furieusement Paris, les faubourgs surtout, par un besoin de
s'encanailler, vivant avec des manoeuvres, exprimant à chaque crise son
ancien désir d'être le goujat d'un maçon. Est-ce que le bonheur n'était
pas d'avoir des membres solides, abattant vite et bien le travail pour
lequel ils étaient taillés? Il avait raté son existence, il aurait dû se
faire embaucher autrefois, quand il déjeunait chez Gomard, au Chien de
Montargis, où il avait eu pour ami un Limousin, un grand gaillard très
gai, dont il enviait les gros bras. Puis, lorsqu'il rentrait rue
Tourlaque, les jambes brisées, le crâne vide, il jetait sur sa peinture
le regard navré et peureux qu'on risque sur une morte, dans une chambre
de deuil; jusqu'à ce qu'un nouvel espoir de la ressusciter, de la créer
vivante enfin, lui fît remonter une flamme au visage.
Un jour, Christine posait, et la figure de femme, une fois de plus,
allait être finie. Mais, depuis une heure, Claude s'assombrissait,
perdait de la joie d'enfant qu'il avait montrée au début de la séance.
Aussi n'osait-elle souffler, sentant à son propre malaise que tout se
gâtait encore, craignant de précipiter la catastrophe, si elle bougeait
un doigt. Et, en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il jura
dans un éclat de tonnerre.
«Ah! nom de Dieu de nom de Dieu!» Il avait jeté sa poignée de brosses du
haut de l'échelle.
Puis, aveuglé de rage, d'un coup de poing terrible, il creva la toile.
Christine tendait ses mains tremblantes.
«Mon ami, mon ami...» Mais, quand elle eut couvert ses épaules d'un
peignoir, et qu'elle se fût approchée, elle éprouva au coeur une joie
aiguë, un grand élancement de rancune satisfaite. Le poing avait tapé en
plein dans la gorge de l'autre, un trou béant se creusait là. Enfin,
elle était donc tuée!
Immobile, saisi de son meurtre, Claude regardait cette poitrine ouverte
sur le vide. Un immense chagrin lui venait de la blessure, par où le
sang de son oeuvre lui semblait couler. Était-ce possible? était-ce lui
qui avait assassiné ainsi ce qu'il aimait le plus au monde? Sa colère
tombait à une stupeur, il se mit à promener ses doigts sur la toile,
tirant les bords de la déchirure, comme s'il avait voulu rapprocher les
lèvres d'une plaie. Il étranglait, il bégayait, éperdu d'une douleur
douce, infinie:
«Elle est crevée.., elle est crevée...» Alors, Christine fui remuée
jusqu'aux entrailles, dans sa maternité pour son grand enfant d'artiste.
Elle pardonnait comme toujours, elle voyait bien qu'il n'avait plus
qu'une idée, raccommoder à l'instant la déchirure, guérir le mal; et
elle l'aida, ce fut elle qui tint les lambeaux, pendant que,
par-derrière, il collait un morceau de toile. Quand elle se rhabilla,
l'autre était là de nouveau, immortelle, ne gardant à la place du coeur
qu'une mince cicatrice, qui acheva de passionner le peintre. Dans ce
déséquilibrement qui s'aggravait, Claude en arrivait à une sorte de
superstition, à une croyance dévote aux procédés. Il proscrivait
l'huile, en parlait comme d'une ennemie personnelle. Au contraire,
l'essence faisait mat et solide; et il avait des secrets à lui qu'il
cachait, des solutions d'ambre, du copal liquide, d'autres résines
encore, qui séchaient vite et empêchaient la peinture de craquer.
Seulement, il devait ensuite se battre contre des embus terribles, car
ses toiles absorbantes buvaient du coup le peu d'huile des couleurs.
