«Ah! ah! ça marche, il est en bonne route, cette fois.
--Il est fini.
--Comment, fini!»
--Et, quand elle eut ajouté que la toile devait partir la semaine
suivante pour le Salon, il resta gêné, il s'assit sur le divan, en homme
qui désirait la juger sans hâte.
Les fonds, les quais, la Seine, d'où montait la pointe triomphale de la
Cité, demeuraient à l'état d'ébauche, mais d'ébauche magistrale, comme
si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son rêve, en le
finissant davantage.
À gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les débardeurs qui
déchargeaient les sacs de plâtre, des morceaux très travaillés ceux-là,
d'une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes, au
milieu, trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'étaient pas
à leur place; et la grande figure nue surtout, peinte dans la fièvre,
avait un éclat, un grandissement d'hallucination d'une fausseté étrange
et déconcertante, au milieu des réalités voisines.
Sandoz, silencieux, se désespérait en face de cet avortement superbe.
Mais il rencontra les yeux de Christine fixés sur lui, et il eut la
force de murmurer:
«Étonnante, oh! la femme, étonnante!» D'ailleurs, Claude rentra au même
moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il
lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'approcha de Christine,
baisa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejeté la couverture.
«Comment va-t-il?
--Toujours la même chose.
--Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. Je te disais bien de
ne pas t'inquiéter.» Et Claude alla s'asseoir sur le divan, près de
Sandoz.
Tous deux s'abandonnaient, se renversaient, couchés à demi, les regards
en l'air, parcourant le tableau, tandis que Christine, à côté du lit, ne
regardait rien, ne semblait penser à rien, dans la désolation continue
de son coeur.
Peu à peu, la nuit venait, la vive lumière de la baie vitrée pâlissait
déjà, se décolorait en une tombée de crépuscule, uniforme et lente.
«Alors, c'est décidé, ta femme m'a dit que tu l'envoyais?
--Oui.
--Tu as raison, il faut en sortir, de cette machine...
Oh! il y a des morceaux, là-dedans! Cette fuite du quai, à gauche; et
l'homme qui soulève un sac, en bas...
Seulement...» Il hésitait, il osa enfin.
«Seulement, c'est drôle que tu te sois entêté à laisser ces baigneuses
nues... Ça ne s'explique guère, je t'assure, et tu m'avais promis de
les habiller, te souviens-tu?...
Tu y tiens donc bien, à ces femmes?
--Oui.» Claude répondait sèchement, avec l'obstination de l'idée fixe,
qui dédaigne même de donner des raisons. Il avait croisé les deux bras
sous sa nuque, il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des yeux
son tableau, que le crépuscule commençait à obscurcir d'une ombre fine.
«Tu ne sais pas d'où je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le
grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg!
Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une
maison près d'ici, de l'autre côté de la Butte, rue de l'Abreuvoir...
Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air
parfois, j'avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant,
sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un maître, un gaillard qui a
inventé notre paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu, fini, terré
comme une taupe!... Puis, tu n'as pas idée de la rue ni de la cambuse:
une rue de campagne emplie de volailles, bordée de talus gazonnés; une
cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de petites fenêtres, une
petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en
pente raide, plantée de quatre poiriers, encombrée de toute une
basse-cour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de grillages en
fer consolidés de ficelles...» Sa voix se ralentissait, il clignait les
paupières, comme si la préoccupation de son tableau fût invinciblement
rentrée en lui, l'envahissant peu à peu, au point de le gêner dans ce
qu'il disait.
«Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Courajod sur sa porte...
Un vieux de quatre-vingts ans passés, ratatiné, rapetissé à la taille
d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontré avec ses sabots, son tricot
de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je
m'approche, je lui dis: «Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous
avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'oeuvre, permettez à un
peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un maître.» Ah! du coup, si
tu l'avais vu prendre peur, bégayer, reculer, comme si je voulais le
battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calmé, m'a montré ses
poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une ménagerie
extraordinaire, jusqu'à un corbeau! Il vit au milieu de ça, il ne parle
plus qu'à des bêtes. Quant à l'horizon, superbe! toute la plaine
Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivières, des villes,
des fabriques qui fument, des trains qui soufflent.
Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourné à Paris,
les yeux là-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis
revenu à mon affaire.
«Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que
nous avons pour vous! Vous êtes une de nos gloires, vous resterez comme
notre père à tous.» Ses lèvres s'étaient remises à trembler, il me
regardait de son air d'épouvante stupide, il ne m'aurait pas repoussé
d'un geste plus suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque cadavre
de sa jeunesse; et il mâchonnait des paroles sans suite, entre ses
gencives, un zézaiement de vieillard retombé en enfance, impossible à
comprendre:
«Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien...» Bref, il m'a
flanqué dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se
barricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d'admiration de la
rue... Ah! ce grand homme finissant en épicier retiré, ce retour
volontaire au néant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui
nous mourrons, nous autres!» De plus en plus étouffée, sa voix
s'éteignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait à se faire,
une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins montait d'une crue
lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises,
toute la confusion des choses traînant sur le carreau. Déjà, le bas de
la toile se noyait; et lui, les yeux désespérément fixés, semblait
étudier le progrès des ténèbres, comme s'il eût enfin jugé son oeuvre,
dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on
n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, près de qui
apparaissait encore la silhouette noire de la mère, immobile.
Sandoz, alors, parla à son tour, les bras également noués sous la nuque,
le dos renversé sur un coussin du divan.
«Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir
inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas
plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent
désormais! Nous qui ne croyons plus à Dieu, nous croyons à notre
immortalité... Ah! misère!» Et, pénétré par la mélancolie du
crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui réveillait
tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine.
«Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à
faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins
et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai
répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi
qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait
naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué ou éreinté... Ah!
sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres
tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux
enfin... Écoute, le travail a pris mon existence.
Peu à peu, il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le
germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le
tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit,
le matin, le travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser
respirer une bouffée de grand air; puis, il me suit au déjeuner, je
remâche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne
quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon
oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter
l'oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu'au fond de mon
sommeil... Et plus un être n'existe en dehors, je monte embrasser ma
mère, tellement distrait, que dix minutes après l'avoir quittée, je me
demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de
mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent.
Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées
tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait
de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage; mais est-ce que je
puis m'échapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au
somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux
maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien
marché, tant pis si une d'elles est restée en détresse! La maison rira
ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur... Non! non!
plus rien n'est à moi, j'ai rêvé de repos à la campagne, des voyages
lointains, dans mes jours de misère; et, aujourd'hui que je pourrais me
contenter, l'oeuvre commencée est là qui me cloître: pas une sortie au
soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse!
Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise, j'ai fermé la
porte au monde derrière moi, et j'ai jeté la clef par la fenêtre...
Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me
mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!».
Il se tut, un nouveau silence régna dans l'ombre croissante. Puis, il
recommença péniblement.
«Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette
existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui
fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en
travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est
un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils
sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne
soient pas, deux lignes d'une qualité rare, distinguée, introuvable...
Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand même, me
semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute,
pour croire en soi? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient
furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il
s'agit de leurs enfants bâtards. Eh! c'est toujours très laid, un livre!
il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne
parle pas des potées d'injures qu'on reçoit. Au lieu de m'incommoder,
elles m'excitent plutôt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui
ont le besoin peu fier de se créer des sympathies.
Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne
plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une mâle école que
l'impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en
force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu'on a donné sa vie
à une oeuvre, qu'on n'attend ni justice immédiate, ni même examen
sérieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement
parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la
volonté; et l'on arrive très bien à en mourir, avec l'illusion
consolante qu'on sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de
quelle gaillarde façon je porte leurs colères! Seulement, il y a moi, et
moi, je m'accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon
Dieu! que d'heures terribles, dès le jour où je commence un roman! Les
premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du
génie; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche
quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux
aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien
que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et,
quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas
cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit,
mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine
cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis,
j'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de
talent, enragé de pas laisser une oeuvre plus complète, plus haute, des
livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en
mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était
bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j'ai passé à
droite; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout
refaire...» Une émotion l'avait pris, ses paroles s'étranglaient, il
dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionné, où s'envolait
tout son lyrisme impénitent:
«Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me
la vole et pour que j'en meure encore!» La nuit s'était faite, on
n'apercevait plus la silhouette raidie de la mère, il semblait que le
souffle rauque de l'enfant vînt des ténèbres, une détresse énorme et
lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tombé à un noir lugubre,
la grande toile seule gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui
s'effaçait. On voyait, pareille à une vision agonisante, flotter la
figure nue, mais sans forme précise, les jambes déjà évanouies, un bras
mangé, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait,
couleur de lune.
