Fagerolles s'expliqua tranquillement.
«Tu vois, c'est commode, on peut correspondre... Nous avons une
télégraphie complète. Elle m'appelle, il faut que j'y aille... Ah!, mon
vieux, en voilà une qui nous donnerait des leçons!
--Des leçons, de quoi?
--Mais de tout! Un vice, un art, une intelligence!...
Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre! oui, parole
d'honneur, elle a un flair du succès extraordinaire!...
Et, avec ça, toujours voyou au fond, oh! d'une drôlerie, d'une rage si
amusante, quand ça la prend de vous aimer!» Deux petites flammes rouges
lui étaient montées aux joues, tandis qu'une sorte de vase remuée
troublait un instant ses yeux. Ils s'étaient remis ensemble, depuis
qu'ils habitaient l'avenue; on disait même que lui, si adroit, rompu à
toutes les farces du pavé parisien, se laissait manger par elle, saigné
à chaque instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa femme de
chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien
souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela
expliquait en partie la gêne où il était, sa dette grandissante, malgré
le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il
n'ignorait pas qu'il était chez elle le luxe inutile, une distraction de
femme aimant la peinture, prise derrière le dos des messieurs sérieux,
payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le
cadavre de leur perversité, un ragoût de bassesse, qui le faisait rire
et s'exciter lui-même de ce rôle d'amant de coeur, oublieux de tout
l'argent qu'il donnait! Claude avait remis son chapeau. Fagerolles
piétinait, jetant des regards d'inquiétude vers l'hôtel d'en face.
«Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'attend...
Eh bien, c'est convenu, ton affaire est faite, à moins qu'on ne me nomme
pas... Viens donc au Palais de l'Industrie, le soir du dépouillement.
Oh! une bousculade, un vacarme! et, du reste, tu saurais tout de suite
si tu dois compter sur moi.» D'abord, Claude jura qu'il ne se
dérangerait point. Cette protection de Fagerolles lui était lourde; et
il n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le terrible gaillard
ne tînt pas sa promesse, par lâcheté devant l'insuccès.
Puis, le jour du vote, il ne put demeurer en place, il s'en alla rôder
aux Champs-Élysées, en se donnant le prétexte d'une longue promenade.
Autant là qu'ailleurs; car il avait cessé tout travail, dans l'attente
inavouée du Salon, et il recommençait ses interminables courses à
travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir été reçu
au moins une fois. Mais, à plusieurs reprises, il passa devant le Palais
de l'Industrie, dont le trottoir l'intéressait, avec sa turbulence, son
défilé d'artistes électeurs, que s'arrachaient des hommes en bourgerons
sales, criant les listes, une trentaine de listes, de toutes les
coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'École, la
liste libérale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames.
On eût dit, au lendemain d'une émeute, la folie du scrutin, à la porte
d'une section.
Le soir, dès quatre heures, lorsque le vote fut terminé, Claude ne
résista pas à la curiosité de monter voir.
Maintenant, l'escalier était libre, entrait qui voulait. En haut, il
tomba dans l'immense salle du jury, dont les fenêtres donnent sur les
Champs-Élysées. Une table de douze mètres en occupait le centre; tandis
que, dans la cheminée monumentale, à l'un des bouts, brûlaient des
arbres entiers. Et il y avait là quatre ou cinq cents électeurs, restés
pour le dépouillement, mêlés à des amis, à de simples curieux, parlant
fort, riant, déchaînant sous le haut plafond un grondement d'orage.
Déjà, autour de la table, des bureaux s'installaient, fonctionnaient,
une quinzaine en tout, composés chacun d'un président et de deux
scrutateurs. Mais il restait à en organiser trois ou quatre, et personne
ne se présentait plus, tous fuyaient, par crainte de l'écrasante besogne
qui clouait les gens de zèle une partie de la nuit. Justement,
Fagerolles, sur la brèche depuis le matin, s'agitait, criait, pour
dominer le vacarme.
«Voyons, messieurs, il nous manque un homme!...
Voyons, un homme de bonne volonté par ici!»