Toujours la question des pinceaux l'avait préoccupé: il les voulait d'un
emmanchement spécial, dédaignant la marte, exigeant du crin séché au
four. Puis, la grosse affaire était le couteau à palette, car il
l'employait pour les fonds, comme Courbet; il en possédait une
collection, de longs et flexibles, de larges et trapus, un surtout,
triangulaire, pareil à celui des vitriers, qu'il avait fait fabriquer
exprès, le vrai couteau de Delacroix. Du reste, il n'usait jamais du
grattoir, ni du rasoir, qu'il trouvait déshonorants. Mais il se
permettait toutes sortes de pratiques mystérieuses dans l'application du
ton, il se forgeait des recettes, en changeait chaque mois, croyait
avoir brusquement découvert la bonne peinture, parce que, répudiant le
flot d'huile, la coulée ancienne, il procédait par des touches
successives, béjoitées, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la valeur exacte.
Une de ses manies avait longtemps été de peindre de droite à gauche:
sans le dire, il était convaincu que cela lui portait bonheur. Et le cas
terrible, l'aventure où il s'était détraqué encore, venait d'être sa
théorie envahissante des couleurs complémentaires. Gagnière, le premier,
lui en avait parlé, très enclin également aux spéculations techniques.
Après quoi, lui-même, par la continuelle outrance de sa passion, s'était
mis à exagérer ce principe scientifique qui fait découler des trois
couleurs primaires, le jaune, le rouge, le bleu, les trois couleurs
secondaires, l'orange, le vert, le violet, puis toute une série de
couleurs complémentaires et similaires, dont les composés s'obtiennent
mathématiquement les uns des autres. Ainsi, la science entrait dans la
peinture, une méthode était créée pour l'observation logique, il n'y
avait qu'à prendre la dominante d'un tableau, à en établir la
complémentaire ou la similaire, pour arriver d'une façon expérimentale
aux variations qui se produisent, un rouge se transformant en un jaune
près d'un bleu, par exemple, tout un paysage changeant de ton, et par
les reflets, et par la décomposition même de la lumière, selon les
nuages qui passent. Il en tirait cette conclusion vraie, que les objets
n'ont pas de couleur fixe, qu'ils se colorent suivant les circonstances
ambiantes; et le grand mal était que, lorsqu'il revenait maintenant à
l'observation directe, la tête bourdonnante de cette science, son oeil
prévenu forçait les nuances délicates, affirmait en notes trop vives
l'exactitude de la théorie; de sorte que son originalité de notation, si
claire, si vibrante de soleil, tournait à la gageure, à un renversement
de toutes les habitudes de l'oeil, des chairs violâtres sous des cieux
tricolores. La folie semblait au bout.
La misère acheva Claude. Elle avait grandi peu à peu, à mesure que le
ménage puisait sans compter; et, lorsque plus un sou ne resta des vingt
mille francs, elle s'abattit, affreuse, irréparable. Christine, qui
voulut chercher du travail, ne savait rien faire, pas même coudre: elle
se désolât, les mains inertes, s'irritait contre son éducation imbécile
de demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se placer un jour
domestique, si leur vie continuait à se gâter. Lui, tombé dans la
moquerie parisienne, ne vendait absolument plus rien. Une exposition
indépendante, où il avait montré quelques toiles, avec des camarades,
venait de l'achever près des amateurs, tant le public s'était égayé de
ces tableaux bariolés de tous les tons de l'arc-en-ciel. Les marchands
étaient en fuite, M. Hue seul faisait le voyage de la rue Tourlaque,
restait là, extasié, devant les morceaux excessifs, ceux qui éclataient
en fusées imprévues, se désespérant de ne pas les couvrir d'or; et le
peintre avait beau dire qu'il les lui donnait, qu'il le suppliait de les
accepter, le petit bourgeois y mettait une délicatesse extraordinaire,
rognait sur sa vie pour amasser une somme de loin en loin, puis
emportait alors avec religion la toile délirante, qu'il pendait à côté
de ses tableaux de maître. Cette aubaine était trop rare, Claude avait
