continuelles erreurs, pour la moindre déviation de ce tracé mathématique, dont il n'avait point l'habitude. Cela l'indignait. Il passa outre, quitte à corriger plus tard, il couvrit la toile violemment, pris d'une telle fièvre qu'il vivait sur son échelle les journées entières, maniant des brosses énormes, dépensant une force musculaire à remuer des montagnes. Le soir, il chancelait comme un homme ivre, il s'endormait à la dernière bouchée, foudroyé; et il fallait que sa femme le couchât, ainsi qu'un enfant. De ce travail héroïque, il sortit une ébauche magistrale, une de ces ébauches où le génie flambe, dans le chaos encore mal débrouillé des tons. Bongrand, qui vint le voir, saisit le peintre dans ses grands bras et le baisa à l'étouffer, les yeux aveuglés de larmes. Sandoz, enthousiaste, donna un dîner; les autres, Jory, Mahoudeau, Gagnière, colportèrent de nouveau l'annonce d'un chef d'oeuvre; quant à Fagerolles, il resta un instant immobile, puis éclata en félicitations, trouvant ça trop beau. Et Claude, en effet, comme si cette ironie d'un habile homme lui eût porté malheur, ne fit ensuite que gâter son ébauche: C'était sa continuelle histoire, il se dépensait d'un coup, en un élan magnifique; puis, il n'arrivait pas à faire sortir le reste, il ne savait pas finir. Son impuissance recommença, il vécut deux années sur cette toile, n'ayant d'entrailles que pour elle, tantôt ravi en plein ciel par des joies folles, tantôt retombé à terre, si misérable, si déchiré de doutes que les moribonds râlant dans des lits d'hôpital étaient plus heureux que lui. Déjà deux fois, il n'avait pu être prêt pour le Salon; car toujours, au dernier moment, lorsqu'il espérait terminer en quelques séances, des trous se déclaraient, il sentait la composition craquer et crouler sous ses doigts. À l'approche du troisième Salon, il eut une crise terrible, il resta quinze jours sans aller à son atelier de la rue Tourlaque; et, quand il y rentra, ce fut comme on rentre dans une maison vidée par la mort: il tourna la grande toile contre le mur, il roula l'échelle dans un coin, il aurait tout cassé, tout brûlé, si ses mains défaillantes en avaient trouvé la force. Mais rien n'existait plus, un vent de colère venait de balayer le plancher, il parlait de se mettre à de petites choses, puisqu'il était incapable des grands labeurs. Malgré lui, son premier projet de petit tableau le ramena là-bas, devant la Cité. Pourquoi n'en ferait-il pas simplement une vue, sur une toile moyenne? Seulement, une sorte de pudeur, mêlée d'une étrange jalousie, l'empêcha d'aller s'asseoir sous le pont des Saints-Pères: il lui semblait que cette place fût sacrée maintenant, qu'il ne devait pas déflorer la virginité de la grande oeuvre, même morte. Et il s'installa au bout de la berge, en amont du pont Saint-Nicolas. Cette fois, au moins, il travaillait directement sur la nature, il se réjouissait de n'avoir pas à tricher, comme cela était fatal pour les toiles de dimensions démesurées. Le petit tableau, très soigné, plus poussé que de coutume, eut cependant le sort des autres devant le jury indigné, par cette peinture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors les ateliers. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible, qu'on avait parlé de concessions, d'avances faites à l'École pour être reçu; et le peintre, ulcéré, pleurant de rage, arracha la toile par minces lambeaux et la brûla dans son poêle, lorsqu'elle lui revint. Celle-ci, il ne lui suffisait pas de la tuer d'un coup de couteau, il fallait l'anéantir. Une autre année se passa pour Claude à des besognes vagues. Il travaillait par habitude, ne finissait rien, disait lui-même, avec un rire douloureux, qu'il s'était perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la conscience tenace de son génie lui laissait un espoir indestructible, même pendant les longues crises d'abattement. Il souffrait comme un damné roulant l'éternelle roche qui retombait et l'écrasait; mais l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses deux poings, un jour, et de la lancer dans les étoiles. On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut qu'il