d'habitude, données ainsi qu'une aumône aux femmes dont on se détache;
et, comment l'aimer encore, quand il s'échappait de ses bras, qu'il
montrait un air d'ennui dans les étreintes ardentes dont elle
l'étouffait toujours? comment l'aimer, si elle ne l'aimait pas de cette
autre affection de chaque minute, en adoration devant lui, s'immolant
sans cesse? Au fond d'elle, l'insatiable amour grondait, elle demeurait
la chair de passion, la sensuelle aux lèvres fortes dans la saillie
têtue des mâchoires. C'était une douleur triste, alors, après les
chagrins secrets de la nuit, de n'être plus qu'une mère jusqu'au soir,
de goûter une dernière et pâle jouissance dans la bonté, dans le bonheur
qu'elle tâchait de lui faire, au milieu de leur vie gâtée maintenant.
Seul, le petit Jacques eut à pâtir de ce déplacement de tendresse. Elle
le négligeait davantage, la chair, restée muette pour lui, ne s'étant
éveillée à la maternité que par l'amour. C'était l'homme adoré, désiré,
qui devenait son enfant; et l'autre, le pauvre être, demeurait un simple
témoignage de leur grande passion d'autrefois. À mesure qu'elle l'avait
vu grandir et ne plus demander autant de soins, elle s'était mise à le
sacrifier, sans dureté au fond, simplement parce qu'elle sentait ainsi.
À table, elle ne lui donnait que les seconds morceaux; la meilleure
place, près du poêle, n'était pas pour sa petite chaise; si la peur d'un
accident la secouait, le premier cri, le premier geste de protection
n'allait jamais vers sa faiblesse. Et sans cesse elle le reléguait, le
supprimait: «Jacques, tais-toi, tu fatigues ton père! Jacques, ne remue
donc pas, tu vois bien que ton père travaille!» L'enfant s'accommodait
mal de Paris. Lui, qui avait eu la campagne vaste pour se rouler en
liberté, étouffait dans l'espace étroit où il devait se tenir sage. Ses
belles couleurs rouges pâlissaient, il ne poussait plus que chétif,
sérieux comme un petit homme, les yeux élargis sur les choses. Il venait
d'avoir cinq ans, sa tête avait démesurément grossi, par un phénomène
singulier, qui faisait dire à son père: «Le gaillard a la caboche d'un
grand homme!» Mais, au contraire, il semblait que l'intelligence
diminuât, à mesure que le crâne augmentait. Très doux, craintif,
l'enfant s'absorbait pendant des heures, sans savoir répondre, l'esprit
en fuite; et, s'il sortait de cette immobilité, c'était dans des crises
folles de sauts et de cris, comme une jeune bête joueuse que l'instinct
emporte.
Alors, les «tiens-toi tranquille!» pleuvaient, car la mère ne pouvait
comprendre ces vacarmes subits, bouleversée de voir le père s'irriter à
son chevalet, se fâchant elle-même, courant vite rasseoir le petit dans
son coin. Calmé tout d'un coup, avec le frisson peureux d'un réveil trop
brusque, il se rendormait, les yeux ouverts, si paresseux à vivre, que
les jouets, des bouchons, des images, de vieux tubes de couleur lui
tombaient des mains. Déjà, elle avait essayé de lui apprendre ses
lettres. Il s'était débattu avec des larmes et l'on attendait un an ou
deux encore pour le mettre à l'école, où les maîtres sauraient bien le
faire travailler.
