Claude finit par trouver le silence lourd. Il voulut dire un mot,
n'importe quoi, dans l'idée d'être poli, et surtout pour la distraire de
la pose. Mais il eut beau chercher, il n'imagina que cette
question: «Comment vous nommez-vous?» Elle ouvrit les yeux qu'elle avait
fermés, comme reprise de sommeil.
«Christine.» Alors, il s'étonna. Lui non plus n'avait pas dit son nom:
Depuis la veille, ils étaient là, côte à côte, sans se connaître.
«Moi, je me nomme Claude.» Et, l'ayant regardée à ce moment, il la vit
qui éclatait d'un joli rire. C'était l'échappée joueuse d'une grande
fille encore gamine. Elle trouvait drôle cet échange tardif de leurs
noms. Puis une autre idée l'amusa.
«Tiens! Claude, Christine, ça commence par la même lettre.» Le silence
retomba. Il clignait les paupières, s'oubliait, se sentait à bout
d'imagination. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience,
et dans la terreur qu'elle ne bougeât, il reprit au hasard, pour
l'occuper:
«Il fait un peu chaud.» Cette fois, elle étouffa son rire, cette gaieté
native qui renaissait et partait malgré elle, depuis qu'elle se
rassurait.
La chaleur devenait si forte, qu'elle était dans le lit comme dans un
bain, la peau, moite et pâlissante, de la pâleur laiteuse des camélias.
«Oui, un peu chaud», répondit-elle sérieusement, tandis que ses yeux
s'égayaient.
Claude, alors, conclut de son air bonhomme:
«C'est ce soleil qui entre. Mais, bah! ça fait du bien, un bon coup de
soleil dans la peau... Dites donc, cette nuit, nous aurions eu besoin
de ça, sous la porte.» Tous deux éclatèrent, et lui, enchanté d'avoir
découvert enfin un sujet de conversation, la questionna sur son
aventure, sans curiosité, se souciant peu au fond de savoir la vérité
vraie, uniquement désireux de prolonger la séance.
Christine, simplement, en quelques paroles, conta les choses. C'était la
veille au matin qu'elle avait quitté Clermont, pour venir à Paris, où
elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un général, Mme
Vanzade, une vieille dame très riche, qui habitait Passy. Le train,
réglementairement, arrivait à neuf heures dix, et toutes les précautions
étaient prises, une femme de chambre devait l'attendre, on avait même
fixé par lettres un signe de reconnaissance, une plume grisé à son
chapeau noir.
Mais voilà que son train était tombé, un peu au-dessus de Nevers, sur
un train de marchandises dont les voitures déraillées et brisées
obstruaient la voie. Alors avait commencé une série de contretemps et de
retards, d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles, puis
l'abandon forcé de ces wagons, les bagages, laissés là en arrière, les
voyageurs obligés de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une
station, où l'on s'était décidé à former un train de sauvetage. On avait
perdu deux heures, et deux autres furent perdues encore, dans le trouble
que l'accident occasionnait, d'un bout à l'autre de la ligne; si bien
qu'on était entré en gare avec quatre heures de retard, à une heure du
matin seulement.
«Pas de chance! interrompit Claude, toujours incrédule, combattu
pourtant, surpris de la façon aisée dont s'arrangeaient les
complications de cette histoire. Et, naturellement, personne ne vous
attendait plus?» En effet, Christine n'avait pas trouvé la femme de
chambre de Mme Vanzade, qui sans doute s'était lassée.
Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon, cette grande halle
inconnue, noire, vide, bientôt déserte, à cette heure avancée de la
nuit. D'abord, elle n'avait point osé prendre une voiture, se promenant
avec son petit sac, espérant que quelqu'un viendrait. Puis, elle s'était
décidée, mais trop tard, car il n'y avait plus là qu'un cocher très
sale, empestant le vin, qui rôdait autour d'elle, en s'offrant d'un air
goguenard.
«Oui, un rouleur, reprit Claude, intéressé maintenant, comme s'il eût
assisté à la réalisation d'un conte bleu.
Et vous êtes montée dans sa voiture?» Les yeux au plafond, Christine
continua, sans quitter la pose:
«C'est lui qui m'a forcée. Il m'appelait sa petite, il me faisait
peur... Quand il a su que j'allais à Passy, il s'est fâché, il a
fouetté son cheval si fort, que j'ai dû me cramponner aux portières.