Et, à ce moment, ayant aperçu Claude, il se précipita, l'amena de force.
«Ah! toi, tu vas me faire le plaisir de t'asseoir à cette place et de
nous aider! C'est pour la bonne cause, que diable!» Claude, du coup, se
trouva président d'un bureau, et il remplit sa fonction avec une gravité
de timide, émotionné au fond, ayant l'air de croire que la réception de
sa toile allait dépendre de sa conscience à cette besogne. Il appelait
tout haut les noms inscrits sur les listes, qu'on lui passait par petits
paquets égaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Et cela
dans le plus effroyable des charivaris, dans le bruit cinglant de grêle
de ces vingt, trente noms criés ensemble par des voix différentes, au
milieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire
sans passion, il s'animait, désespéré quand une liste ne contenait pas
le nom de Fagerolles, heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une fois
de plus.
Du reste, il goûtait souvent, cette joie, car le camarade s'était rendu
populaire, se montrant partout, fréquentant les cafés où se tenaient des
groupes influents, risquant même des professions de loi, s'engageant
vis-à-vis des jeunes, sans négliger de saluer très bas les membres de
l'Institut. Une sympathie générale montait, Fagerolles était là comme
l'enfant gâté de tous.
Vers six heures, par cette pluvieuse journée de mars, la nuit tomba. Les
garçons apportèrent des lampes; et des artistes méfiants, des profils
muets et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un oeil oblique,
se rapprochèrent. D'autres commençaient les farces, risquaient des cris
d'animaux, lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit heures
seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin,
que la gaieté déborda. On vidait violemment les bouteilles, on
s'empiffrait au petit bonheur des plats attrapés, c'était une kermesse
en goguette, dans cette salle géante que les bûches de la cheminée
éclairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fumèrent, la fumée brouilla
d'une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis que, sur le parquet,
traînaient les bulletins jetés pendant le vote, une couche épaisse de
papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques
assiettes cassées, tout un fumier où s'enfonçait les talons des bottes.
On se lâchait, un petit sculpteur pâle monta sur une chaise pour
haranguer le peuple; un peintre à la moustache raide, sous un nez
crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant,
faisant l'Empereur.
Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze
heures, on n'était plus que deux cents.
Mais, après minuit, il revint du monde, des flâneurs en habit noir et en
cravate blanche, qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir
de connaître avant Paris, les résultats du scrutin. Il arriva aussi des
reporters; et on les voyait s'élancer hors de la salle, un à un, dès
qu'une addition partielle leur était communiquée.
Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et la chaleur devenaient
intolérables, une odeur d'étable montait de la jonchée boueuse du sol.
Une heure du matin, puis deux heures sonnèrent. Il dépouillait, il
dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement,
que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand
le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Enfin,
toutes les additions furent centralisées, on proclama les résultats
définitifs. Fagerolles était nommé le quinzième sur quarante, de cinq
places avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont le nom avait
dû être souvent rayé. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue
Tourlaque, brisé et ravi.
Alors, pendant deux semaines, il vécut anxieux. Dix fois, il eut l'idée
d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait.
D'ailleurs, comme le jury procédait par ordre alphabétique, rien
peut-être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au coeur, sur le
boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges épaules, dont le
dandinement lui était bien connu.
C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le premier, il lui dit:
«Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ça ne marche guère... Mais tout
n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur
Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous
compromettre.» La vérité était que Bongrand se trouvait en continuelle
hostilité avec Mazel, nommé président du jury, un maître célèbre de
l'École, le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. Bien
qu'ils se traitassent de chers collègues, en échangeant de grandes
poignées de main, cette hostilité avait éclaté dès le premier jour, l'un
ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre votât un
refus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire, s'était fait l'amuseur,
le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa défection d'ancien élève, tant
ce renégat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune maître, très rosse,
comme disaient les camarades, se montrait pour les débutants, les
audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne
s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant
alors en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des
souplesses d'escamoteur.
Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait
ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait préparé par
les gardiens, un interminable rang de grands tableaux posés à terre,
appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles du premier étage,
faisant le tour entier du Palais; et, chaque après-midi, dès une heure,
les quarante, ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette,
recommençaient la même promenade, jusqu'à l'épuisement de toutes les
lettres de l'alphabet.
Les jugements étaient rendus debout, on bâclait le plus possible la
besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions
arrêtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on
réservait l'oeuvre en cause pour la révision du soir; tandis que deux
hommes, tenant une corde de dix mètres, la raidissaient, à quatre pas de
la ligne des tableaux, afin de maintenir à bonne distance le flot des
jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres,
malgré tout, creusaient la corde. Derrière le jury, marchaient les
soixante-dix gardiens en blouse blanche, évoluant sous les ordres d'un
brigadier, faisant le tri à chaque décision communiquée par les
secrétaires, les reçus séparés des refusés qu'on emportait à l'écart,
comme des cadavres après la bataille. Et le tour durait deux grandes
heures, sans un répit, sans un siège pour s'asseoir, tout le temps sur
les jambes, dans un piétinement de fatigue, au milieu des courants d'air
glacés, qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au fond de paletots
de fourrure.
Aussi la collation de trois heures était-elle la bienvenue; un repos
d'une demi-heure à un buffet, où l'on trouvait du bordeaux, du chocolat,
des sandwiches. C'était là que s'ouvrait le marché aux concessions
mutuelles, les échanges d'influences et de voix. La plupart avait de
petits carnets, pour n'oublier personne, dans la grêle de
recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils
s'engageaient à voter pour les protégés d'un collègue, si celui-ci
votait pour les leurs. D'autres, au contraire, détachés de ces
intrigues, austères ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard
perdu.
Puis, la besogne reprenait, mais plus douce, dans une salle unique, où
il y avait des chaises, même des tables, avec des plumes, du papier, de
l'encre. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un mètre cinquante
étaient jugés là,«passaient au chevalet», rangés par dix ou douze le
long d'une sorte de tréteau, recouvert de serge verte.
Beaucoup de jurés s'oubliaient béatement sur les sièges, plusieurs
faisaient leur correspondance, il fallait que le président se fâchât,
pour avoir des majorités présentables.
Parfois, un coup de passion soufflait, le vote à main levée était rendu
dans une telle fièvre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en
l'air, au-dessus du flot tumultueux des têtes.
Et ce fut là, au chevalet, que l'Enfant mort parut enfin.
Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet débordait de notes, se
livrait à des marchandages compliqués pour trouver des voix en faveur de
Claude; mais l'affaire était dure, elle ne s'emmanchait pas avec ses
autres engagements, il n'essuyait que des refus, dès qu'il prononçait le
nom de son ami; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand,
qui, lui, n'avait pas de carnet, d'une telle maladresse d'ailleurs,
qu'il gâtait les meilleures causes, par des éclats de franchises
inopportuns. Vingt fois, Fagerolles aurait lâché Claude, sans
l'obstination qu'il mettait à vouloir essayer sa puissance, sur cette
admission réputée impossible. On verrait bien s'il n'était pas de taille
déjà à violenter le jury. Peut-être y avait-il en outre, au fond de sa
conscience, un cri de justice, le sourd respect pour l'homme dont il
volait le talent.
Justement, ce jour-là, Mazel était d'une humeur détestable... Dès le
début de la séance, le brigadier venait d'accourir.
«Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier. On a refusé un
hors-concours... Vous savez le numéro deux mille cinq cent trente, une
femme nue sous un arbre.» En effet, la veille, on avait jeté ce tableau
à la fosse commune, dans le mépris unanime, sans remarquer qu'il était
d'un vieux peintre classique, respecté de l'Institut; et l'effarement du
brigadier, cette bonne farce d'une exécution involontaire, égayait les
jeunes du jury, qui se mirent à ricaner, d'un air provocant.
Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait désastreuses pour
l'autorité de l'École. Il avait eu un geste de colère, il dit sèchement:
«Eh bien, repêchez-le, portez-le aux reçus... Aussi, on faisait hier un
bruit insupportable. Comment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop,
si je ne puis pas même obtenir le silence!» Il donna un terrible coup de
sonnette.
«Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volonté, je vous
prie.» Par malheur, dès les premiers tableaux posés sur le chevalet, il
eut encore une mésaventure. Entre autres, une toile attira son
attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre à agacer
les dents; et comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la
signature, en murmurant:
«Quel est donc le cochon...?» Mais il se releva vivement, tout secoué
d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui était, lui aussi, le
rempart des saines doctrines. Espérant qu'on ne l'avait pas entendu, il
cria:
«Superbe!... Le numéro un, n'est-ce pas, messieurs?» On accorda le
numéro un, l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement, on
riait, on se poussait du coude.
Il en fut très blessé et devint farouche.
Et ils en étaient tous là, beaucoup s'épanchaient au premier regard,
puis rattrapaient leurs phrases, dès qu'ils avaient déchiffré la
signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos,
s'assurant du nom, l'oeil furtif, avant de se promener. D'ailleurs,
lorsque passait l'oeuvre d'un collègue, quelque toile suspecte d'un
membre du jury, on avait la précaution de s'avertir d'un signe, derrière
les épaules du peintre;«Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!»
Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles enleva une première
affaire. C'était un épouvantable portrait, peint par un de ses élèves,
dont la famille, très riche, le recevait. Il avait dû emmener Mazel à
l'écart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un
malheureux père de trois filles, qui mourait de faim; et le président
s'était longtemps fait prier: que diable! on lâchait la peinture, quand
on avait faim! on n'abusait pas à ce point de ses trois filles! Il leva
la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se fâchait,
deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes, lorsque
Fagerolles leur souffla très bas:
«C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a supplié de voter... Un parent,
je crois. Enfin, il y tient.» Et les deux académiciens levèrent
promptement la main, et une grosse majorité se déclara. Mais des rires,
des mots d'esprit, des cris indignés éclatèrent: on venait de placer sur
le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer
la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse tête, un singe crevé
d'avoir avalé une courge, évidemment; et les vieux, effarés, reculaient.
Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il tâcha
d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa manoeuvre adroite.
«Voyons, messieurs, un vieux lutteur...» Des paroles furieuses,
l'interrompirent. Ah! non, pas celui-là! On le connaissait, le vieux
lutteur! Un fou qui s'entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux qui
posait pour le génie, qui avait parlé de démolir le Salon, sans jamais y
envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalité déréglée, de
la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui
triomphe, même battue, grondait dans l'éclat des voix. Non, non, à la
porte!
Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cédant à la
colère de constater son peu d'influence sérieuse.
«Vous êtes injustes, soyez justes au moins!» Du coup, le tumulte fut à
son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient
menaçants, des phrases partaient comme des balles. «Monsieur, vous
déshonorez le jury.
--Si vous défendez ça, c'est pour qu'on mette votre nom dans les
journaux.
--Vous ne vous y connaissez-pas.» Et, Fagerolles, hors de lui, perdant
jusqu'à la souplesse de sa blague, répondit lourdement: «Je m'y connais
autant que vous.
--Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit peintre blond très rageur,
tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet!» Oui, oui, un
navet! tous répétaient le nom avec conviction, ce mot qu'ils jetaient
d'habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide, et
plate des barbouilleurs.
«C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents serrées, je demande le
vote.» Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait sa sonnette
sans relâche, très rouge de voir son autorité méconnue.
«Messieurs, allons, messieurs... C'est extraordinaire, qu'on ne puisse
s'entendre sans crier... Messieurs, je vous en prie...» Enfin, il
obtint un peu de silence. Au fond, il n'était pas mauvais homme.
Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau, bien qu'il le jugeât
exécrable? On en recevait tant d'autres!...
--«Voyons, messieurs, on demande le vote.» Lui-même allait peut-être
lever la main, lorsque Bongrand, muet jusque-là, le sang aux joues, dans
une colère qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, lâcha ce
cri de sa conscience révoltée:
«Mais, nom de Dieu! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre
un pareil morceau!» Des grognements coururent, le coup de massue était
si rude, que personne ne répondit.