Christine, enfin, commençait à s'effrayer, devant la misère menaçante. À
Paris, avec cet enfant qui poussait, la vie était plus chère, et les
fins de mois devenaient terribles, malgré ses économies de toutes
sortes. Le ménage n'avait d'assurés que les mille francs de rente; et
comment vivre avec cinquante francs par mois, lorsqu'on avait prélevé
les quatre cents francs du loyer? D'abord, ils s'étaient tirés
d'embarras, grâce à quelques toiles vendues, Claude ayant retrouvé
l'ancien amateur de Gagnière, un de ces bourgeois détestés, qui ont des
âmes ardentes d'artistes, dans les habitudes maniaques où ils
s'enferment; celui-ci, M. Hue, un ancien chef de bureau, n'était
malheureusement pas assez riche pour acheter toujours, et il ne pouvait
que se lamenter sur l'aveuglement du public, qui laissait une fois de
plus le génie mourir de faim; car lui, convaincu, frappé par la grâce
dès le premier coup d'oeil, avait choisi les oeuvres les plus rudes,
qu'il pendait à côté de ses Delacroix, en leur prophétisant une fortune
égale. Le pis était que le père Malgras venait de se retirer, après
fortune faite: une très modeste aisance d'ailleurs, une rente d'une
dizaine de mille francs, qu'il s'était décidé à manger dans une petite
maison de Bois-Colombes, en homme prudent. Aussi fallait-il l'entendre
parler du fameux Naudet, avec le dédain des millions que remuait cet
agioteur, des millions qui lui retomberaient sur le nez, disait-il.
Claude, à la suite d'une rencontre, ne réussit qu'à lui vendre une
dernière toile, pour lui, une de ses académies de l'atelier Boutin, la
superbe étude de ventre que l'ancien marchand n'avait pu revoir sans un
regain de passion au coeur. C'était donc la misère prochaine, les
débouchés se fermaient au lieu de s'ouvrir, une légende inquiétante se
créait peu à peu autour de cette peinture continuellement repoussée du
Salon; sans compter qu'il aurait suffi, pour effrayer l'argent, d'un art
si incomplet et si révolutionnaire, où l'oeil effaré ne retrouvait
aucune des conventions admises.
Un soir, ne sachant comment acquitter une note de couleurs, le peintre
s'était écrié qu'il vivrait sur le capital de sa rente, plutôt que de
descendre à la production basse des tableaux de commerce. Mais
Christine, violemment, s'était opposée à ce moyen extrême: elle
rognerait encore sur les dépenses, enfin elle préférait tout à cette
folie, qui les jetterait ensuite au pavé, sans pain.
Après le refus de son troisième tableau, l'été fut si miraculeux, cette
année-là, que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Pas un nuage,
des journées limpides sur l'activité géante de Paris. Il s'était remis à
courir la ville, avec la volonté de chercher un coup, comme il le
disait: quelque chose d'énorme, de décisif, il ne savait pas au juste.
Et, jusqu'à septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une
semaine pour un sujet, puis déclarant que ce n'était pas encore ça. Il
vivait dans un continuel frémissement, aux aguets, toujours à la minute
de mettre la main sur cette réalisation de son rêve, qui fuyait
toujours. Au fond, son intransigeance de réaliste cachait des
superstitions de femme nerveuse, il croyait à des influences compliquées
et secrètes: tout allait dépendre de l'horizon choisi, néfaste ou
heureux.