Puis, je me suis rassurée un peu, le fiacre roulait doucement dans des
rues éclairées, je voyais du monde sur les trottoirs. Enfin, j'ai
reconnu la Seine. Je ne suis jamais venue à Paris, mais j'avais regardé
un plan... Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais, lorsque
j'ai été reprise de peur, en m'apercevant que nous passions sur un pont.
Justement, la pluie commençait, le fiacre, qui avait tourné dans un
endroit très noir, s'est brusquement arrêté. C'était le cocher qui
descendait de son siège et qui voulait entrer avec moi dans la
voiture... Il disait qu'il pleuvait trop...» Claude se mit à rire. Il
ne doutait plus, elle ne pouvait inventer ce cocher-là. Comme elle se
taisait, embarrassée:
«Bon! bon! le farceur plaisantait.--Tout de suite, j'ai sauté sur le
pavé, par l'autre portière. Alors, il a juré, il m'a dit que nous étions
arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne le payais pas...
La pluie tombait à torrents, le quai était absolument désert. Je perdais
la tête, j'ai sorti une pièce de cinq francs, et il a fouetté son
cheval, et il est parti en emportant mon petit sac, où il n'y avait
heureusement que deux mouchoirs, une moitié de brioche et la clef de ma
malle, restée en route.
--Mais on prend le numéro de la voiture!» cria le peintre indigné.
Maintenant, il se souvenait d'avoir été frôlé par un fiacre fuyant à
toutes roues, comme il traversait le pont Louis-Philippe, dans le
ruissellement de l'orage. Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de
la vérité, souvent. Ce qu'il avait imaginé, pour être simple et logique,
était tout bonnement stupide, à côté de ce cours naturel des infinies
combinaisons de la vie.
«Vous pensez si j'étais heureuse, sous cette porte! acheva Christine. Je
savais bien que je n'étais pas à Passy, j'allais donc coucher la nuit
là, dans ce Paris terrible. Et ces tonnerres, et ces éclairs, oh! ces
éclairs tout bleus, tout rouges, qui me montraient des choses à faire
trembler!» Ses paupières de nouveau s'étaient closes, un frisson pâlit
son visage, elle revoyait la cité tragique, cette trouée des quais
s'enfonçant dans des rougeoiements de fournaise, ce fossé profond de la
rivière roulant des eaux de plomb, encombré de grands corps noirs, de
chalands pareils à des baleines mortes, hérissé de grues immobiles, qui
allongeaient des bras de potence. Était-ce donc là une bienvenue? Il y
eut un silence. Claude s'était remis à son dessin.
Mais elle remua, son bras s'engourdissait.
«Le coude un peu rabattu, je vous prie.» Puis, d'un air d'intérêt, pour
s'excuser:
«Ce sont vos parents qui doivent être dans la désolation, s'ils ont
appris la catastrophe.
--Je n'ai pas de parents.
--Comment! ni père ni mère... Vous êtes seule?
--Oui, toute seule.» Elle avait dix-huit ans, et elle était née à
Strasbourg, par hasard, entre deux changements de garnison de son père,
le capitaine Hallegrain. Comme elle entrait dans sa douzième année, ce
dernier, un Gascon de Montauban, était mort à Clermont, où une paralysie
des jambes l'avait forcé de prendre sa retraite. Pendant près de cinq
ans, sa mère, qui était Parisienne, avait vécu là-bas, en province,
ménageant sa maigre pension, travaillant, peignant des éventails, pour
achever d'élever sa fille en demoiselle; et, depuis quinze mois, elle
était morte à son tour, la laissant seule au monde, sans un sou, avec
l'unique amitié d'une religieuse, la supérieure des Soeurs de la
Visitation, qui l'avait gardée dans son pensionnat. C'était du couvent
qu'elle arrivait tout droit, la supérieure ayant fini par lui trouver
cette place de lectrice, chez sa vieille amie, Mme Vanzade, devenue
presque aveugle.
Claude restait muet, à ces nouveaux détails. Ce couvent, cette orpheline
bien élevée, cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient à
son embarras, à sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne travaillait
plus, les yeux baissés sur son croquis.