se cloîtrait de nouveau rue Tourlaque. Lui qui, autrefois, était toujours emporté, au-delà de l'oeuvre présente, par le rêve élargi de l'oeuvre future, se heurtait de front, maintenant à ce sujet de la Cité. C'était l'idée fixe, la barre qui fermait sa vie. Et, bientôt, il en reparla librement, dans une nouvelle flambée d'enthousiasme, criant avec des gaietés d'enfant qu'il avait trouvé et qu'il était certain du triomphe. Un matin, Claude, qui jusque-là n'avait pas rouvert sa porte, voulut bien laisser entrer Sandoz. Celui-ci tomba sur une esquisse, faite de verve, sans modèle, admirable encore de couleur. D'ailleurs, le sujet restait le même: le port Saint-Nicolas à gauche, l'école de natation à droite, la Seine et la Cité au fond. Seulement, il demeura stupéfait en apercevant, à la place de la barque conduite par un marinier, une autre barque, très grande, tenant tout le milieu de la composition, et que trois femmes occupaient: une, en costume de bain, ramant; une autre, assise au bord, les jambes dans l'eau, son corsage à demi arraché montrant l'épaule; la troisième, toute droite, toute nue à la proue, d'une nudité si éclatante qu'elle rayonnait comme un soleil. «Tiens! quelle idée! murmura Sandoz. Que font-elles là, ces femmes? --Mais elles se baignent, répondit tranquillement Claude. Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain froid, ça me donne un motif de nu, une trouvaille, hein?... Est-ce que ça te choque?» Son vieil ami, qui le connaissait, trembla de le rejeter dans ses doutes. «Moi? oh! non! Seulement, j'ai peur que le public ne comprenne pas, cette fois encore. Ce n'est guère vraisemblable, cette femme nue, au beau milieu de Paris.» Il s'étonna naïvement. «Ah! tu crois... Eh bien, tant pis! Qu'est-ce que ça fiche, si elle est bien peinte, ma bonne femme? J'ai besoin de ça, vois-tu, pour me monter.» Les jours suivants, Sandoz revint avec douceur sur cette étrange composition, plaidant, par un besoin de sa nature, la cause de la logique outragée. Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne peindre que des réalités, pouvait-il abâtardir une oeuvre, en y introduisant des imaginations pareilles? Il était si aisé de prendre d'autres sujets, où s'imposait la nécessité du nu! Mais Claude s'entêtait, donnait des explications mauvaises et violentes, car il ne voulait pas avouer la vraie raison, une idée à lui, si peu claire qu'il n'aurait pu la dire avec netteté, ce tourment d'un symbolisme secret, ce vieux regain de romantisme qui lui faisait incarner dans cette nudité la chair même de Paris, la ville nue et passionnée, resplendissante d'une beauté de femme. Et il y mettait encore sa propre passion, son amour des beaux ventres, des cuisses et des gorges fécondes, comme il brûlait d'en créer à pleines mains, pour les enfantements continus de son art. Devant l'argumentation pressante de son ami, il feignit pourtant d'être ébranlé. «Eh bien, je verrai, je l'habillerai plus tard, ma bonne femme, puisqu'elle te gêne... Mais je vais toujours la faire comme ça. Hein? tu comprends, elle m'amuse.» Jamais il n'en reparla, d'une, obstination sourde, se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air embarrassé, lorsqu'une allusion disait l'étonnement de tous, à voir cette Vénus naître de l'écume de la Seine, triomphale, parmi les omnibus des quais et les débardeurs du port Saint-Nicolas. On était au printemps, Claude allait se remettre à son grand tableau, lorsqu'une décision, prise en un jour de prudence, changea la vie du ménage. Parfois, Christine s'inquiétait de tout cet argent dépensé si vite, des sommes dont ils écornaient sans cesse le capital. On ne comptait plus, depuis que la source paraissait inépuisable: Puis, après quatre années, il s'étaient épouvantés un matin, lorsque, ayant demandé des comptes, ils avaient appris que, sur les vingt mille francs, il en restait à peine trois mille. Tout de suite, ils se jetèrent à une réaction d'économie excessive, rognant sur le pain, projetant de couper court même aux besoins nécessaires; et ce fut ainsi que, dans ce premier élan de sacrifice, ils quittèrent le logement de la rue de Douai. À quoi bon deux