Un après-midi, par un des derniers beaux jours de la saison, Claude
avait emmené Christine, laissant le petit Jacques à la garde de la
concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire,
quand ils sortaient ensemble. C'était une envie soudaine de promenade,
un besoin de revoir avec elle des coins chéris autrefois, derrière
lequel se cachait le vague espoir qu'elle lui porterait chance. Et ils
descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, restèrent un quart
d'heure sur le quai aux Ormes, silencieux, debout contre le parapet, à
regarder en face, de l'autre côté de la Seine, le vieil hôtel du Martoy,
où ils s'étaient aimés. Puis, toujours sans une parole, ils refirent
leur ancienne course, faite tant de fois; ils filèrent le long des
quais, sous les platanes, voyant à chaque pas se lever le passé; et tout
se déroulait, les ponts avec la découpure de leurs arches sur le satin
de l'eau, la Cité dans l'ombre que dominaient les tours jaunissantes de
Notre-Dame, la courbe immense de la rive droite, noyée de soleil,
terminée par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges
avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivière, les
lavoirs, les bains, les péniches. Comme jadis, l'astre à son déclin les
suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s'écornant
derrière la coupole de l'Institut: un coucher éblouissant, tel qu'ils
n'en avaient pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits
nuages, qui se changèrent en un treillis de pourpre, dont toutes les
mailles lâchaient des flots d'or. Mais, de ce passé qui s'évoquait, rien
ne venait qu'une mélancolie invincible, la sensation de l'éternelle
fuite, l'impossibilité de remonter et de revivre. Ces antiques pierres
demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui
avait coulé, leur semblait avoir emporté un peu d'eux-mêmes, le charme
du premier désir, la joie de l'espoir. Maintenant qu'ils
s'appartenaient, ils ne goûtaient plus ce simple bonheur de sentir la
pression tiède de leurs bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comme
enveloppés dans la vie énorme de Paris.
Au pont des Saints-Pères, Claude, désespéré, s'arrêta.
Il avait quitté le bras de Christine, il s'était retourné vers la pointe
de la Cité. Elle sentait le détachement qui s'opérait, elle devenait
très triste; et, le voyant s'oublier.
Là, elle voulut le reprendre.
«Mon ami, rentrons, il est l'heure... Jacques nous attend, tu sais.»
Mais il s'avança jusqu'au milieu du pont. Elle dut le suivre. De
nouveau, il demeurait immobile, les yeux toujours fixés là-bas, sur
l'île continuellement à l'ancre, sur ce berceau et ce coeur de Paris, où
depuis des siècles vient battre tout le sang de ses artères, dans la
perpétuelle poussée des faubourgs qui envahissent la plaine. Une flamme
était montée à son visage, ses yeux s'allumaient, il eut enfin un geste
large.
«Regarde! regarde!» D'abord, au premier plan, au-dessous d'eux, c'était
le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux de la navigation,
la grande berge pavée qui descend, encombrée de tas de sable, de
tonneaux et de sacs, bordée d'une file de péniches encore pleines, où
grouillait un peuple de débardeurs, que dominait le bras gigantesque
d'une grue de fonte; tandis que, de l'autre côté de l'eau, un bain,
froid, égayé par les éclats des derniers baigneurs de la saison,
laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient
de toiture. Puis, au milieu, la Seine vide montait, verdâtre, avec des
petits flots dansants, fouettée de blanc, de bleu et de rose. Et le pont
des Arts établissait un second plan, très haut sur ses charpentes de
fer, d'une légèreté de dentelle noire, animé du perpétuel va-et-vient
des piétons, une chevauchée de fourmis, sur la mince ligne de son
tablier. En dessous, la Seine continuait, au loin; on voyait les
vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des pierres; une
trouée s'ouvrait à gauche, jusqu'à l'île Saint-Louis, une fuite de
miroir d'un raccourci aveuglant; et l'autre bras tournait court,
l'écluse de la Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'écume. Le
long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes, des tapissières bariolées
défilaient avec une régularité mécanique de jouets d'enfants. Tout le
fond s'encadrait là, dans les perspectives des deux rives: sur la rive
droite, les maisons des quais, à demi cachées par un bouquet de grands
arbres, d'où émergeaient, à l'horizon, une encoignure de l'Hôtel de
ville et le clocher cané de Saint-Gervais, perdus dans une confusion de
faubourg; sur la rive gauche, une aile de l'Institut, la façade plate de
la Monnaie, des arbres encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre
de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se haussait, occupait le
ciel, c'était la Cité, cette proue de l'antique vaisseau, éternellement
dorée par le couchant. En bas, les peupliers du terre-plein verdissaient
en une masse puissante, cachant la statue. Plus haut, le soleil opposait
les deux faces, éteignant dans l'ombre les maisons grises du quai de
l'Horloge, éclairant d'une flambée les maisons vermeilles du quai des
Orfèvres, des files de maisons irrégulières, si nettes, que l'oeil en
distinguait les moindres détails, les boutiques, les enseignes,
jusqu'aux rideaux des fenêtres. Plus haut, parmi la dentelure des
cheminées, derrière l'échiquier oblique des petits toits, les poivrières
du Palais et les combles de la Préfecture étendaient des nappes
d'ardoises, coupées d'une colossale affiche bleue, peinte sur un mur,
dont les lettres géantes, vues de tout Paris, étaient comme
l'efflorescence de la fièvre moderne au front de la ville. Plus haut,
plus haut encore, par-dessus les tours jumelles de Notre-Dame, d'un ton
de vieil or, deux flèches s'élançaient, en arrière la flèche de la
cathédrale, sur la gauche la flèche de la Sainte-Chapelle, d'une
élégance si fine, qu'elles semblaient frémir à la brise, hautaine mâture
du vaisseau séculaire, plongeant dans la clarté, en plein ciel.