«C'est joli, Clermont? demanda-t-il enfin.
--Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais guère, je sortais à
peine.» Elle s'était accoudée, elle continua très bas, comme se parlant
à elle-même, d'une voix encore brisée des sanglots de son deuil:
«Maman, qui n'était pas forte, se tuait à la besogne...
Elle me gâtait, il n'y avait rien de trop beau pour moi, j'avais des
professeurs de tout; et je profitais si peu, d'abord j'étais tombée
malade, puis je n'écoutais pas, toujours à rire, le sang à la tête...
La musique m'ennuyait, des crampes me tordaient les bras au piano. C'est
encore la peinture qui allait le mieux...» Il leva la tête, il
l'interrompit d'une exclamation.
«Vous savez peindre!--Oh! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman,
qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu d'aquarelle, et je
l'aidais parfois pour les fonds de ses éventails...
Elle en peignait de si beaux!» Elle eut, malgré elle, un regard autour
de l'atelier, sur les esquisses terrifiantes, dont les murs flambaient;
et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut, l'étonnement inquiet de
cette peinture brutale. De loin, elle voyait à l'envers l'étude que le
peintre avait ébauchée d'après elle, si consternée des tons violents,
des grands traits de pastel sabrant les ombres, qu'elle n'osait demander
à la regarder de près. D'ailleurs, mal à l'aise dans ce lit où elle
brûlait, elle s'agitait, tourmentée de l'idée de s'en aller, d'en finir
avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille.
Sans doute, Claude eut conscience de cet énervement.
Une brusque honte l'emplit de regret. Il lâcha son dessin inachevé, il
dit très vite:
«Merci bien de votre complaisance, mademoiselle...
Pardonnez-moi, j'ai abusé, vraiment... Levez-vous, levez-vous, je vous
en prie. Il est temps d'aller à vos affaires.»
Et, sans comprendre pourquoi elle ne se décidait pas, rougissante,
renfonçant au contraire son bras nu, à mesure qu'il s'empressait devant
elle, il lui répétait de se lever.
Puis, il eut un geste de fou, il replaça le paravent et gagna l'autre
bout de l'atelier, en se jetant à une exagération de pudeur, qui lui fit
ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu'elle pût sauter du lit et se
vêtir, sans craindre d'être écoutée.
Au milieu du tapage qu'il déchaînait, il n'entendait pas une voix
hésitante.
«Monsieur, monsieur...»! Enfin, il tendit l'oreille.
«Monsieur, si vous étiez assez Obligeant... Je ne trouve pas mes bas.»
Il se précipita. Où avait-il la tête? que voulait-il qu'elle devînt, en
chemise derrière ce paravent, sans les bas et les jupes qu'il avait
étendus au soleil? Les bas étaient secs, il s'en assura en les frottant
doucement; puis, il les passa par-dessus la mince cloison, et il aperçut
une dernière fois le bras nu, frais et rond, d'un charme d'enfance. Il
lança ensuite les jupes sur le pied du lit, poussa les bottines, ne
laissa que le chapeau pendu à un chevalet.
Elle avait dit merci, elle ne parlait plus, il distinguait à peine des
frôlements de linges, des bruits discrets d'eau remuée. Mais lui,
continuait de s'occuper d'elle.
«Le savon est dans une soucoupe, sur la table... Ouvrez le tiroir,
n'est-ce pas? et prenez une serviette propre...
Voulez-vous de l'eau davantage? Je vous passerai le broc.» L'idée qu'il
retombait dans ses maladresses l'exaspéra tout à coup.
«Allons, voilà que je vous embête encore! Faites comme chez vous.» Il
retourna à son ménage. Un débat l'agitait. Devait-il lui offrir à
déjeuner? Il était difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part,
ça n'en finirait plus, il allait perdre décidément sa matinée de
travail. Sans rien résoudre, après avoir allumé sa lampe à
esprit-de-vin, il lava la casserole et se mit à faire du chocolat, ce
qu'il jugeait plus distingué, sourdement honteux de son vermicelle, une
pâtée où il coupait du pain et qu'il baignait d'huile à la mode du Midi.
Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut
une exclamation! «Comment! déjà!» C'était Christine qui repoussait le
paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses vêtements
noirs, lacée, boutonnée, équipée en un tour de main. Son visage rosé ne
gardait même pas l'humidité de l'eau; son lourd chignon se tordait sur
sa nuque, sans qu'une mèche dépassât. Et Claude restait béant devant ce
miracle de promptitude, cet entrain de petite ménagère à s'habiller vite
et bien.
«Ah! fichtre, si vous faites tout comme ça!» Il la trouvait plus grande
et plus belle qu'il n'aurait cru. Ce qui le frappait surtout, c'était
son air de tranquille décision. Elle ne le craignait plus, évidemment.
Il semblait qu'au sortir de ce lit défait, où elle se sentait sans
défense, elle eût remis son armure, avec ses bottines et sa robe.
Elle soudait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il
hésitait encore à dire! «Vous allez déjeuner avec moi, n'est-ce pas?»
Mais elle refusa.
«Non, merci... Je vais courir à la gare, où ma malle est sûrement
arrivée, et je me ferai conduire ensuite à Passy.» Vainement, il lui
répéta qu'elle devait avoir faim, que ce n'était guère raisonnable de
sortir ainsi sans manger.
«Alors, je descends vous chercher un fiacre.
--Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine.
--Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage à pied. Permettez-moi,
au moins, de vous accompagner jusqu'à la station de voitures, puisque
vous ne connaissez point Paris.
--Non, non, je n'ai, pas besoin de vous... Si vous voulez être aimable,
laissez-moi m'en aller toute seule.» C'était un parti pris. Sans doute,
elle se révoltait à l'idée d'être rencontrée avec un homme, même par des
inconnus: elle tairait sa nuit, elle mentirait et garderait pour elle le
souvenir de l'aventure. Lui, d'un geste de colère, affecta de l'envoyer
au diable. Bon débarras! ça l'arrangeait de ne pas descendre. Et il
demeurait blessé au fond, il la trouvait ingrate.
«Comme il vous plaira, après tout. Je n'emploierai pas la force.»
À cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa
finement les coins délicats de ses lèvres. Elle ne dit rien; elle prit
son chapeau, chercha du regard une glace; puis, n'en trouvant pas, elle
se décida à nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes
levés, elle roulait, tirait les rubans sans hâte, le visage dans le
reflet doré du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits
d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner, le haut semblait noyé,
le front limpide, les yeux tendres, c'était à présent le bas qui
avançait, la mâchoire passionnée, la bouche saignante, aux belles dents.
Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles, qui raillait
peut-être.
«En tout cas, reprit-il, agacé, je ne pense pas que vous ayez un
reproche à me faire.»
Alors, elle ne put retenir son rire, un léger rire nerveux.
«Non, non, monsieur, pas le moindre.» Il continuait à la regarder, rendu
au combat de ses timidités et de ses ignorances, craignant d'avoir été
ridicule.
Que savait-elle donc, cette grande demoiselle? Sans doute ce que les
filles savent en pension, tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure
éclosion de la chair et du coeur, où personne ne descend. Dans ce lieu
libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s'éveiller, avec
sa curiosité et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne
tremblait plus, avait-elle la surprise un peu méprisante d'avoir tremblé
pour rien? Quoi! pas une galanterie, pas même un baiser sur le bout des
doigts! L'indifférence bourrue de ce garçon, qu'elle avait sentie,
devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas encore, et elle s'en
allait ainsi, changée, énervée, faisant la brave dans son dépit,
emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui
n'étaient pas arrivées.
«Vous dites, reprit-elle en redevenant grave, que la station de voitures
est au bout du pont, sur l'autre quai?
--Oui, à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres.» Elle avait achevé de
nouer ses brides, elle était prête, gantée, les mains ballantes, et
elle ne partait pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontré la
grande toile tournée contre le mur, elle eut envie de demander à la
voir, puis elle n'osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant
l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser
là quelque chose, une chose qu'elle n'aurait pu nommer. Enfin, elle se
dirigea vers la porte.
Claude l'ouvrit, et un petit pain, posé debout, tomba dans l'atelier.
«Vous voyez, dit-il, vous auriez dû déjeuner avec moi.
C'est ma concierge qui me monte ça tous les matins.» Elle refusa de
nouveau d'un signe de tête. Sur le palier, elle se retourna, se tint un
instant immobile. Son gai sourire était revenu, elle tendit la main la
première.
