«Ah! ah! ça marche, il est en bonne route, cette fois. --Il est fini. --Comment, fini!» --Et, quand elle eut ajouté que la toile devait partir la semaine suivante pour le Salon, il resta gêné, il s'assit sur le divan, en homme qui désirait la juger sans hâte. Les fonds, les quais, la Seine, d'où montait la pointe triomphale de la Cité, demeuraient à l'état d'ébauche, mais d'ébauche magistrale, comme si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son rêve, en le finissant davantage. À gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les débardeurs qui déchargeaient les sacs de plâtre, des morceaux très travaillés ceux-là, d'une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes, au milieu, trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'étaient pas à leur place; et la grande figure nue surtout, peinte dans la fièvre, avait un éclat, un grandissement d'hallucination d'une fausseté étrange et déconcertante, au milieu des réalités voisines. Sandoz, silencieux, se désespérait en face de cet avortement superbe. Mais il rencontra les yeux de Christine fixés sur lui, et il eut la force de murmurer: «Étonnante, oh! la femme, étonnante!» D'ailleurs, Claude rentra au même moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'approcha de Christine, baisa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejeté la couverture. «Comment va-t-il? --Toujours la même chose. --Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. Je te disais bien de ne pas t'inquiéter.» Et Claude alla s'asseoir sur le divan, près de Sandoz. Tous deux s'abandonnaient, se renversaient, couchés à demi, les regards en l'air, parcourant le tableau, tandis que Christine, à côté du lit, ne regardait rien, ne semblait penser à rien, dans la désolation continue de son coeur. Peu à peu, la nuit venait, la vive lumière de la baie vitrée pâlissait déjà, se décolorait en une tombée de crépuscule, uniforme et lente. «Alors, c'est décidé, ta femme m'a dit que tu l'envoyais? --Oui. --Tu as raison, il faut en sortir, de cette machine... Oh! il y a des morceaux, là-dedans! Cette fuite du quai, à gauche; et l'homme qui soulève un sac, en bas... Seulement...» Il hésitait, il osa enfin. «Seulement, c'est drôle que tu te sois entêté à laisser ces baigneuses nues... Ça ne s'explique guère, je t'assure, et tu m'avais promis de les habiller, te souviens-tu?... Tu y tiens donc bien, à ces femmes? --Oui.» Claude répondait sèchement, avec l'obstination de l'idée fixe, qui dédaigne même de donner des raisons. Il avait croisé les deux bras sous sa nuque, il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des yeux son tableau, que le crépuscule commençait à obscurcir d'une ombre fine. «Tu ne sais pas d'où je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg! Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une maison près d'ici, de l'autre côté de la Butte, rue de l'Abreuvoir... Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air parfois, j'avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant, sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un maître, un gaillard qui a inventé notre paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu, fini, terré comme une taupe!... Puis, tu n'as pas idée de la rue ni de la cambuse: une rue de campagne emplie de volailles, bordée de talus gazonnés; une cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de petites fenêtres, une petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en pente raide, plantée de quatre poiriers, encombrée de toute une basse-cour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de grillages en fer consolidés de ficelles...» Sa voix se ralentissait, il clignait les paupières, comme si la préoccupation de son tableau fût invinciblement rentrée en lui, l'envahissant peu à peu, au point de le gêner dans ce qu'il disait. «Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Courajod sur sa porte... Un vieux de quatre-vingts ans passés, ratatiné, rapetissé à la taille d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontré avec ses sabots, son tricot de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je m'approche, je lui dis: «Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'oeuvre, permettez à un peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un maître.» Ah! du coup, si tu l'avais vu prendre peur, bégayer, reculer, comme si je voulais le battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calmé, m'a montré ses poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une ménagerie extraordinaire, jusqu'à un corbeau! Il vit au milieu de ça, il ne parle plus qu'à des bêtes. Quant à l'horizon, superbe! toute la plaine Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivières, des villes, des fabriques qui fument, des trains qui soufflent. Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourné à Paris, les yeux là-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis revenu à mon affaire. «Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que nous avons pour vous! Vous êtes une de nos gloires, vous resterez comme notre père à tous.» Ses lèvres s'étaient remises à trembler, il me regardait de son air d'épouvante stupide, il ne m'aurait pas repoussé d'un geste plus suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque cadavre de sa jeunesse; et il mâchonnait des paroles sans suite, entre ses gencives, un zézaiement de vieillard retombé en enfance, impossible à comprendre: «Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien...» Bref, il m'a flanqué dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se barricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d'admiration de la rue... Ah! ce grand homme finissant en épicier retiré, ce retour volontaire au néant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui nous mourrons, nous autres!» De plus en plus étouffée, sa voix s'éteignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait à se faire, une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins montait d'une crue lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises, toute la confusion des choses traînant sur le carreau. Déjà, le bas de la toile se noyait; et lui, les yeux désespérément fixés, semblait étudier le progrès des ténèbres, comme s'il eût enfin jugé son oeuvre, dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, près de qui apparaissait encore la silhouette noire de la mère, immobile. Sandoz, alors, parla à son tour, les bras également noués sous la nuque, le dos renversé sur un coussin du divan. «Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent désormais! Nous qui ne croyons plus à Dieu, nous croyons à notre immortalité... Ah! misère!» Et, pénétré par la mélancolie du crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui réveillait tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine. «Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué ou éreinté... Ah! sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin... Écoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu, il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter l'oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu'au fond de mon sommeil... Et plus un être n'existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l'avoir quittée, je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent. Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage; mais est-ce que je puis m'échapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d'elles est restée en détresse! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur... Non! non! plus rien n'est à moi, j'ai rêvé de repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère; et, aujourd'hui que je pourrais me contenter, l'oeuvre commencée est là qui me cloître: pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse! Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise, j'ai fermé la porte au monde derrière moi, et j'ai jeté la clef par la fenêtre... Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!». Il se tut, un nouveau silence régna dans l'ombre croissante. Puis, il recommença péniblement. «Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas, deux lignes d'une qualité rare, distinguée, introuvable... Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand même, me semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute, pour croire en soi? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il s'agit de leurs enfants bâtards. Eh! c'est toujours très laid, un livre! il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne parle pas des potées d'injures qu'on reçoit. Au lieu de m'incommoder, elles m'excitent plutôt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui ont le besoin peu fier de se créer des sympathies. Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une mâle école que l'impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu'on a donné sa vie à une oeuvre, qu'on n'attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la volonté; et l'on arrive très bien à en mourir, avec l'illusion consolante qu'on sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères! Seulement, il y a moi, et moi, je m'accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu! que d'heures terribles, dès le jour où je commence un roman! Les premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du génie; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis, j'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de talent, enragé de pas laisser une oeuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j'ai passé à droite; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire...» Une émotion l'avait pris, ses paroles s'étranglaient, il dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionné, où s'envolait tout son lyrisme impénitent: «Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore!» La nuit s'était faite, on n'apercevait plus la silhouette raidie de la mère, il semblait que le souffle rauque de l'enfant vînt des ténèbres, une détresse énorme et lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tombé à un noir lugubre, la grande toile seule gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui s'effaçait. On voyait, pareille à une vision agonisante, flotter la figure nue, mais sans forme précise, les jambes déjà évanouies, un bras mangé, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait, couleur de lune. Après un long silence, Sandoz demanda: «Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras là-bas ton tableau?» Claude ne lui répondant pas, il crut l'entendre pleurer. Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il venait d'être secoué lui-même? Il attendit, il répéta sa question; et le peintre, alors, après avoir ravalé un sanglot, bégaya enfin: «Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas. --Comment, tu étais décidé? --Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est raté, raté encore, ah! ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse au coeur!» Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tièdes, dans l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait ravagé, éclatait malgré lui. «Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, c'est dur à se dire, mais tu as peut-être raison tout de même d'attendre, pour soigner des morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et stupide mécontentement des choses.» Claude, simplement, répondit: «Toi! je ne t'écoutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans cette sacrée toile. La lumière s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours gris, très fin, où j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les fonds seuls sont jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas même d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'ai senti que la vie se décrochait dans ma carcasse... Puis, les ténèbres ont coulé encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roulée au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute noire!» En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu. Mais le peintre s'était levé, on l'entendit jurer dans la nuit épaisse. «Nom de Dieu, ça ne fait rien... Je vais m'y remettre...» Christine, qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se heurtait, l'interrompit. «Prends garde, j'allume la lampe.» Elle l'alluma, elle reparut très pâle, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi! il ne partait pas, l'abomination recommençait! «Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'oeuvre, nom de Dieu!» Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques, qui s'était découvert, une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller, pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa toile, l'oeuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la réalité douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair. Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut, du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle gardait le malade. «Claude! Claude! vois donc... Il est mort.» Il accourut, les yeux gros, trébuchant, sans comprendre, répétant d'un air de profonde surprise: «Comment, il est mort?» Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d'enfant du génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins, ne paraissait pas avoir bougé depuis la veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts. Le père le toucha, le trouva d'un froid de glace. «C'est vrai, il est mort.» Et leur stupeur était telle, qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs, uniquement frappés de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient incroyable. Puis, les genoux cassés, Christine s'abattit devant le lit; et elle pleurait à grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son désespoir s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aimé assez, le pauvre enfant. Une vision rapide déroulait les jours, chacun d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses différées, des rudesses même parfois. Et c'était fini, jamais plus elle ne le dédommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son coeur. Lui qu'elle trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle lui avait tant de fois répété, quand il jouait: «Tiens-toi tranquille, laisse travailler ton père!» qu'à la fin il était sage, pour longtemps. Cette idée la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd. Claude s'était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu'il essuyait régulièrement, d'un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D'abord, il résista, l'idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l'enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l'empêchèrent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait de les essuyer, s'entêtait d'un pinceau tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main; et, bientôt, il n'y eut plus là son fils glacé, il n'y eut qu'un modèle, un sujet dont l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son oeuvre. Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors, reprise d'un accès de larmes, elle dit seulement: «Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!» Durant cinq heures, Claude travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière, après l'enterrement, il frémit de pitié et d'admiration devant la petite toile. C'était un des bons morceaux de jadis, un chef-d'oeuvre de clarté et de puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie mourant de la mort de cet enfant. Mais Sandoz, qui se récriait, plein d'éloges, resta saisi d'entendre Claude lui dire: «Vrai, tu aimes ça?... Alors, tu me décides. Puisque l'autre machine n'est pas prête, je vais envoyer ça au Salon.» X La veille, Claude avait porté l'Enfant mort au Palais de l'Industrie, lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du côté du parc Monceau. «Comment! c'est toi, mon vieux! s'écria cordialement ce dernier. Et qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!» Puis, lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au Salon, de cette petite toile, dont il était plein, il ajouta: «Ah! tu as envoyé, mais alors je vais te faire recevoir ça. Tu sais que, cette année, je suis candidat au jury.» En effet, dans le tumulte et l'éternel mécontentement des artistes, après des tentatives de réformes vingt fois reprises, puis abandonnées, l'administration venait de confier aux exposants le droit d'élire eux-mêmes les membres du jury d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la sculpture, une véritable fièvre électorale s'était déclarée, les ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui déshonore la politique. «Je t'emmène, continua Fagerolles. Il faut que tu visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as pas encore mis les pieds, malgré tes promesses... C'est là, tout près, au coin de l'avenue de Villiers.» Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que son ancien camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait à la fois de honte et de désir. Sur l'avenue, devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en regarder la façade, un découpage coquet et précieux d'architecte, la reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les fenêtres à meneaux, la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb. C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se retournant, il aperçut, à l'autre bord de la chaussée, l'hôtel royal d'lrma Bécot, où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait comme un rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce dernier gardait une importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, réduit à une fantaisie de bibelot. «Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en a, une cathédrale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!... Entre donc.» L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre: de vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de curiosités de la Chine et du Japon, dès le vestibule; une salle à manger, à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un dragon rouge; un escalier de bois sculpté, où flottaient des bannières, où montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier surtout était une merveille, assez étroit, sans un tableau, entièrement recouvert de portières d'Orient, occupé d'un bout par une cheminée énorme, dont les chimères portaient la hotte, empli à l'autre bout par un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet. Claude examinait, et une question lui venait aux lèvres, qu'il retint. Est-ce que cela était payé? Décoré de l'année précédente, Fagerolles exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui, après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès par coupes réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux à moins de vingt, trente, quarante mille francs. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l'accablement de l'homme dont on se disputait les moindres ébauches. Et, cependant, ce luxe étalé sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donnés aux fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné comme à la Bourse, dans les coups de hausse, filait entre les doigts, se dépensait sans qu'on en retrouvât la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inquiétait pas, fort de l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande situation qu'il prenait dans l'art contemporain. À la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir, drapé de peluche rouge. C'était tout ce qui traînait du métier, avec un casier à couleurs de palissandre et une boîte de pastel, oubliée sur un meuble. «Très fin, dit Claude, devant la petite toile, pour être aimable. Et ton Salon, il est envoyé? --Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde! Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au soir... Je ne voulais pas exposer, ça déconsidère. Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant sollicité, tous les jeunes gens désirent me mettre du jury, pour que je les défende... Oh! mon tableau est bien simple. Un déjeuner, comme j'ai nommé ça, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invités d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une clairière... Tu verras, c'est assez original.» Sa voix hésitait, et quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le chevalet. «Ça, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée. Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop, mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore défendu hier chez les peintres.» Il lui tapait sur les épaules, il avait senti le mépris secret de son ancien maître; et il voulait le reprendre, par ses caresses d'autrefois, des câlineries de gueuse disant: «Je suis une gueuse», pour qu'on l'aime. Ce fut très sincèrement, dans une sorte de déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son pouvoir à la réception de son tableau. Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entrèrent et sortirent en moins d'une heure: des pères qui amenaient de jeunes élèves, des exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient à échanger des influences, jusqu'à des femmes qui mettaient leur talent sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire son métier de candidat, prodiguer les poignées de main, dire à l'un: «C'est si joli votre tableau de cette année, ça me plaît tant!» s'étonner devant un autre: «Comment! vous n'avez pas encore eu de médaille!» répéter à tous: «Ah! si j'en étais, ce que je les ferais marcher!» Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque visite d'un air d'amabilité extrême, où perçait le ricanement secret de l'ancien rouleur de trottoirs. «Hein? crois-tu! dit-il à Claude, dans un moment où ils se retrouvèrent seuls, en ai-je, du temps à perdre avec ces crétins!» Mais, comme il s'approchait de la baie vitrée, il en ouvrit brusquement un des panneaux, et l'on distingua, de l'autre côté de l'avenue, à un des balcons de l'hôtel d'en face, une forme blanche, une femme vêtue d'un peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-même agita la main, à trois fois. Puis, les deux fenêtres se refermèrent. Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'était fait, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500