«Viens-tu, mon ami?» répéta Christine doucement.
Claude ne l'écoutait toujours pas, ce coeur de Paris l'avait pris tout
entier. La belle soirée élargissait l'horizon.
C'étaient des lumières vives, des ombres franches, une gaieté dans la
précision des détails, une transparence de l'air vibrante d'allégresse.
Et la vie de la rivière, l'activité des quais, cette humanité dont le
flot débouchait des rues, roulait sur les ponts, venait de tous les
bords de l'immense cuve, fumait là en une onde visible, en un frisson
qui tremblait dans le soleil. Un vent léger soufflait, un vol de petits
nuages roses traversait très haut l'azur pâlissant, tandis qu'on
entendait une palpitation énorme et lente, cette âme de Paris épandue
autour de son berceau.
Alors, Christine s'empara du bras de Claude, inquiète de le voir si
absorbé, saisie d'une sorte de peur religieuse; et elle l'entraîna,
comme si elle l'avait senti en grand péril. «Rentrons, tu te fais du
mal... Je veux rentrer.» Lui, à son contact, avait eu le tressaillement
d'un homme qu'on réveille. Puis, tournant la tête, dans un dernier
regard:
«Ah! mon Dieu! murmura-t-il, ah! mon Dieu! que c'est beau!» Il se laissa
emmener. Mais, toute la soirée, à table, près du poêle ensuite, et
jusqu'en se couchant, il resta étourdi, si préoccupé, qu'il ne prononça
pas quatre phrases, et que sa femme, ne pouvant tirer de lui une
réponse, finit également par se taire. Elle le regardait, anxieuse:
était-ce donc l'envahissement d'une maladie grave, quelque mauvais air
qu'il aurait pris au milieu de ce pont? Ses yeux vagues se fixaient sur
le vide, son visage s'empourprait d'un effort intérieur, on aurait dit
le travail sourd d'une germination, un être qui naissait en lui, cette
exaltation et cette nausée que les femmes connaissent.
D'abord, cela parut pénible, confus, obstrué de mille liens; puis, tout
se dégagea, il cessa de se retourner dans le lit, il s'endormit du
sommeil lourd des grandes fatigues.
Le lendemain, dès qu'il eut déjeuné, il se sauva. Et elle passa une
journée douloureuse, car si elle s'était rassurée un peu, en l'entendant
siffler au réveil des airs du Midi, elle avait une autre préoccupation,
qu'elle venait de lui cacher, dans la crainte de l'abattre encore. Ce
jour-là, pour la première fois, ils allaient manquer de tout; une
semaine entière les séparait du jour où ils touchaient la petite rente;
et elle avait dépensé son dernier sou le matin, il ne lui restait rien
pour le soir, pas même de quoi mettre un pain sur la tablé. À quelle
porte frapper? comment lui mentir davantage, quand il rentrerait ayant
faim? Elle se décida à engager la robe de soie noire dont Mme Vanzade
lui avait fait cadeau, autrefois; mais cela lui coûta beaucoup, elle
tremblait de peut et de honte, à l'idée de ce mont-de-piété, cette
maison publique des pauvres, où elle n'était jamais entrée. Une telle
crainte de l'avenir la tourmentait maintenant, que, sur les dix francs
qu'on lui prêta, elle se contenta de faire une soupe à l'oseille et un
ragoût de pommes de terre. Au sortir du bureau d'engagement, une
rencontre l'avait achevée.