dû se résigner à des travaux de commerce, si répugné, si désespéré de
culbuter à ce bagne où il jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait
préféré mourir de faim, sans les deux pauvres êtres qui agonisaient avec
lui. Il connut les chemins de croix bâclés au rabais, les saints et les
saintes à la grosse, les stores dessinés d'après des poncifs, toutes les
besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie bête et sans
naïveté. Même il eut la honte de se faire refuser des portraits à
vingt-cinq francs, parce qu'il ratait la ressemblance: et il en arriva
au dernier degré de la misère, il travailla «au numéro»: des petits
marchands infimes, qui vendent sur les ponts et qui expédient chez les
sauvages, lui achetèrent tant par toile, deux francs, trois francs,
selon la dimension réglementaire. C'était pour lui comme une déchéance
physique, il en dépérissait, il en sortait malade, incapable d'une
séance sérieuse, regardant son grand tableau en détresse, avec des yeux
de damné, sans y toucher d'une semaine parfois, comme s'il s'était senti
les mains encrassées et déchues. À peine avait-on du pain, la vaste
baraque devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Christine s'était
montrée glorieuse, en s'y installant. Aujourd'hui, elle, si active
ménagère autrefois, s'y traînait, n'avait plus de coeur à la balayer; et
tout coulait à l'abandon dans le désastre; et le petit Jacques débilité
de mauvaise nourriture, et leurs repas fûts debout d'une croûte, et leur
vie entière, mal conduite, mal soignée, glissée à la saleté des pauvres
qui perdent jusqu'à l'orgueil d'eux-mêmes.
Après une année encore, Claude, dans un de ces jours de défaite où il
fuyait son tableau manqué, fit une rencontre. Cette fois, il s'était
juré de ne rentrer jamais, il courait Paris depuis midi, comme s'il
avait entendu galoper derrière ses talons le spectre blafard de la
grande figure nue, ravagée de continuelles retouches, toujours laissée
informe, le poursuivant de son désir douloureux de naître. Un brouillard
fondait en une petite pluie jaune, salissant les rues boueuses. Et; vers
cinq heures, il traversait la rue Royale de son pas de somnambule, au
risque d'être écrasé, les vêtements en loques, crotté jusqu'à l'échine,
quand un coupé s'arrêta brusquement.
«Claude, hé! Claude!... Vous ne reconnaissez donc pas vos amies?»
C'était Irma Bécot, délicieusement vêtue d'une toilette de soie grise,
recouverte de Chantilly. Elle avait abaissé d'une main vive, elle
souriait, elle rayonnait dans l'encadrement de la portière.--«Où
allez-vous?».
Lui, béant; répondit qu'il n'allait nulle part. Elle s'égaya plus haut,
en le regardant de ses yeux de vice, avec le retroussis de lèvres
pervers d'une dame que tourmente l'envie subite d'une crudité, aperçue
chez une fruitière borgne.
«Montez alors, il y a si longtemps qu'on ne s'est vus!... Montez donc,
vous allez être renversé!» En effet, les cochers s'impatientaient,
poussaient leurs chevaux, au milieu d'un vacarme; et il monta, étourdi;
et elle l'emporta, ruisselant, avec son hérissement farouche de pauvre,
dans le petit coupé de satin bleu, assis à moitié sur les dentelles de
sa jupe; tandis que le fiacres rigolaient de l'enlèvement, en prenant la
queue, pour rétablir la circulation.
Irma Bécot avait enfin réalisé son rêve d'un hôtel à elle, sur l'avenue
de Villiers. Mais elle y avait mis des années, le terrain d'abord acheté
par un amant, puis les cinq cent mille francs de la bâtisse, les trois
cent mille francs de meubles fournis par d'autres, au petit bonheur des
coups de passion. C'était une demeure princière, d'un luxe magnifique,
surtout d'un extrême raffinement dans le bien-être voluptueux, une
grande alcôve de femme sensuelle, un grand lit d'amour qui commençait
aux tapis du vestibule, pour monter et s'étendre jusqu'aux murs
capitonnés des chambres. Aujourd'hui, après avoir beaucoup coûté,
l'auberge rapportait davantage, car on y payait le renom de ses matelas
de pourpre, les nuits y étaient chères.