loyers? Il y avait assez de place dans l'ancien séchoir de la rue Tourlaque, encore éclaboussé des eaux de teinture, pour qu'on y pût caser l'existence de trois personnes. Mais l'installation n'en fut pas moins laborieuse, car cette halle de quinze mètres sur dix ne leur donnait qu'une pièce, un hangar de bohémiens faisant tout en commun. Il fallut que le peintre lui même, devant la mauvaise grâce du propriétaire, la coupât, dans un bout, d'une cloison de planches, derrière laquelle il ménagea une cuisine et une chambre à coucher. Cela les enchanta, malgré les crevasses de la toiture, où soufflait le vent: les jours de gros orages, ils étaient obligés de mettre des terrines sous les fentes trop larges. C'était d'un vide lugubre, leurs quatre meubles dansaient le long des murailles nues. Et ils se montraient fiers d'être logés si à l'aise, ils disaient aux amis que le petit Jacques aurait au moins de l'espace, pour courir un peu. Ce pauvre Jacques, malgré ses neuf ans sonnés, ne poussait guère vite; sa tête seule continuait de grossir, on ne pouvait l'envoyer plus de huit jours de suite à l'école, d'où il revenait hébété, malade d'avoir voulu apprendre; si bien que, le plus souvent, ils le laissaient vivre à quatre pattes autour d'eux, se traînant dans les coins. Alors, Christine, qui, depuis longtemps, n'était plus mêlée au travail quotidien de Claude, vécut de nouveau avec lui chaque heure des longues séances. Elle l'aida à gratter et à poncer l'ancienne toile, elle lui donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. Mais ils constatèrent un désastre: l'échelle roulante s'était détraquée sous l'humidité du toit; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider par une traverse de chêne, pendant que, un à un, elle lui passait les clous. Tout, une seconde fois, était prêt. Elle le regarda mettre au carreau la nouvelle esquisse, debout derrière lui, jusqu'à défaillir de fatigue, se laissant ensuite glisser par terre, restant là, accroupie, à regarder encore. Ah! comme elle aurait voulu le reprendre à cette peinture qui le lui avait pris! C'était pour cela qu'elle se faisait sa servante, heureuse de se rabaisser à des travaux de manoeuvre. Depuis qu'elle rentrait dans son travail, côte à côte ainsi tous les trois, lui, elle et cette toile, un espoir la ranimait. S'il lui avait échappé, lorsqu'elle pleurait toute seule rue de Douai, et qu'il s'attardait rue Tourlaque, acoquiné et épuisé comme chez une maîtresse, peut-être allait-elle le reconquérir, maintenant qu'elle était là, elle aussi, avec sa passion. Ah! cette peinture, de quelle haine jalouse elle l'exécrait! Ce n'était plus son ancienne révolte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle, contre cet art libre, superbe et brutal. Non, elle l'avait compris peu à peu, rapprochée d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagnée ensuite par le régal de la lumière, le charme original des notes blondes. Aujourd'hui, elle avait tout accepté, les terrains lilas, les arbres bleus. Même un respect commençait à la faire trembler devant ces oeuvres qui lui avaient paru si abominables jadis. Elle les voyait puissantes, elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Et sa rancune grandissait avec son admiration, elle s'indignait d'assister à cette diminution d'elle-même, à cet autre amour qui la souffletait dans son ménage. Ce fut d'abord une lutte sourde de toutes les minutes. Elle s'imposait, glissait à chaque instant ce qu'elle pouvait de son corps, une épaule, une main, entre le peintre et son tableau. Toujours, elle demeurait là, à l'envelopper de son haleine, à lui rappeler qu'il était sien. Puis, son ancienne idée repoussa, peindre elle aussi, l'aller retrouver au fond même de sa fièvre d'art: pendant un mois, elle mit une blouse, travailla ainsi qu'une élève près du maître, dont elle copiait docilement une étude; et elle ne lâcha qu'en voyant sa tentative tourner contre son but, car il achevait d'oublier la femme en elle, comme trompé par cette besogne commune, sur un pied de simple camaraderie, d'homme à homme. Aussi revint-elle à son unique force. Souvent, déjà, pour camper les petites