Claude, justement, rentra très tard, avec des gestes gais, des yeux
clairs, toute une excitation de joie secrète; et il avait une grosse
faim, il cria, parce que le couvert n'était pas mis. Puis, quand il fut
attablé, entre Christine et le petit Jacques, il avala la soupe, dévora
une assiettée de pommes de terre.
«Comment! c'est tout? demanda-t-il ensuite. Tu aurais bien pu ajouter un
peu de viande... Est-ce qu'il a fallu encore acheter des bottines?»
Elle balbutia, n'osa dire la vérité, blessée au coeur de cette
injustice. Mais lui, continuait, la plaisantait sur les sous qu'elle
faisait disparaître pour se payer des choses; et, de plus en plus
surexcité, dans cet égoïsme des sensations vives qu'il semblait vouloir
garder pour lui, il s'emporta tout d'un coup contre Jacques.
«Tais-toi donc, sacré mioche! C'est agaçant à la fin!» Jacques, oubliant
de manger, tapait sa cuiller au bord de son assiette, les yeux rieurs,
l'air ravi de cette musique.
«Jacques, tais-toi! gronda la mère à son tour. Laisse ton père manger
tranquille!» Et le petit, effrayé, tout de suite très sage, retomba dans
son immobilité morne, les yeux ternes sur ses pommes de terre, qu'il ne
mangeait toujours pas.
Claude affecta de se bourrer de fromage, tandis que Christine, désolée,
parlait d'aller chercher un morceau de viande froide chez le charcutier;
mais il refusait, il la retenait, par des paroles qui la chagrinaient
davantage.
Puis, quand la table fut desservie et qu'ils se retrouvèrent tous les
trois autour de la lampe pour la soirée, elle cousant, le petit muet
devant un livre d'images, lui tambourina longtemps de ses doigts,
l'esprit perdu, retourné là-bas, d'où il venait. Brusquement, il se
leva, se rassit avec une feuille de papier et un crayon, se mit à jeter
des traits rapides, sous la clarté ronde et vive qui tombait de
l'abat-jour. Et ce croquis, fait de souvenir, dans le besoin qu'il avait
de traduire au-dehors le tumulte d'idées battant son crâne, ne suffit
même bientôt plus à le soulager.
Cela le fouettait au contraire, toute la rumeur dont il débordait lui
sortait des lèvres, il finit par dégonfler son cerveau en un flot de
paroles. Il aurait parlé aux murs, il s'adressait à sa femme, parce
qu'elle était là.
«Tiens! c'est ce que nous avons vu hier... Oh! superbe! J'y ai passé
trois heures aujourd'hui, je tiens mon affaire, oh! quelque chose
d'étonnant, un coup à tout démolir...
Regarde! je me plante sous le pont, j'ai pour premier plan le port
Saint-Nicolas, avec sa grue, ses péniches qu'on décharge, son peuple de
débardeurs. Hein? tu comprends, c'est Paris qui travaille, ça! des
gaillards solides, étalant le nu de leur poitrine et de leurs bras...
Puis, de l'autre côté, j'ai le bain froid, Paris qui s'amuse, et une
barque sans doute, là, pour occuper le centre de la composition; mais
ça, je ne sais pas bien encore, il faut que je cherche...