«Messieurs, on demande le vote», répéta Mazel, devenu pâle, la voix
sèche.
Et le ton suffit, c'était la haine latente, les rivalités féroces sous
la bonhomie des poignées de main. Rarement, on en arrivait à ces
querelles. Presque toujours, on s'entendait. Mais, au fond des vanités
ravagées, il y avait des blessures à jamais saignantes, des duels au
couteau dont on agonisait en souriant.
Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main, et l'Enfant mort, refusé,
n'eut plus que la chance d'être repris, lors de la révision générale.
C'était la besogne terrible, cette révision générale. Le jury, après ses
vingt jours de séances quotidiennes, avait beau s'accorder deux journées
de repos, afin de permettre aux gardiens de préparer le travail, il
éprouvait un frisson, l'après-midi où il tombait au milieu de l'étalage
des trois mille tableaux refusés, parmi lesquels il devait repêcher un
appoint, pour compléter le chiffre réglementaire de deux mille cinq
cents oeuvres reçues. Ah! ces trois mille tableaux placés bout à bout,
contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie
extérieure, partout enfin, jusque sur les parquets, étendus en mares
stagnantes, entre lesquelles on ménageait de petits sentiers filant le
long des cadres, une inondation, un débordement qui montait, envahissait
le Palais de l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de tout ce
que l'art peut rouler de médiocrité et de folie! Et ils n'avaient qu'une
séance, d'une heure à sept, six heures de galop désespéré, au travers de
ce dédale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards
clairs; mais, bientôt, leurs jambes se cassaient à cette marche forcée,
leurs yeux s'irritaient à ces couleurs dansantes; et il fallait marcher
toujours, voir et juger toujours, jusqu'à défaillir de lassitude. Dès
quatre heures, c'était une déroute, une débâcle d'année battue. En
arrière, très loin, des jurés se traînaient, hors d'haleine. D'autres,
un à un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers étroits,
renonçant à en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout.
Comment être justes, grand Dieu!
Que reprendre dans ce tas d'épouvante? Au petit bonheur, sans bien
distinguer un paysage d'un portrait, on complétait le nombre. Deux
cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquait encore huit,
Celui-là? Non, cet autre!
Comme vous voudrez. Sept, huit, c'était fait! Enfin, ils avaient trouvé
le bout, ils s'en allaient en béquillant, sauvés, libres! Une nouvelle
scène les avait arrêtés dans une salle, autour de l'Enfant mort, étalé à
terre, parmi d'autres épaves. Mais, cette fois, on plaisantait, un
farceur feignait de trébucher et de mettre le pied au milieu de la
toile, d'autres couraient le long des petits sentiers, comme pour
chercher le vrai sens du tableau, déclarant qu'il était beaucoup mieux à
l'envers.
Fagerolles se mit à blaguer, lui aussi.
«Un peu de courage à la poche, messieurs. Voyez le tour, examinez, vous
en aurez pour votre argent... De grâce, messieurs, soyez gentils,
reprenez-le, faites cette bonne action.» Tous s'égayaient à l'entendre,
mais ils refusaient plus rudement, dans la cruauté de leur rire. Non,
non, jamais!
«Le prends-tu pour ta charité?» cria la voix d'un camarade.
C'était un usage, les jurés avaient droit à une «charité», chacun d'eux
pouvait choisir dans le tas une toile, si exécrable qu'elle fût, et qui,
dès lors, se trouvait reçue sans examen. D'ordinaire, on faisait
l'aumône de cette admission à des pauvres. Ces quarante repêchés de la
dernière heure étaient les mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se
glisser au bas bout de la table, le ventre vide.
«Pour ma charité, répéta Fagerolles plein d'embarras, c'est que j'en ai
un autre, pour ma charité... Oui, des fleurs, d'une dame...» Des
ricanements l'interrompirent. Était-elle jolie? Ces messieurs, devant la
peinture de femme, se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et
lui, demeurait perplexe, car la dame en question était une protégée
d'lrma. Il tremblait à l'idée de la terrible scène, s'il ne tenait pas
sa promesse. Un expédient lui vint.