En rentrant avec Claude, Irma défendit sa porte. Elle aurait mis le feu
à toute cette fortune pour un caprice satisfait. Comme ils passaient
ensemble dans la salle à manger, monsieur, l'amant qui payait alors,
tenta d'y pénétrer quand même; mais elle le fit renvoyer, très haut,
sans craindre d'être entendue. Puis, à table, elle eut des rires
d'enfant, mangea de tout, elle qui n'avait jamais faim; et elle couvait
le peintre d'un regard ravi, l'air amusé de sa forte barbe mal tenue, de
son veston de travail aux boutons arrachés. Lui, dans un rêve, se
laissait faire, mangeait aussi avec l'appétit glouton des grandes
crises. Le dîner fut silencieux, le maître d'hôtel servait avec une
dignité hautaine.
«Louis, vous porterez le café et les liqueurs dans ma chambre!».
Il n'était guère plus de huit heures, et Irma voulut s'y enfermer tout
de suite avec Claude. Elle poussa le verrou, plaisanta: bonsoir, madame
est couchée!...
«Mets-toi à ton aise, je te garde... Hein? il y a assez longtemps qu'on
en cause! À la fin, c'est trop bête!» Alors, lui, tranquillement, enleva
son veston dans la chambre somptueuse, aux murs de soie mauve, garnis
d'une dentelle d'argent, au lit colossal, drapé de broderies anciennes,
pareil à un trône. Il avait l'habitude d'être en manches de chemise, il
se crut chez lui. Autant dormir là que sous un pont, puisqu'il avait
juré de ne rentrer jamais plus. Son aventure ne l'étonnait même pas,
dans le détraquement de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet
abandon brutal, le trouvait drôle à mourir, se récréait comme une fille
échappée, à moitié dévêtue elle-même, le pinçant, le mordant, jouant à
des jeux de mains, en vrai petit voyou du pavé. «Tu sais, ma tête pour
les jobards, mon Titien, comme ils disent, ce n'est pas pour toi... Ah!
tu me changes, vrai! tu es différent!» Et elle l'empoignait, lui disait
combien elle avait eu envie de lui, parce qu'il était mal peigné. De
grands rires étranglaient les mots dans sa gorge. Il lui semblait si
laid, si comique, qu'elle le baisait partout avec rage.
Vers trois heures du matin, au milieu des draps froissés, arrachés, Irma
s'allongea, nue, la chair gonflée de sa débauche, bégayante de
lassitude.
«Et ton collage, à propos, tu l'as donc épousée?» Claude, qui
s'endormait, rouvrit des yeux hébétés.
«Oui.
--Et tu couches toujours avec?
--Mais oui.» Elle se remit à rire, elle ajouta simplement:
«Ah! mon pauvre gros, mon pauvre gros, ce que vous devez vous embêter!»
Le lendemain, quand Irma laissa partir Claude, toute rose, comme après
une nuit de grand repos, correcte dans son peignoir, coiffée déjà et
calmée, elle garda un instant ses mains entre les siennes; et, très
affectueuse, elle le contemplait d'un air à la fois attendri et
blagueur.
«Mon pauvre gros, ça ne t'a pas fait plaisir. Non! ne jure pas, nous le
sentons, nous autres femmes... Mais, à moi, ça m'en a fait beaucoup,
oh! beaucoup... Merci, merci bien!» Et c'était fini, il aurait fallu
qu'il la payât très cher, pour qu'elle recommençât.