figures de ses derniers tableaux, Claude avait pris d'après Christine des indications, une tête, un geste des bras, une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux épaules, il la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plut bouger. C'étaient des services qu'elle se montrait heureuse de lui rendre, répugnant pourtant à se dévêtir, blessée de ce métier de modèle, maintenant qu'elle était sa femme. Un jour qu'il avait besoin de l'attache d'une cuisse, elle refusa, puis consentit à retrousser sa robe, honteuse, après avoir fermé la porte à double tour, de peur que, sachant le rôle où elle descendait, on ne la cherchât nue dans tous les tableaux de son mari. Elle entendait encore les rires insultants des camarades et de Claude lui-même, leurs plaisanteries grasses, lorsqu'ils parlaient des toiles d'un peintre qui se servait ainsi uniquement de sa femme, d'aimables nudités proprement léchées pour les bourgeois, et dans lesquelles on la retrouvait sous toutes les faces, avec des particularités bien connues, la chute des reins un peu longue, le ventre trop haut; ce qui la promenait sans chemise au travers de Paris goguenard, quand elle passait habillée, cuirassée, serrée jusqu'au menton par des robes sombres, qu'elle portait justement très montantes. Mais, depuis que Claude avait établi largement, au fusain, la grande figure de femme debout, qui allait tenir le milieu de son tableau, Christine regardait cette vague silhouette, songeuse, envahie d'une pensée obsédante, devant laquelle s'en allaient un à un ses scrupules. Et, quand il parla de prendre un modèle, elle s'offrit. «Comment, toi! Mais tu te fâches, dès que je te demande le bout de ton nez!» Elle souriait, pleine d'embarras. «Oh! le bout de mon nez! Avec ça que je ne t'ai pas posé la figure de ton _Plein air_, autrefois, et lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre nous!... Un modèle va te coûter sept francs par séance. Nous ne sommes pas si riches, autant économiser cet argent.» Cette idée d'économie le décida tout de suite. «Je veux bien, c'est même très gentil à toi d'avoir ce courage, car tu sais que ce n'est pas un amusement de fainéante, avec moi... N'importe! avoue-le donc, grande bête! tu as peur qu'une autre femme n'entre ici, tu es jalouse.» Jalouse! oui, elle l'était, et à en agoniser de souffrance. Mais elle se moquait bien des autres femmes, tous les modèles de Paris pouvaient retirer là leurs jupons! Elle n'avait qu'une rivale, cette peinture préférée, qui lui volait son amant. Ah! jeter sa robe, jeter jusqu'où dernier linge, et se donner nue à lui pendant des jours, des semaines, vivre nue sous ses regards, et le reprendre ainsi, et l'emporter, lorsqu'il retomberait dans ses bras! Avait-elle donc à offrir autre chose qu'elle-même? N'était-ce pas légitime, ce dernier combat où elle payait de son corps, quitte à n'être plus rien, rien qu'une femme sans charmes, si elle se laissait vaincre? Claude, enchanté, fit d'abord d'après elle une étude, une simple académie pour son tableau, dans la pose. Ils attendaient que Jacques fût parti à l'école, ils s'enfermaient, et la séance durait des heures. Les premiers jours, Christine souffrit beaucoup de l'immobilité; puis, elle s'accoutuma, n'osant se plaindre, de peur de le fâcher, retenant ses larmes, quand il la bousculait. Et, bientôt, l'habitude en fut prise, il la traita en simple modèle, plus exigeant que s'il l'eût payée, sans jamais craindre d'abuser de son corps, puisqu'elle était sa femme. Il l'employait pour tout, la faisait se déshabiller à chaque minute, pour un bras, pour un pied, pour le moindre détail dont il avait besoin. C'était un métier où il la ravalait, un emploi de mannequin vivant, qu'il plantait là et qu'il copiait, comme il aurait copié la cruche ou le chaudron d'une nature morte. Cette fois, Claude procéda sans hâte; et, avant d'ébaucher la grande figure, il avait déjà lassé Christine pendant des mois, à l'essayer de vingt façons, voulant se bien pénétrer de la qualité de sa peau, disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'ébauche. C'était un matin d'automne, par une brise déjà aigre; il ne faisait