Naturellement, la Seine au milieu, large, immense...» Du crayon, à
mesure qu'il parlait, il indiquait les contours fortement, reprenant à
dix fois les traits hâtifs, crevant le papier, tant il y mettait
d'énergie. Elle, pour lui être agréable, se penchait, affectait de
s'intéresser vivement à ses explications. Mais le croquis s'embrouillait
d'un tel écheveau de lignes, se chargeait d'une si grande confusion de
détails sommaires, qu'elle n'y distinguait rien. «Tu suis, n'est-ce pas?
--Oui, oui, très beau!...
--Enfin, j'ai le fond, les deux trouées de la rivière avec les quais, la
Cité triomphale au milieu, s'enlevant sur le ciel... Ah! ce fond, quel
prodige! On le voit tous les jours, on passe devant sans s'arrêter; mais
il vous pénètre, l'admiration s'amasse; et, un bel après-midi, il
apparaît. Rien au monde n'est plus grand, c'est Paris lui même, glorieux
sous le soleil... Dis? étais-je bête de n'y pas songer! Que de fois
j'ai regardé sans voir! Il m'a fallu tomber là, après cette course le
long des quais...
Et, tu te rappelles, il y a un coup d'ombre de ce côté, le soleil ici
tape droit, les tours sont là-bas, la flèche de la Sainte-Chapelle
s'amincit, d'une légèreté d'aiguille dans le ciel... Non, elle est plus
à droite, attends que je te montre...» Il recommença, il ne se lassait
point, reprenait sans cesse le dessin, se répandait en mille petites
notes caractéristiques, que son oeil de peintre avait retenues:
à cet endroit, l'enseigne rouge d'une boutique lointaine qui vibrait;
plus près, un coin verdâtre de la Seine, où semblaient nager des plaques
d'huile; et le ton fin d'un arbre, et la gamme des gris pour les
façades, et la qualité lumineuse du ciel. Elle, complaisamment,
l'approuvait toujours, tâchait de s'émerveiller.
Mais Jacques, une fois encore, s'oubliait. Après être resté longtemps
silencieux devant son livre, absorbé sur une image qui représentait un
chat noir, il s'était mis à chantonner doucement des paroles de sa
composition:
«Oh! gentil chat! oh! vilain chat! oh! gentil et vilain chat!» et cela à
l'infini, du même ton lamentable.
Claude, agacé par ce bourdonnement, n'avait pas compris d'abord ce qui
l'énervait ainsi, pendant qu'il parlait. Puis, la phrase obsédante de
l'enfant lui était nettement entrée dans les oreilles.
«As-tu fini de nous assommer avec ton chat! cria-t-il, furieux.
--Jacques, tais-toi, quand ton père cause! répéta Christine.
--Non, ma parole! il devient idiot... Vois-moi sa tête, s'il n'a pas
l'air d'un idiot. C'est désespérant... Réponds, qu'est-ce que tu veux
dire, avec ton chat qui est gentil et qui est vilain?».
Le petit, blême, dodelinant sa tête trop grosse, répondit d'un air de
stupeur:
«Sais pas.» Et, comme son père et sa mère se regardaient, découragés,
il appuya une de ses joues dans son livre ouvert, il ne bougea plus, ne
parla plus, les yeux tout grands.
La soirée s'avançait, Christine voulut le coucher; mais Claude avait
déjà repris ses explications. Maintenant, il annonçait qu'il irait, dès
le lendemain, faire un croquis sur nature, simplement pour fixer ses
idées. Il en vint aussi à dire qu'il s'achèterait un petit chevalet de
campagne, une emplette rêvée depuis des mois. Il insista, parla
d'argent: Elle se troublait, elle finit par avouer tout, le dernier sou
mangé le matin, la robe de soie engagée pour le dîner du soir. Et il eut
alors un accès de remords et de tendresse, il l'embrassa en lui
demandant pardon de s'être plaint, à table. Elle devait l'excuser, il
aurait tué père et mère, comme il le répétait, lorsque cette sacrée
peinture le tenait aux entrailles. D'ailleurs, le mont-de-piété le fit
rire, il défiait la misère.