Claude, directement, rentra rue Tourlaque, dans la secousse de cette
bonne fortune. Il en éprouvait un singulier mélange de vanité et de
remords, qui pendant deux jours le rendit indifférent à la peinture,
rêvassant qu'il avait peut-être bien manqué sa vie. D'ailleurs, il était
si étrange à son retour, si débordant de sa nuit, que, Christine l'ayant
questionné, il balbutia d'abord, puis avoua tout. Il y eut une scène,
elle pleura longtemps, pardonna encore, pleine d'une indulgence infinie
pour ses fautes, s'inquiétant maintenant, comme si elle eût craint
qu'une pareille nuit ne l'eût trop fatigué. Et, du fond de son chagrin,
montait une joie inconsciente, l'orgueil qu'on ait pu l'aimer,
l'égaiement passionné de le voir capable d'une escapade, l'espoir aussi
qu'il lui reviendrait, puisqu'il était allé chez une autre. Elle
frissonnait dans l'odeur de désir qu'il rapportait, elle n'avait
toujours au coeur qu'une jalousie, cette peinture exécrée, à ce point
qu'elle l'aurait plutôt jeté à une femme.
Mais, vers le milieu de l'hiver, Claude eut une nouvelle poussée de
courage. Un jour, rangeant de vieux châssis, il retrouva, tombé
derrière, un ancien bout de toile. C'était la figure nue, la femme
couchée de _Plein air_, qu'il avait seule gardée, en la coupant dans le
tableau, lorsque celui-ci lui était revenu du Salon des Refusés. Et,
comme il la déroulait, il lâcha un cri d'admiration.
«Nom de Dieu! que c'est beau!» Tout de suite, il la fixa au mur par
quatre clous; et, dès lors, il passa des heures à la contempler. Ses
mains tremblaient, un flot de sang lui montait au visage. Était-ce
possible qu'il eût peint un tel morceau de maître? Il avait donc du
génie, en ce temps-là? On lui avait donc changé le crâne, et les yeux,
et les doigts? Une telle fièvre l'exaltait, un tel besoin de s'épancher,
qu'il finissait par appeler sa femme.
«Viens donc voir!... Hein? est-elle plantée? en a-t-elle, des muscles
emmanchés finement?... Cette cuisse-là, tiens! baignée de soleil. Et
l'épaule, ici, jusqu'au renflement du sein... Ah! mon Dieu! c'est de la
vie, je la sens vivre, moi, comme si je la touchais, la peau souple et
tiède, avec son odeur.»
Christine, debout près de lui, regardait, répondait par des paroles
brèves. Cette résurrection d'elle-même, après des années, telle qu'elle
était, à dix-huit ans, l'avait d'abord flattée et surprise. Mais, depuis
qu'elle le voyait se passionner ainsi, elle ressentait un malaise
grandissant, une vague irritation sans cause avouée.
«Comment! tu ne la trouves pas d'une beauté à s'agenouiller devant elle?
--Si, si... Seulement, elle a noirci.» Claude protestait avec violence.
Noirci, allons donc!
Jamais elle ne noircirait, elle avait l'immortelle jeunesse.
Un véritable amour s'était emparé de lui, il parlait d'elle ainsi que
d'une personne, avait de brusques besoins de la voir, qui lui faisaient
tout quitter, comme pour courir à un rendez-vous.
Puis, un matin, il fut pris d'une fringale de travail.
«Mais, nom d'un chien! puisque j'ai fait ça, je puis bien le refaire...
Ah! cette fois, si je ne suis pas une brute, nous allons voir!» Et
Christine, immédiatement, dut lui donner une séance de pose, car il
était déjà sur son échelle, brûlant de se remettre à son grand tableau.
Pendant un mois, il la tint huit heures par jour, nue, les pieds malades
d'immobilité, sans pitié pour l'épuisement où il la sentait, de même
qu'il se montrait d'une dureté féroce pour sa propre fatigue. Il
s'entêtait à un chef-d'oeuvre, il exigeait que sa figure debout valût
cette figure couchée, qu'il voyait sur le mur rayonner de vie.