Après un long silence, Sandoz demanda:
«Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras là-bas ton
tableau?» Claude ne lui répondant pas, il crut l'entendre pleurer.
Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il venait d'être secoué
lui-même? Il attendit, il répéta sa question; et le peintre, alors,
après avoir ravalé un sanglot, bégaya enfin:
«Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas.
--Comment, tu étais décidé?
--Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de
le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est raté, raté encore, ah!
ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse
au coeur!» Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tièdes, dans
l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont
l'angoisse silencieuse l'avait ravagé, éclatait malgré lui.
«Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, c'est dur à se dire, mais tu
as peut-être raison tout de même d'attendre, pour soigner des
morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est
moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et stupide mécontentement des
choses.» Claude, simplement, répondit:
«Toi! je ne t'écoutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans
cette sacrée toile.
La lumière s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours
gris, très fin, où j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les
fonds seuls sont jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas même
d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'ai
senti que la vie se décrochait dans ma carcasse... Puis, les ténèbres
ont coulé encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roulée
au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son
ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette
heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute
noire!» En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu.
Mais le peintre s'était levé, on l'entendit jurer dans la nuit épaisse.
«Nom de Dieu, ça ne fait rien... Je vais m'y remettre...» Christine,
qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se
heurtait, l'interrompit.
«Prends garde, j'allume la lampe.» Elle l'alluma, elle reparut très
pâle, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi!
il ne partait pas, l'abomination recommençait!
«Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma
femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'oeuvre, nom
de Dieu!» Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques, qui
s'était découvert, une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites
mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller,
pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses
craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa
toile, l'oeuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la
réalité douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair.
Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la
voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut,
du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle
gardait le malade.
«Claude! Claude! vois donc... Il est mort.» Il accourut, les yeux gros,
trébuchant, sans comprendre, répétant d'un air de profonde surprise:
«Comment, il est mort?» Un instant, ils restèrent béants au-dessus du
lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d'enfant du
génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins, ne paraissait pas avoir
bougé depuis la veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne
soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts. Le père le toucha,
le trouva d'un froid de glace. «C'est vrai, il est mort.» Et leur stupeur
était telle, qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs,
uniquement frappés de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient
incroyable.
Puis, les genoux cassés, Christine s'abattit devant le lit; et elle
pleurait à grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le
front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son désespoir
s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aimé
assez, le pauvre enfant. Une vision rapide déroulait les jours, chacun
d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses
différées, des rudesses même parfois. Et c'était fini, jamais plus elle
ne le dédommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son coeur. Lui
qu'elle trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle lui
avait tant de fois répété, quand il jouait: «Tiens-toi tranquille, laisse
travailler ton père!» qu'à la fin il était sage, pour longtemps. Cette
idée la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd.
Claude s'était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de
place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares,
qu'il essuyait régulièrement, d'un revers de main. Et, quand il passait
devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un
regard.
Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une
puissance. D'abord, il résista, l'idée confuse se précisait, finissait
par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile,
commença une étude de l'enfant mort. Pendant les premières minutes, ses
larmes l'empêchèrent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait
de les essuyer, s'entêtait d'un pinceau tremblant.
Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main; et, bientôt, il
n'y eut plus là son fils glacé, il n'y eut qu'un modèle, un sujet dont
l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de
cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout
l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait,
souriait vaguement à son oeuvre.
Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors,
reprise d'un accès de larmes, elle dit seulement:
«Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!» Durant cinq heures, Claude
travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière,
après l'enterrement, il frémit de pitié et d'admiration devant la petite
toile.
C'était un des bons morceaux de jadis, un chef-d'oeuvre de clarté et de
puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie
mourant de la mort de cet enfant.
Mais Sandoz, qui se récriait, plein d'éloges, resta saisi d'entendre
Claude lui dire: «Vrai, tu aimes ça?... Alors, tu me décides. Puisque
l'autre machine n'est pas prête, je vais envoyer ça au Salon.»
X
La veille, Claude avait porté l'Enfant mort au Palais de l'Industrie,
lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du côté du parc
Monceau.
«Comment! c'est toi, mon vieux! s'écria cordialement ce dernier. Et
qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!»