«Tiens! et vous, Bongrand?... Vous pouvez bien le prendre pour votre
charité, ce petit rigolo d'enfant mort?»
Bongrand, le coeur crevé, indigné de ce négoce, agita ses grands bras.
«Moi! je ferais cette injure à un vrai peintre!... Qu'il soit donc plus
fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon!» Alors, comme on
ricanait toujours, Fagerolles, voulant que la victoire lui restât, se
décida, l'air superbe, en gaillard très fort qui ne craignait pas d'être
compromis.
«C'est bon, je le prends pour ma charité.» On cria bravo, on lui fit une
ovation railleuse, de grands saluts, des poignées de main. Honneur au
brave qui avait le courage de son opinion! Et un gardien emporta entre
ses bras la pauvre toile huée, cahotée, souillée; et ce fut de la sorte
qu'un tableau du peintre de _Plein air_ se trouva enfin reçu par le jury.
Dès le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit à Claude, en deux
lignes, qu'il avait réussi à faire passer l'Enfant mort, mais que cela
n'avait pas été sans peine.
Claude, malgré la joie de la nouvelle, éprouva un serrement de coeur:
cette brièveté, quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute
l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut
malheureux de cette victoire, à un point tel, qu'il aurait voulu
reprendre son oeuvre et la cacher. Puis, cette délicatesse s'émoussa, il
retomba aux défaillances de sa fierté d'artiste, tant sa misère humaine
saignait de la longue attente du succès. Ah! être vu, arriver quand
même! Il en était aux capitulations dernières, il se remit à souhaiter
l'ouverture du Salon, avec l'impatience fébrile d'un débutant, vivant
dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de têtes
moutonnant et acclamant sa toile.
Peu à peu, Paris avait décrété à la mode le jour du vernissage, cette
journée accordée aux seuls peintres autrefois, pour venir faire la
toilette suprême de leurs tableaux. Maintenant, c'était une primeur, une
de ces solennités qui mettent la ville debout, qui la font se ruer dans
un écrasement de cohue. Depuis une semaine, la presse, la rue, le public
appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il était uniquement
question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de
tout ce qui touchait à leurs personnes: un de ces engouements en coup de
foudre, dont l'énergie soulève les pavés, jusqu'à dés bandes de
campagnards, de tourlourous et de bonnes d'enfant poussées les jours
gratuits au travers des salles, jusqu'à ce chiffre effrayant de
cinquante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une
armée, les arrière-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde,
défilant, les yeux arrondis, dans cette grande boutique d'images.
D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimidé, par
la bousculade de beau monde dont on parlait, résolu à attendre le jour
plus démocratique de la véritable ouverture. Il refusa même à Sandoz de
l'accompagner. Puis, une telle fièvre le brûla, qu'il partit
brusquement, dès huit heures, en se donnant à peine le temps d'avaler un
morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'était pas senti le
courage d'aller avec lui, le rappela, l'embrassa encore émue, inquiète.
«Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.»
Claude étouffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le coeur
battant d'avoir monté vite le grand escalier. Il faisait dehors un
limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du
plafond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche; et, par des
portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des
souffles humides, d'une fraîcheur frissonnante. Lui, un moment, reprit
haleine, dans cet air qui s'alourdissait déjà, gardant une vague odeur
de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup
d'oeil les tableaux des murs, une immense scène de massacre en face,
ruisselant de rouge, une colossale et pâle sainteté à gauche, une
commande de l'État, la banale illustration d'une fête officielle à
droite, puis des portraits, des paysages, des intérieurs, tous éclatant
en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il
gardait du public fameux de cette solennité, lui fit ramener ses regards
sur la foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au centre, et
d'où jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'était occupé que par
trois dames, trois monstres, abominablement mises, installées pour une
journée de médisances. Derrière lui, il entendit une voix rauque broyer
de dures syllabes: c'était un Anglais en veston à carreaux, expliquant
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