Continuellement, il la consultait, il la comparait, désespéré et fouetté
par la peur de ne l'égaler jamais plus. Il lui jetait un coup d'oeil, un
autre à Christine, un autre à sa toile, s'emportait en jurons, quand il
ne se contentait pas. Enfin, il tomba sur sa femme.
«Aussi, ma chère, tu n'es plus comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais,
plus du tout!... C'est très drôle, tu as eu la poitrine mûre de bonne
heure. Je me souviens de ma surprise, quand je t'ai vue avec une gorge
de vraie femme, tandis que le reste gardait la finesse grêle de
l'enfance... Et si souple et si frais, une éclosion de bouton, un
chantre de printemps... Certes, oui, tu peux t'en flatter, ton corps a
été bigrement bien!» Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il
parlait simplement en observateur, feutrant les yeux à demi, causant de
son corps comme d'une pièce d'étude qui s'abîmait.
«Le ton est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n'est plus
ça!... Les jambes, oh! les jambes, très bien encore; c'est ce qui s'en
va en dernier, chez la femme. Seulement, le ventre et les seins, dame!
ça se gâte. Ainsi, regarde-toi dans la glace: il y a là, près des
aisselles, des poches qui se gonflent, et ça n'a rien de beau. Va, tu
peux chercher sur son corps, à elle, ces poches n'y sont pas.» D'un
regard tendre, il désignait la figure couchée; et il conclut:
«Ce n'est point ta faute, mais c'est évidemment ça qui me fiche
dedans... Ah! pas de chance!» Elle écoutait, elle chancelait, dans son
chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait déjà tant souffert,
tournaient maintenant à un supplice intolérable. Quelle était donc cette
nouvelle invention, de l'accabler, avec sa jeunesse, de souffler sur sa
jalousie, en lui donnant le regret empoisonné de sa beauté disparue?
Voilà qu'elle devenait sa propre rivale, qu'elle ne pouvait plus
regarder son ancienne image, sans être mordue au coeur d'une envie
mauvaise! Ah! que cette image, cette étude faite d'après elle, avait
pesé sur son existence! Tout son malheur était là: sa gorge montrée
d'abord dans son sommeil; puis, son corps vierge dévêtu librement, en
une minute de tendresse charitable; puis, ce don d'elle-même, après les
rires de la foule, huant sa nudité; puis, sa vie entière, son
abaissement à ce métier de modèle, où elle avait perdu jusqu'à l'amour
de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus
vivante qu'elle, pour achever de la tuer; car il n'y avait désormais
qu'une oeuvre, c'était la femme couchée de l'ancienne toile qui se
relevait à présent, dans la femme debout du nouveau tableau.
Alors, à chaque séance, Christine se sentit vieillir. Elle abaissait sur
elle des regards troubles, elle croyait voir se creuser des rides, se
déformer les lignes pures. Jamais elle ne s'était étudiée ainsi, elle
avait la honte et le dégoût de son corps, ce désespoir infini des femmes
ardentes, lorsque l'amour les quitte avec leur beauté.
Était-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus, qu'il allait passer les
nuits chez d'autres, et qu'il se réfugiait dans la passion hors nature
de son oeuvre? Elle en perdait l'intelligence nette des choses, elle en
tombait à une échéance, vivant en camisole et en jupe sales, n'ayant
plus la coquetterie de sa grâce, découragée par cette idée qu'il
devenait inutile de lutter, puisqu'elle était vieille.
Un jour, Claude, enragé par une mauvaise séance, eut un cri terrible
dont elle ne devait plus guérir. Il avait failli crever de nouveau sa
toile, hors de lui, secoué d'une de ces colères, où il semblait
irresponsable. Et, se soulageant sur elle, le poing tendu: «Non,
décidément, je ne puis rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut
poser, il ne faut pas avoir d'enfant!» Révoltée sous l'outrage,
pleurante, elle courut se rhabiller. Mais ses mains s'égaraient, elle ne
trouvait pas ses vêtements pour se couvrir assez vite. Tout de suite,
lui, plein de remords, était descendu la consoler.
