibule de l'Est. C'était enfin la
Baigneuse debout, mais rapetissée encore, à peine grande comme une
fillette de dix ans, et d'une élégance charmante, les cuisses fines, la
gorge toute petite, une hésitation exquise de bouton naissant. Un parfum
s'en dégageait, la grâce que rien ne donne et qui fleurit où elle veut,
la grâce invincible, entêtée et vivace, repoussant quand même de ces
gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps
méconnue.
Sandoz ne put s'empêcher de sourire.
«Et dire que ce gaillard a tout fait pour gâter son talent!... S'il
était mieux placé, il aurait un gros succès.
--Oui, un gros succès, répéta Claude. C'est très joli.» Justement, ils
aperçurent Mahoudeau, déjà sous le vestibule, se dirigeant vers
l'escalier. Ils l'appelèrent, ils coururent, et tous trois restèrent à
causer quelques minutes.
La galerie du rez-de-chaussée s'étendait, vide, sablée, éclairée d'une
clarté blafarde par ses grandes fenêtres rondes; et l'on aurait pu se
croire sous un pont de chemin de fer: de forts piliers soutenaient les
charpentes métalliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant
le sol, où les pieds enfonçaient. Au loin, derrière un rideau déchiré,
s'alignaient des statues, les envois refusés de la sculpture, les
plâtres que les sculpteurs pauvres ne retiraient même pas, une Morgue
blême, d'un abandon lamentable.
Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la tête, c'était le fracas
continu, le piétinement énorme du public sur le plancher des salles. Là,
on en était assourdi, cela roulait démesurément, comme si des trains
interminables, lancés à toute vapeur, avaient ébranlé sans fin les
solives de fer.
Quand on l'eut complimenté, Mahoudeau dit à Claude qu'il avait vainement
cherché sa toile: au fond de quel trou l'avait-on fourrée? Puis, il
s'inquiéta de Gagnière et de Dubuche, dans un attendrissement du passé,
Où étaient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y débarquait en bande, les
courses rageuses à travers les salles, comme en pays ennemi, les
violents dédains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les
langues et vidaient les crânes!
Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagnière
arrivait de Melun, effaré, pour un concert; et il se désintéressait
tellement de la peinture, qu'il n'était venu au Salon, où il avait
pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d'un
joli ton gris, consciencieux et si discret, que le public ne l'avait
jamais remarqué.
«J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous avec moi?» Claude, pâli
d'un malaise, levait les yeux, à chaque seconde. Ah! ce grondement
terrible, ce galop dévorateur du monstre, dont il sentait la secousse
jusque dans ses membres!...
Il tendit la main sans parler. «Tu nous quittes? s'écria Sandoz. Fais
encore un tour avec nous, et nous partirons ensemble.» Puis, une pitié
lui serra le coeur, en le voyant si las.
Il le sentait à bout de courage, désireux de solitude, pris du besoin de
fuir seul; pour cacher sa blessure.
«Alors, adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi.» Claude,
chancelant, poursuivi par la tempête d'en haut, disparut derrière les
massifs du jardin.
Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est, Sandoz, qui, après
avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles,
aperçut Claude, debout devant sa toile, à la place même où il l'avait
rencontré la première fois. Le misérable, au moment de partir, était
remonté là, malgré lui, attiré, obsédé.
C'était l'étouffement embrasé de cinq heures, lorsque la cohue, épuisée
de tourner le long des salles, saisie du vertige des troupeaux lâchés
dans un parc, s'effare et s'écrase, sans trouver la sortie. Depuis le
petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur des haleines avaient
alourdi l'air d'une vapeur rousse; et la poussière des parquets,
volante, montait en un fin brouillard, dans cette exhalaison de litière
humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des tableaux, dont les
sujets seuls frappaient et retenaient le public. On s'en allait, on
revenait, on piétinait sans fin. Les femmes surtout s'entêtaient à ne
pas lâcher pied, à en être jusqu'au moment où les gardiens les
pousseraient dehors, dès le premier coup de six heures.
De grosses dames s'étaient échouées. D'autres, n'ayant pas découvert le
moindre petit coin pour s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs
ombrelles, défaillantes, obstinées quand même. Tous les yeux inquiets et
suppliants, guettaient les banquettes chargées de monde. Et il n'y avait
plus, flagellant ces milliers de têtes, que ce dernier coup de la
fatigue, qui délabrait les jambes, tirait la face, ravageait le front de
migraine, cette migraine spéciale des Salons, faite de la cassure
continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs.
Seuls, sur le pouf où ils se contaient déjà leurs histoires, dès midi,
les deux messieurs décorés causaient toujours tranquillement, à cent
lieues. Peut-être y étaient-ils revenus, peut-être n'en avaient-ils pas
même bougé.
«Et, comme ça, disait le gros, vous êtes entré, en affectant de ne pas
comprendre?
--Parfaitement, répondait le mince, je les ai regardés et j'ai ôté mon
chapeau. Hein? c'était clair.
--Étonnant! vous êtes étonnant, mon cher ami!» Mais Claude n'entendait
que les sourds battements de son coeur, ne voyait que l'Enfant mort, en
l'air, près du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait la
fascination qui le clouait là, en dehors de son vouloir.
La foule, dans sa nausée de lassitude, tournoyait autour de lui; des
pieds écrasaient les siens, il était heurté, emporté; et, comme une
chose inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait à la même place,
sans baisser la tête, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus
que là-haut, avec son oeuvre, son petit Jacques, enflé dans la mort.
Deux grosses larmes, immobiles entre ses paupières, l'empêchaient de
bien voir. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir
assez.
Alors, Sandoz, dans sa pitié profonde, feignit de ne pas avoir aperçu
son vieil ami, comme s'il eût voulu le laisser seul, sur la tombe de sa
vie manquée. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et
Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demandé où
était le tableau de Claude, Sandoz mentit, l'écarta, l'emmena. Tous s'en
allèrent.
Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles brèves: tout
marchait bien, le public ne se fâchait pas, le tableau faisait bon
effet, un peu haut peut-être. Et, malgré cette tranquillité froide, il
était si étrange, qu'elle fut prise de peur.
Après le dîner, comme elle revenait de porter des assiettes à la
cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une
fenêtre qui donnait sur un terrain vague, il était là, tellement penché,
qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle le
tira violemment par son veston.
«Claude! Claude! que fais-tu?» Il s'était retourné, d'une pâleur de
linge, les yeux fous.
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