pas chaud, dans le vaste atelier, malgré le poêle qui ronflait. Comme le petit Jacques, malade d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu aller à l'école, on s'était décidé à l'enfermer au fond de la chambre, en lui recommandant d'être bien sage. Et, frissonnante, la mère se déshabilla, se planta près du poêle, immobile, tenant la pose. Pendant la première heure, le peintre, du haut de son échelle, lui jeta des coups d'oeil qui la sabraient des épaules aux genoux, sans lui adresser une parole. Elle, envahie d'une tristesse lente, craignant de défaillir, ne sachant plus si elle souffrait du froid ou d'un désespoir, venu de loin, dont elle sentait monter l'amertume. Sa fatigue était si grande, qu'elle trébucha et marcha péniblement, de ses jambes engourdies. «Comment, déjà! cria Claude. Mais il y a un quart heure au plus que tu poses! Tu ne veux donc pas gagner tes sept francs?» Il plaisantait d'un air bourru, ravi de son travail. Et elle avait à peine retrouvé l'usage de ses membres, sous le peignoir dont elle s'était couverte, qu'il dit violemment: «Allons, allons, pas de paresse! C'est un grand jour, aujourd'hui. Il faut avoir du génie ou en crever!» Puis, lorsqu'elle eut repris la pose, nue sous la lumière blafarde, et qu'il se fut remis à peindre, il continua de lâcher des phrases, de loin en loin, par ce besoin qu'il avait de faire du bruit, dès que sa besogne le contentait. «C'est curieux comme tu as une drôle de peau! Elle absorbe la lumière, positivement. Ainsi, on ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin. Et l'autre jour, tu étais rose, oh! d'un rose qui n'avait pas l'air vrai... Moi, ça m'embête, on ne sait jamais.» Il s'arrêta, il cligna les yeux. «Très épatant tout de même, le nu... Ça fiche une note sur le fond... Et ça vibre, et ça prend une sacrée vie, comme si l'on voyait couler le sang dans les muscles... Ah! un muscle bien dessiné, un membre peint solidement, en pleine clarté, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon Dieu!... Moi, je n'ai pas d'autre religion, je me collerais à genoux là-devant, pour toute l'existence.» Et, comme il était obligé de descendre chercher un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la détailla avec une passion croissante, en touchant du bout de son doigt chacune des parties qu'il voulait désigner. «Tiens! là, sous le sein gauche, eh bien, c'est joli comme tout! Il y a des petites veines qui bleuissent, qui donnent à la peau une délicatesse de ton exquise... Et là, au renflement de la hanche, cette fossette où l'ombre se dore, un régal!... Et là, sous le modelé si gras du ventre, ce trait pur des aines, une pointe à peine de carmin dans de l'or pâle... Le ventre, moi, ça m'a toujours exalté. Je ne puis en voir un, sans vouloir manger le monde. C'est si beau à peindre, un vrai coucher de chair!» Puis, remonté sur son échelle, il cria dans sa fièvre de création: «Nom de Dieu! si je ne fiche pas un chef-d'oeuvre avec toi, il faut que je sois un cochon!» Christine se taisait, et son angoisse grandissait, dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile, sous la brutalité des choses, elle sentait le malaise de sa nudité. À chaque place où le doigt de Claude l'avait touchée, il lui était resté une impression de glace, comme si le froid dont elle frissonnait entrait par là maintenant. L'expérience était faite, à quoi bon espérer davantage? Ce corps, couvert partout de ses baisers d'amant, il ne le regardait plus, il ne l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'enthousiasmait, une ligne du ventre l'agenouillait de dévotion, lorsque, jadis, aveuglé de désir, il l'écrasait toute contre sa poitrine, sans la voir, dans des étreintes où l'un et l'autre auraient voulu se fondre. Ah! c'était bien la fin, elle n'était plus, il n'aimait plus en elle que son art, la nature, la vie. Et, les yeux au loin, elle gardait la rigidité d'un marbre, elle retenait les larmes dont se gonflait son coeur, réduite à cette misère de ne pouvoir même pleurer. Une voix vint de la chambre, tandis que des petits poings tapaient contre la porte. «Maman, maman, je ne dors pas, je