«Voyons, j'ai eu tort, je suis un misérable... De grâce, pose, pose
encore un peu, pour me prouver que tu ne m'en veux point.» Il la
rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait sa chemise, qu'elle
avait déjà passée à moitié. Et elle pardonna une fois de plus, elle
reprit la pose, si frémissante, que les ondes douloureuses passaient le
long de ses membres; tandis que, dans son immobilité de statue, de
grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge,
où elles ruisselaient. Son enfant, ah! certes, oui, il aurait mieux fait
de ne pas naître! C'était lui peut-être la cause de tout. Elle ne pleura
plus, elle excusait déjà le père, elle se sentait une colère sourde
contre le pauvre être, pour qui sa maternité ne s'était jamais éveillée,
et qu'elle haïssait maintenant, à cette idée qu'il a pu, en elle,
détruire l'amante.
Pourtant, Claude s'obstinait cette fois, et il acheva le tableau, il
jura qu'il l'enverrait quand même au Salon. Il ne quittait plus son
échelle, il nettoyait les fonds jusqu'à la nuit noire. Enfin, épuisé, il
déclara qu'il n'y toucherait pas davantage; et, ce jour-là, comme Sandoz
montait le soir, vers quatre heures, il ne le trouva point. Christine
répondit qu'il venait de sortir, pour prendre l'air un moment sur la
butte.
La lente rupture s'était aggravée entre Claude et les amis de
l'ancienne bande. Chacun de ces derniers avait écourté et espacé ses
visites, mal à l'aise devant cette peinture troublante, de plus en plus
bousculé par le détraquage de cette admiration de jeunesse; et,
maintenant, tous étaient en fuite, pas un n'y retournait. Gagnière, lui,
avait même quitté Paris, pour aller habiter l'une de ses maisons de
Melun, où il vivait chichement de la location de l'autre, après s'être
marié, à la stupéfaction des camarades, avec sa maîtresse de piano, une
vieille demoiselle qui lui jouait du Wagner, le soir. Quant à Mahoudeau,
il alléguait son travail, car il commençait à gagner quelque argent,
grâce à un fabricant de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses
modèles. C'était une autre histoire pour Jory, que personne ne voyait,
depuis que Mathilde le tenait cloîtré, despotiquement: elle le
nourrissait à crever de petits plats, l'abêtissait de pratiques
amoureuses, le gorgeait de tout ce qu'il aimait, à un tel point, que
lui, l'ancien coureur de trottoirs, l'avare qui ramassait ses plaisirs
au coin des bornes pour ne pas les payer, en était tombé à une
domesticité de chien fidèle, donnant les clefs de son argent, ayant en
poche de quoi acheter un cigare, les jours seulement où elle voulait
bien lui laisser vingt sous; on racontait même qu'en fille autrefois
dévote, afin de consolider sa conquête, elle le jetait dans la religion
et lui parlait de la mort, dont il avait une peur atroce.
Seul, Fagerolles affectait une vive cordialité à l'égard de son vieil
ami, lorsqu'il le rencontrait, promettant toujours d'aller le voir, ce
qu'il ne faisait jamais du reste: il avait tant d'occupations, depuis
son grand succès, tambouriné, affiché, célébré, en marche pour toutes
les fortunes et tous les honneurs! Et Claude ne regrettait guère que
Dubuche, par une lâcheté tendre des vieux souvenirs d'enfance, malgré
les froissements que la différence de leurs natures avait amenés plus
tard. Mais Dubuche, semblait-il, n'était pas heureux non plus de son
côté, comblé de millions sans doute, et cependant misérable, en
continuelle dispute avec son beau-père qui se plaignait d'avoir été
trompé sur ses capacités d'architecte, obligé de vivre dans les potions
de sa femme malade et de ses deux enfants, des foetus venus avant terme,
que l'on élevait sous de la ouate. De toutes ces amitiés mortes, il n'y
avait donc que Sandoz qui parût connaître encore le chemin de la rue
Tourlaque. Il y revenait pour le petit Jacques, son filleul, pour cette
triste femme aussi, cette Christine dont le visage de passion, au milieu
de cette misère, le remuait profondément, comme une de ces visions de
grandes amoureuses qu'il aurait voulu faire passer dans ses livres.