«Merci, merci bien.» Il avait pas la petite main gantée dans sa main
large, tachée de pastel. Toutes deux demeurèrent ainsi quelques
secondes, serrées étroitement, se secouant en bonne amitié.
La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les lèvres une
question! «Quand vous reverrai-je?» Mais une honte l'empêcha de parler.
Alors, après avoir attendu, elle dégagea sa main. «Adieu, monsieur.
--Adieu, mademoiselle.» Christine, déjà, sans lever la tête, descendait
l'échelle de meunier, dont les marches craquaient; et Claude,
brutalement, rentra chez lui, referma la porte à la volée, en disant
très haut! «Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes!» Il était furieux,
enragé contre lui, enragé contre les autres. Tout en bousculant du pied
les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager, à pleine
voix.
Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-là
n'étaient bonnes qu'à vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui
assurait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'était pas
abominablement fichue de lui? Et il avait eu la bêtise de croire des
contes à dormir debout: tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui
ferait avaler la veuve du général, ni l'accident de chemin de fer, ni
surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient?
D'ailleurs, elle avait une bouche qui en disait long, son air était
drôle, au moment de filer.
Encore, s'il eût compris pourquoi elle mentait! mais non, des mensonges
sans profit, inexplicables, l'art pour l'art! Ah! elle riait bien, à
cette heure! Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans un coin.
Elle avait dû lui en laisser un désordre! Et, quand il constata que tout
se trouvait rangé, très propre, la cuvette, la serviette, le savon, il
s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit à le faire,
d'un effort exagéré, saisit à pleins bras le matelas tiède encore, tapa
des deux poings l'oreiller odorant, étouffé par cette tiédeur, cette
odeur pure de jeunesse qui montaient des linges.
Ensuite, il se débarbouilla à grande eau, pour se rafraîchir les tempes
et, dans la serviette humide, il retrouva le même étouffement, cette
haleine de vierge dont la douceur éparse, errante par l'atelier,
l'oppressait. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la
casserole, si enfiévré, si enragé de peindre, qu'il avalait en hâte de
grosses bouchées de pain.
«Mais on meurt ici! cria-t-il brusquement. C'est la chaleur qui me rend
malade.» Le soleil s'en était allé, il faisait moins chaud.
Et Claude, ouvrant une petite fenêtre, au ras du toit, respira d'un air
de profond soulagement la bouffée de vent embrasé qui entrait. Il avait
pris son dessin, la tête de Christine, et il s'oublia longtemps à la
regarder.
II
Midi était sonné, Claude travaillait à son tableau lorsqu'une main
familière tapa rudement contre la porte.
D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut pas le maître, le peintre
glissa dans un carton la tête de Christine, d'après laquelle il
retouchait sa grande figure de femme.
Puis, il se décida à ouvrir.
«Pierre! cria-t-il. Déjà toi?» Pierre Sandoz, un ami d'enfance, était un
garçon de vingt-deux ans, très brun, à la tête ronde et volontaire, au
nez carré, aux yeux doux, dans un masque énergique, encadré d'un collier
de barbe naissante.
«J'ai déjeuné plus tôt, répondit-il, j'ai voulu te donner une bonne
séance... Ah! diable! ça marche!» Il s'était planté devant le tableau,
et il ajouta tout de suite! «Tiens! tu changes le type de la femme?» Un
long silence se fit, tous deux regardaient, immobiles.
C'était une toile de cinq mètres sur trois, entièrement couverte, mais
dont quelques morceaux à peine se dégageaient de l'ébauche. Cette
ébauche, jetée d'un coup, avait une violence superbe, une ardente vie de
couleurs.
Dans un trou de forêt, aux murs épais de verdure, tombait une ondée de
soleil; seule, à gauche, une allée sombre s'enfonçait, avec une tache de
lumière, très loin. Là, sur l'herbe, au milieu des végétations de juin,
une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge; et
elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d'or qui
la baignait. Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde,
également nues, luttaient en riant, détachaient, parmi les verts des
feuilles, deux adorables notes de chair. Et, comme au premier plan, le
peintre avait eu besoin d'une opposition noire, il s'était bonnement
satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d'un simple veston de
velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main
gauche, sur laquelle il s'appuyait, dans l'herbe.