m'ennuie... Ouvre-moi, dis, maman?» C'était Jacques qui s'impatientait. Claude se fâcha, grondant qu'on n'avait pas une minute de repos. «Tout à l'heure! cria Christine. Dors, laisse ton père travailler.» Mais une inquiétude nouvelle parut la prendre, elle lançait des coups d'oeil vers la porte, elle finit par quitter un instant la pose, pour aller accrocher sa jupe à là clef, de façon à boucher le trou de la serrure. Puis, sans rien dire, elle vint se remettre près du poêle, la tête droite; la taille un peu renversée, enflant les seins. Et la séance s'éternisa, des heures, des heures se passèrent. Toujours elle était là, à s'offrir, avec son mouvement de baigneuse qui se jette; pendant que lui, sur son échelle, à des lieues, brûlait pour cette autre femme qu'il peignait. Il avait même cessé de lui parler, elle retombait à son rôle d'objet, beau de couleur. Il ne regardait qu'elle depuis le matin, et elle ne se voyait plus dans ses yeux, étrangère désormais, chassée de lui. Enfin, il s'interrompit de fatigue, il remarqua qu'elle tremblait. «Tiens! est-ce que tu as froid? --Oui, un peu. --C'est drôle, moi je brûle. Je ne veux pas que tu t'enrhumes. À demain.» Comme il descendait, elle crut qu'il venait l'embrasser. D'habitude, par une dernière galanterie de mari, il payait d'un baiser rapide l'ennui de la séance. Mais, plein de son travail, il oublia, il lava tout de suite ses pinceaux, qu'il trempait, agenouillé, dans un pot de savon noir. Et elle, qui attendait, restait nue, debout, espérant encore. Une minute se passa, il fut étonné de cette ombre immobile, il la regarda d'un air de surprise, puis recommença à frotter énergiquement. Alors, les mains tremblantes de hâte, elle se rhabilla, dans une confusion affreuse de femme dédaignée. Elle enfilait sa chemise, se battait avec ses jupes, agrafait son corsage de travers, comme si elle eût voulu échapper à la honte de cette nudité impuissante, bonne désormais à vieillir sous les linges. Et c'était un mépris d'elle-même, un dégoût d'en être descendue à ce moyen de fille, dont elle sentait la bassesse charnelle, maintenant qu'elle était vaincue. Mais, dès le lendemain, Christine dut se remettre nue, dans l'air glacé, sous la lumière brutale. N'était-ce pas son métier, désormais? Comment se refuser, à présent que l'habitude en était prise? Jamais elle n'aurait causé un chagrin à Claude; et elle recommençait chaque jour cette défaite de son corps. Lui, n'en parlait même plus, de ce corps brûlant et humilié. Sa passion de la chair s'était reportée dans son oeuvre, sur les amantes peintes qu'il se donnait. Elles faisaient seules battre son sang, celles dont chaque membre naissait d'un de ses efforts. Là-bas, à la campagne, lors de son grand amour, s'il avait cru tenir le bonheur, en en possédant une enfin, vivante, à pleins bras, ce n'était encore que l'éternelle illusion, puisqu'ils étaient restés quand même étrangers; et il préférait l'illusion de son art, cette poursuite de la beauté jamais atteinte, ce désir fou que rien ne contenait. Ah! les vouloir toutes, les créer selon son rêve, des gorges de satin, des hanches couleur d'ambre, des ventres douillets de vierges, et ne les aimer que pour les beaux tons, et les sentir qui fuyaient, sans pouvoir les étreindre! Christine était la réalité, le but que la main atteignait, et Claude en avait eu le dégoût en une saison, lui le soldat de l'incréé, ainsi que Sandoz l'appelait parfois en riant. Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture. La bonne vie à deux avait cessé, un ménage à trois semblait se faire, comme s'il eût introduit dans la maison une maîtresse, cette femme qu'il peignait d'après elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les séparait d'une muraille infranchissable; et c'était au-delà qu'il vivait, avec l'autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce dédoublement de sa personne, comprenant la misère d'une telle souffrance, n'osant avouer son mal dont il l'aurait plaisantée. Et pourtant elle ne se trompait pas, elle sentait bien qu'il préférait sa copie à elle-même, que cette copie était l'adorée, la préoccupation unique, la tendresse de toutes les heures. Il