Et, surtout, sa fraternité d'artiste augmentait, depuis qu'il voyait
Claude perdre pied, sombrer au fond de la folie héroïque de l'art.
D'abord, il en était resté plein d'étonnement, car il avait cru à son
ami plus qu'à lui-même, il se mettait le second depuis le collège, en le
plaçant très haut, au rang des maîtres qui révolutionnent une époque.
Ensuite, un attendrissement douloureux lui était venu de cette faillite
du génie, une amère et saignante pitié, devant ce tourment effroyable de
l'impuissance.
Est-ce qu'on savait jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le
touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait à
l'aberration, à l'effort grotesque et lamentable, plus il frémissait de
charité, avec le besoin d'endormir pieusement dans l'extravagance de
leurs rêves ces foudroyés de l'oeuvre. Le jour où Sandoz était monté
sans trouver le peintre, il ne s'en alla pas, il insista, en voyant les
yeux de Christine rougis de larmes.
«Si vous pensez qu'il doive rentrer bientôt, je vais l'attendre.
--Oh! il ne peut tarder.
--Alors, je reste, à moins que je ne vous dérange.» Jamais elle ne
l'avait ému à ce point, avec son affaissement de femme délaissée, ses
gestes las, sa parole lente, son insouciance de tout ce qui n'était pas
la passion dont elle brûlait. Depuis une semaine peut-être, elle ne
rangeait plus une chaise, n'essuyait plus un meuble, laissant
s'accomplir la débâcle du ménage, ayant à peine la force de se mouvoir
elle-même. Et c'était à serrer le coeur, sous la lumière crue de la
grande baie, cette misère culbutant dans la saleté, cette sorte de
hangar mal crépi, nu et encombré de désordre, où l'on grelottait de
tristesse, malgré le clair après-midi de février.
Christine, pesamment, était allée se rasseoir près d'un lit de fer, que
Sandoz n'avait pas remarqué en entrant.
«Tiens! demanda-t-il, est-ce que Jacques est malade?» Elle recouvrait
l'enfant, dont les mains, sans cesse, repoussaient le drap.
«Oui, il ne se lève plus depuis trois jours. Nous avons apporté là son
lit, pour qu'il soit avec nous... Oh! il n'a jamais été solide. Mais il
va de moins en moins bien, c'est désespérant.» Les regards fixes, elle
parlait d'une voix monotone, et il s'effraya, quand il se fut approché.
Blême, la tête de l'enfant semblait avoir grossi encore, si lourde de
crâne maintenant, qu'il ne pouvait plus, la porter. Elle reposait
inerte, on l'aurait crue déjà morte, sans le souffle fort qui sortait
des lèvres décolorées.
«Mon petit Jacques, c'est moi, c'est ton parrain... Est-ce que tu ne
veux pas me dire bonjour?» Péniblement, la tête fit un vain effort pour
se soulever, les paupières s'entrouvrirent, montrant le blanc des yeux,
puis se refermèrent.
«Mais avez-vous vu un médecin?» Elle eut un haussement d'épaules.
«Oh! les médecins! est-ce qu'ils savent?... Il en est venu un, il a dit
qu'il n'y avait rien à faire... Espérons que ce sera une alerte encore.
Le voilà qui a douze ans.
C'est la croissance.» Sandoz, glacé, se tut, pour ne pas augmenter son
inquiétude, puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravité du mal. Il se
promena en silence, il s'arrêta devant le tableau.
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