«Je te dis que ça y est! s'écria-t-il. Ce tableau-là, vois-tu, c'est le
succès.» Elle se taisait, elle songeait à la rencontre qu'elle avait
faite et qu'elle voulait lui cacher; mais, invinciblement, cela sortit
de ses lèvres, sans cause apparente, sans transition, dans la sorte de
torpeur qui l'avait envahie.
«Mme Vanzade est morte.» Lui, s'étonna. Ah! vraiment! Comment le
savait-elle?
«L'ai rencontré l'ancien valet de chambre... Oh! un monsieur à cette
heure, très gaillard, malgré ses soixante-dix ans. Je ne le
reconnaissais pas, c'est lui qui m'a parlé... Oui, elle est morte, il y
a six semaines. Ses millions ont passé aux hospices, sauf une rente que
les deux vieux serviteurs mangent aujourd'hui en petits bourgeois.»
Il la regardait, il murmura enfin d'une voix triste:
«Ma pauvre Christine, tu as des regrets, n'est-ce pas?
Elle t'aurait dotée, elle t'aurait mariée, je te le disais bien jadis.
Tu serais peut-être son héritière, et tu ne crèverais pas la faim avec
un toqué comme moi.» Mais elle parut alors s'éveiller. Elle rapprocha
violemment sa chaise, elle le saisit d'un bras, s'abandonna contre lui,
dans une protestation de tout son être.
«Qu'est-ce que tu dis? Oh! non, oh! non... Ce serait une honte, si
j'avais songé à son argent. Je te l'avouerais, tu sais que je ne suis
pas menteuse; mais j'ignore moi-même ce que j'ai eu, un bouleversement,
une tristesse. Ah! vois-tu, une tristesse à croire que tout allait finir
pour moi... C'est le remords sans doute, oui, le remords de l'avoir
quittée brutalement, cette pauvre infirme, cette femme si vieille, qui
m'appelait sa fille. J'ai mal agi, ça ne me portera pas chance. Va, ne
dis pas non, je le sens bien, que c'est fini pour moi désormais.» Et
elle pleura, suffoquée par ces regrets confus, où elle ne pouvait lire,
sous cette sensation unique que son existence était gâtée, qu'elle
n'avait plus que du malheur à attendre de la vie.
«Voyons, essuie tes yeux, reprit-il, devenu tendre. Toi qui n'étais pas
nerveuse, est-ce possible que tu te forges des chimères et que tu te
tourmentes de la sorte?... Que diable, nous nous en tirerons! Et,
d'abord, tu sais que c'est toi qui m'as fait trouver mon tableau...
Hein? tu n'es pas si maudite puisque tu portes chance!» Il riait, elle
hocha la tête, en voyant bien qu'il voulait la faire sourire. Son
tableau, elle en souffrait déjà; car, là-bas, sur le pont, il l'avait
oubliée, comme si elle eût cessé d'être à lui; et depuis la veille, elle
le sentait de plus en plus loin d'elle, ailleurs, dans un monde où elle
ne montait pas. Mais elle se laissa consoler, ils échangèrent un de
leurs baisers d'autrefois, avant de quitter la table, pour se mettre au
lit.
Le petit Jacques n'avait rien entendu. Engourdi d'immobilité, il venait
de s'endormir, la joue dans son livre d'images; et sa tête trop grosse
d'enfant manqué du génie, si lourde parfois qu'elle lui pliait le cou,
blêmissait sous la lampe. Lorsque sa mère le coucha, il n'ouvrit même
pas les yeux.