la tuait à la pose pour embellir l'autre, il ne tenait plus que de l'autre sa joie ou sa tristesse, selon qu'il la voyait vivre ou languir sous son pinceau. N'était-ce donc pas de l'amour, cela? et quelle souffrance de prêter sa chair, pour que l'autre naquît, pour que le cauchemar de cette rivale les hantât, fût toujours entre eux, plus puissant que le réel, dans l'atelier, à table, au lit, partout! Une poussière, un rien, de la couleur sur de la toile, une simple apparence qui rompait tout leur bonheur, lui, silencieux, indifférent, brutal parfois, elle, torturée de son abandon, désespérée de ne pouvoir chasser de son ménage cette concubine, si envahissante et si terrible dans son immobilité d'image! Et ce fut dès lors que Christine, décidément battue; sentit peser sur elle toute la souveraineté de l'art. Cette peinture, qu'elle avait déjà acceptée sans restrictions, elle la haussa encore, au fond d'un tabernacle farouche, devant lequel elle demeurait écrasée, comme devant ces puissants dieux de colère, que l'on honore, dans l'excès de haine et d'épouvante qu'ils inspirent. C'était une peur sacrée, la certitude qu'elle n'avait plus à lutter, qu'elle serait broyée ainsi qu'une paille, si elle s'entêtait davantage. Les toiles grandissaient comme des blocs, les plus petites lui semblaient triomphales, les moins bonnes l'accablaient de leur victoire; tandis qu'elle ne les jugeait plus, à terre, tremblante, les trouvant toutes formidables, répondant toujours aux questions de son mari: «Oh! très bien!... Oh! superbe!... Oh! extraordinaire, extraordinaire, celle-là!» Cependant, elle était sans colère contre lui, elle l'adorait d'une tendresse en pleurs, tellement elle le voyait se dévorer lui-même. Après quelques semaines d'heureux travail, tout s'était gâté, il ne pouvait se sortir de sa grande figure de femme. C'était pourquoi il tuait son modèle de fatigue, s'acharnant pendant des journées, puis lâchant tout pour un mois. À dix reprises, la figure fut commencée, abandonnée, refaite complètement. Une année, deux années s'écoulèrent, sans que le tableau aboutît, presque terminé parfois, et le lendemain gratté, entièrement à reprendre. Ah! cet effort de création dans l'oeuvre d'art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait, pour créer de la chair, souffler de la vie! Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l'Ange! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient ses muscles, sans qu'il pût jamais accoucher de son génie. Ce dont les autres se satisfaisaient, l'à-peu-près du rendu, les tricheries nécessaires le tracassaient de remords, l'indignaient comme une faiblesse lâche; et il recommençait, et il gâtait le bien pour le mieux, trouvant que ça ne «parlait» pas, mécontent de ses bonnes femmes, ainsi que le disaient plaisamment les camarades, tant qu'elles ne descendaient pas coucher avec lui. Que lui manquait-il donc, pour les créer vivantes? Un rien sans doute. Il était un peu en deçà, un peu au-delà peut-être. Un jour, le mot de génie incomplet; entendu derrière son dos, l'avait flatté et épouvanté. Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait, le détraquement héréditaire qui, pour quelques grammes de substance en plus ou en moins, au lieu de faire un grand homme, allait faire un fou. Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait son oeuvre, il emportait maintenant cette idée d'une impuissance fatale, il l'écoutait battre contre son crâne, comme le glas obstiné d'une cloche. Son existence devint misérable. Jamais le doute de lui-même ne l'avait traqué ainsi. Il disparaissait des journées entières; même il découcha une nuit, rentra hébété le lendemain, sans pouvoir dire d'où il revenait: on pensa qu'il avait battu la banlieue, plutôt que de se retrouver en face de son oeuvre manquée. C'était son unique soulagement, fuir dès que cette oeuvre l'emplissait de honte et de haine, ne reparaître que lorsqu'il se sentait le courage de l'affronter encore. Et, à son retour, sa femme elle-même n'osait le questionner, trop heureuse de le revoir, après l'anxiété de l'attente. Il courait 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500