«Très belle d'indication, la femme! reprit enfin Sandoz.
Mais, sapristi! tu auras joliment du travail, dans tout ça!» Claude, les
yeux allumés sur son oeuvre, eut un geste de confiance.
«Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois, on en abat, de la
besogne! Cette fois, peut-être, je finirai par me prouver que je ne
suis pas une brute.» Et il se mit à siffler fortement, ravi sans le dire
de l'ébauche qu'il avait faite de la tête de Christine, soulevé par un
de ces grands coups d'espoir, d'où il retombait plus rudement dans ses
angoisses d'artiste, que la passion de la nature dévorait. «Allons, pas
de flânerie! cria-t-il. Puisque tu es là, commençons.» Sandoz, par
amitié, et pour lui éviter les frais d'un modèle, avait offert de lui
poser le monsieur du premier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul
jour où il fût libre, la figure se trouverait établie. Déjà, il
endossait le veston de velours, lorsqu'il eut une brusque réflexion.
«Dis donc, tu n'as pas déjeuné sérieusement, toi, puisque tu
travaillais... Descends manger une côtelette, je t'attends ici.» L'idée
de perdre du temps indigna Claude,«Mais si, j'ai déjeuné, regarde la
casserole!... Et puis, tu vois qu'il reste une croûte de pain. Je la
mangerai...
Allons,--allons, à la pose, paresseux!» Vivement, il reprenait sa
palette, il empoignait ses brosses, en ajoutant! «Dubuche vient nous
chercher ce soir, n'est-ce pas?
--Oui, vers cinq heures.
--Eh bien, c'est parfait, nous descendrons dîner tout de suite... Y
es-tu à la fin? La main plus à gauche, la tête penchée davantage.» Après
avoir disposé les coussins, Sandoz s'état installé sur le divan, tenant
la pose. Il tournait le dos, mais la conversation n'en continua pas
moins un moment encore, car il avait reçu le matin même une lettre de
Plassans, la petite ville provençale où le peintre et lui s'étaient
connus, en huitième, dès leur première culotte usée sur les bancs du
collège. Puis, tous deux se turent. L'un travaillait, hors du monde,
l'autre s'engourdissait, dans la fatigue somnolente des longues
immobilités.
C'était à l'âge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de
pouvoir quitter Paris, pour retourner dans le coin de Provence où il
était né. Sa mère, une brave femme de blanchisseuse, que son fainéant de
père avait lâchée à la rue, venait d'épouser un bon ouvrier, amoureux
fou de sa jolie peau de blonde. Mais, malgré leur courage, ils
n'arrivaient pas à joindre les deux bouts. Aussi avaient-ils accepté de
grand coeur, lorsqu'un vieux monsieur de là-bas s'était présenté, en
leur demandant Claude, qu'il voulait mettre au collège, près de lui: la
toquade généreuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes
barbouillés autrefois par le mioche avaient frappé. Et, jusqu'à sa
rhétorique, pendant sept ans, Claude était donc resté dans le Midi,
d'abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. Un
matin, on avait trouvé ce dernier mort en travers de son lit, foudroyé.
Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme, avec
la faculté de disposer du capital, à l'âge de vingt-cinq ans. Celui-ci,
que l'amour de la peinture enfiévrait déjà, quitta immédiatement le
collège, sans vouloir même tenter de passer son baccalauréat, et
accourut à Paris, où son ami Sandoz l'avait précédé.
Au collège de Plassans, dès leur huitième, il y avait eu les trois
inséparables, comme on les nommait, Claude Lantier, Pierre Sandoz et
Louis Dubuche. Venus de trois mondes différents, opposés de natures, nés
seulement la même année, à quelques mois de distance, ils s'étaient liés
d'un coup et à jamais, entraînés par des affinités secrètes, le tourment
encore vague d'une ambition commune, l'éveil d'une intelligence
supérieure, au milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui
les battaient. Le père de Sandoz, un Espagnol réfugié en France à la
suite d'une bagarre politique, avait installé près de Plassans une
papeterie, où fonctionnaient de nouveaux engins de son invention; puis,
il était mort, abreuvé d'amertume, traqué par la méchanceté locale, en
laissant à sa veuve une situation si compliquée, toute une série de
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