Ce fut à cette époque seulement que Claude eut l'idée d'épouser
Christine. Tout en cédant aux conseils de Sandoz, qui s'étonnait d'une
irrégularité inutile, il obéit surtout à un sentiment de pitié, au
besoin de se montrer bon pour elle et de se faire ainsi pardonner ses
torts. Depuis quelque temps, il la voyait si triste, si inquiète de
l'avenir, qu'il ne savait de quelle joie l'égayer. Lui-même
s'aigrissait, retombait dans ses anciennes colères, la traitait parfois
en servante à qui l'on donne ses huit jours. Sans doute, d'être sa femme
légitime, elle se sentirait plus chez elle et souffrirait moins de ses
brusqueries. Du reste, elle n'avait pas reparlé de mariage, comme
détachée du monde, d'une discrétion qui s'en remettait à lui seul; mais
il comprenait qu'elle se chagrinait de n'être pas reçue chez Sandoz; et,
d'autre part, ce n'était plus la liberté ni la solitude de la campagne,
c'était Paris, avec les mille méchancetés du voisinage, des liaisons
forcées, tout ce qui blesse une femme vivant chez un homme. Lui, au
fond, n'avait contre le mariage que ses anciennes préventions d'artiste
débridé dans la vie. Puisqu'il ne devait jamais la quitter, pourquoi ne
pas lui faire ce plaisir? Et, en effet, quand il lui en parla, elle eut
un grand cri, elle se jeta à son cou, surprise elle-même d'en éprouver
une si grosse émotion. Pendant une semaine, elle en fut profondément
heureuse. Ensuite, cela se calma, longtemps avant la cérémonie.
D'ailleurs, Claude ne hâta aucune des formalités, et l'attente des
papiers nécessaires fut longue. Il continuait à réunir des études pour
son tableau, elle semblait ainsi que lui sans impatience. À quoi bon?
cela n'apporterait certainement rien de nouveau dans leur existence. Ils
avaient résolu de se marier seulement à la mairie, non par un mépris
affiché de la religion, mais pour faire vite et simple. La question des
témoins les embarrassa un instant. Comme elle ne connaissait personne,
il lui donna Sandoz et Mahoudeau; d'abord, au lieu de ce dernier, il
avait bien songé à Dubuche; seulement, il ne le voyait plus, et il
craignit de le compromettre. Pour lui-même, il se contenta de Jory et de
Gagnière. La chose resterait ainsi entre camarades, personne n'en
causerait.
Des, semaines s'étaient passées, on se trouvait en décembre, par un
froid terrible. La veille du mariage, bien qu'il leur restât trente-cinq
francs à peine, ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs
témoins, avec une simple poignée de main; et, voulant éviter un gros
dérangement chez eux, ils résolurent de leur offrir à déjeuner, dans un
petit restaurant du boulevard de Clichy.
Puis, chacun rentrerait chez soi.
Le matin, comme Christine mettait un col à une robe de laine grise,
qu'elle avait eu la coquetterie de se faire pour la circonstance,
Claude, déjà en redingote, piétinant d'ennui, eut l'idée d'aller prendre
Mahoudeau, en prétextant que ce gaillard était bien capable d'oublier le
rendez-vous.
Depuis l'automne, le sculpteur habitait Montmartre, un petit atelier de
la rue des Tilleuls, à la suite d'une série de drames qui avaient
bouleversé son existence: d'abord, faute de paiement, une expulsion de
l'ancienne boutique de fruitière qu'il occupait rue du Cherche-Midi;
ensuite une rupture définitive avec Chaîne, que le désespoir de ne pas
vivre de ses pinceaux venait de jeter dans une aventure commerciale,
faisant les foires de la banlieue de Paris, tenant un jeu de tournevire
pour le compte d'une veuve, et, enfin, un envolement brusque de
Mathilde, l'herboristerie vendue, l'herboriste disparue, enlevée sans
doute, cachée au fond d'un logement discret par quelque monsieur à
passions. Maintenant donc, il vivait seul, dans un redoublement de
misère, mangeant lorsqu'il avait des ornements de façade à gratter ou
quelque figure d'un confrère plus heureux à mettre au point.
«Tu entends, je vais le chercher, c'est plus sûr, répéta Claude à
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