Puis, lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au Salon, de cette
petite toile, dont il était plein, il ajouta:
«Ah! tu as envoyé, mais alors je vais te faire recevoir ça. Tu sais que,
cette année, je suis candidat au jury.» En effet, dans le tumulte et
l'éternel mécontentement des artistes, après des tentatives de réformes
vingt fois reprises, puis abandonnées, l'administration venait de
confier aux exposants le droit d'élire eux-mêmes les membres du jury
d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la
sculpture, une véritable fièvre électorale s'était déclarée, les
ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui
déshonore la politique. «Je t'emmène, continua Fagerolles. Il faut que tu
visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as pas encore mis les
pieds, malgré tes promesses... C'est là, tout près, au coin de l'avenue
de Villiers.» Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le
suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que son ancien
camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait à la fois de honte et
de désir. Sur l'avenue, devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en
regarder la façade, un découpage coquet et précieux d'architecte, la
reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les
fenêtres à meneaux, la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb.
C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se
retournant, il aperçut, à l'autre bord de la chaussée, l'hôtel royal
d'lrma Bécot, où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait
comme un rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce dernier gardait une
importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, réduit à une
fantaisie de bibelot.
«Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en
a, une cathédrale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!...
Entre donc.» L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre: de
vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de
curiosités de la Chine et du Japon, dès le vestibule; une salle à
manger, à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un
dragon rouge; un escalier de bois sculpté, où flottaient des bannières,
où montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier
surtout était une merveille, assez étroit, sans un tableau, entièrement
recouvert de portières d'Orient, occupé d'un bout par une cheminée
énorme, dont les chimères portaient la hotte, empli à l'autre bout par
un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en
l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de
tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet.
Claude examinait, et une question lui venait aux lèvres, qu'il retint.
Est-ce que cela était payé? Décoré de l'année précédente, Fagerolles
exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui,
après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès par coupes
réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux à moins de vingt, trente,
quarante mille francs. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme
grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l'accablement de
l'homme dont on se disputait les moindres ébauches. Et, cependant, ce
luxe étalé sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donnés aux
fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné comme à la Bourse, dans
les coups de hausse, filait entre les doigts, se dépensait sans qu'on en
retrouvât la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de
cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inquiétait pas, fort de
l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande
situation qu'il prenait dans l'art contemporain.
À la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir,
drapé de peluche rouge. C'était tout ce qui traînait du métier, avec un
casier à couleurs de palissandre et une boîte de pastel, oubliée sur un
meuble.
«Très fin, dit Claude, devant la petite toile, pour être aimable. Et ton
Salon, il est envoyé?
--Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde!
Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au
soir... Je ne voulais pas exposer, ça déconsidère.
Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant
sollicité, tous les jeunes gens désirent me mettre du jury, pour que je
les défende... Oh! mon tableau est bien simple. Un déjeuner, comme j'ai
nommé ça, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invités
d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une
clairière... Tu verras, c'est assez original.» Sa voix hésitait, et
quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il
acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le
chevalet.
«Ça, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée.
Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop,
mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore défendu
hier chez les peintres.» Il lui tapait sur les épaules, il avait senti
le mépris secret de son ancien maître; et il voulait le reprendre, par
ses caresses d'autrefois, des câlineries de gueuse disant: «Je suis une
gueuse», pour qu'on l'aime. Ce fut très sincèrement, dans une sorte de
déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son
pouvoir à la réception de son tableau.
Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entrèrent et sortirent
en moins d'une heure: des pères qui amenaient de jeunes élèves, des
exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient à
échanger des influences, jusqu'à des femmes qui mettaient leur talent
sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire
son métier de candidat, prodiguer les poignées de main, dire à
l'un: «C'est si joli votre tableau de cette année, ça me plaît tant!»
s'étonner devant un autre: «Comment! vous n'avez pas encore eu de
médaille!» répéter à tous: «Ah! si j'en étais, ce que je les ferais
marcher!» Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque
visite d'un air d'amabilité extrême, où perçait le ricanement secret de
l'ancien rouleur de trottoirs.
«Hein? crois-tu! dit-il à Claude, dans un moment où ils se retrouvèrent
seuls, en ai-je, du temps à perdre avec ces crétins!» Mais, comme il
s'approchait de la baie vitrée, il en ouvrit brusquement un des
panneaux, et l'on distingua, de l'autre côté de l'avenue, à un des
balcons de l'hôtel d'en face, une forme blanche, une femme vêtue d'un
peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-même agita la main, à
trois fois. Puis, les deux fenêtres se refermèrent.
Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'était fait,
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