Et puis, le public aime ça, qu'on lui découvre des grands hommes.
--Sans doute, la bêtise du public est infinie, je veux bien que vous
l'exploitiez... Seulement, je me rappelle nos débuts, à nous autres.
Fichtre! nous n'étions pas gâtés, nous avions devant nous dix ans de
travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme ça de la
peinture... Tandis que, maintenant, le premier godelureau sachant
camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicité.
Et quelle publicité! un charivari d'un bout de la France à l'autre, de
soudaines renommées qui poussent du soir au matin, et qui éclatent en
coups de foudre, au milieu des populations béantes. Sans parler des
oeuvres, ces pauvres oeuvres annoncées par des salves d'artillerie,
attendues dans un délire d'impatience, enrageant Paris pendant huit
jours, puis tombant à l'éternel oubli!
--C'est le procès à la presse d'informations que vous faites là, déclara
Jory, qui était allé s'allonger sur le divan, en allumant un nouveau
cigare. Il y a du bien et du mal à en dire, mais il faut être de son
temps, que, diable!» Bongrand secouait la tête; et il repartit, dans une
hilarité énorme:
«Non! non! on ne peut plus lâcher la moindre croûte, sans devenir un
jeune maître... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes
maîtres!» Mais, comme si une association d'idées s'était produite en
lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question:
«À propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau?
--Oui», répondit simplement le jeune homme.
Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible était monté
à leurs lèvres, et Bongrand ajouta enfin:
«En voilà un qui vous pille!».
Jory, pris d'un embarras, avait baissé les yeux, se demandant s'il
défendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire,
car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une
reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. Est-ce que
le sujet n'était pas moderne? est-ce que ce n'était pas joliment peint,
dans la gamme claire de l'école nouvelle? Peut-être aurait-on pu désirer
plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature à chacun; puis,
ça ne traînait pas dans les rues, le charrue et la distinction.
Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges
paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne
pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. «Fichez-nous la paix,
hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus bêtes que
nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune
monsieur-là, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste à lui
voler son originalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École des
Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on
garde le dessin banal et correct, la composition agréable de tout le
monde, enfin la formule qu'on enseigne là-bas, pour l'agrément des
bourgeois. Et l'on noie ça de facilité, oh cette facilité exécrable des
doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilité
coulante, plaisante, qui fait le succès et qui devrait être punie du
bagne, entendez-vous!» Il brandissait en l'air sa palette et ses
brosses, dans ses deux poings fermés.
«Vous êtes sévère, dit Claude gêné. Fagerolles a vraiment des qualités
de finesse.
--On m'a conté, murmura Jory, qu'il venait de passer un traité très
dangereux avec Naudet.»
Ce nom jeté ainsi dans la conversation, détendit une fois encore
Bongrand, qui répéta, en dodelinant des épaules:
«Ah! Naudet... ah! Naudet...» Et il les amusa beaucoup, avec Naudet,
qu'il connaissait bien. C'était un marchand, qui, depuis quelques
années, révolutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus
du vieux jeu, la redingote crasseuse et le goût si fin du père Malgras,
les toiles des débutants guettées, achetées à dix francs pour être
revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la
moue devant l'oeuvre convoitée pour la déprécier, adorant au fond la
peinture, gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques
sous de capital, dans des opérations prudentes.
Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de
fantaisie, brillant à la cravate, pommadé, astiqué, verni; grand train
d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil à l'Opéra, table réservée chez
Bignon, fréquentant partout où il était décent de se montrer. Pour le
reste, un spéculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la
bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il devinait
l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait le génie discuté d'un
grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enflé de fausses
hardiesses, allait faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi
qu'il bouleversait ce marché, en écartant l'ancien amateur de goût et en
ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se connaît pas en art,
qui achète un tableau comme valeur de Bourse, par vanité ou dans
l'espoir qu'elle montera.
Là, Bongrand, très farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit à
jouer la scène. Naudet arrive chez Fagerolles. «Vous avez du génie, mon
cher. Ah! votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien?--Cinq cents
francs.
--Mais vous êtes fou! il en valait douze cents.
Et celui-ci, qui vous reste, combien?--Mon Dieu! je ne sais pas, mettons
douze cents.--Allons donc, douze cents! Vous ne m'entendez donc pas, mon
cher? il en vaut deux mille! Je le prends à deux mille. Et, dès
aujourd'hui, vous ne travaillez plus que pour moi, Naudet; Adieu, adieu,
mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est faite, je m'en
charge.» Le voilà parti, il emporte le tableau dans sa voiture, il le
promène chez ses amateurs, parmi lesquels il a répandu la nouvelle qu'il
venait de découvrir un peintre extraordinaire. Un de ceux-ci finit par
mordre et demande le prix. «Cinq mille. Comment! cinq mille! le tableau
d'un inconnu, vous vous moquez de moi!--Écoutez, je vous propose une
affaire: je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le
reprendre à six mille dans un an, s'il a cessé de vous plaire.» Du coup,
l'amateur est tenté: que risque-t-il? bon placement au fond, et il
achète. Alors, Naudet ne perd pas de temps, il en case de la sorte neuf
ou dix dans l'année. La vanité se mêle à l'espoir du gain, les prix
montent, une cote s'établit, si bien que, lorsqu'il retourne chez son
amateur, celui-ci, au lieu de rendre le tableau, en paie un autre huit
mille. Et la hausse va toujours son train, et la peinture n'est plus
qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes Montmartre, lancées par
des banquiers, et autour desquelles on se bat à coups de billets de
banque!...
Claude s'indignait, Jory trouvait ça très fort, lorsqu'on frappa.
Bongrand, qui alla ouvrir, eut une exclamation.
«Tiens! Naudet!... Justement, nous parlions de vous.» Naudet, très
correct, sans une moucheture de boue, malgré le temps atroce, saluait,
entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui pénètre
dans une église.
«Très heureux, très flatté, cher maître... Et vous ne disiez que du
bien, j'en suis sûr.
--Mais pas du tout, Naudet, pas du tout! reprit Bongrand d'une voix
tranquille. Nous disions que votre façon d'exploiter la peinture était
en train de nous donner une jolie génération de peintres moqueurs,
doublée d'hommes d'affaires malhonnêtes.» Sans s'émouvoir, Naudet
souriait.
«Le mot est dur, mais si charmant! Allez, allez, cher maître, rien ne me
blesse de vous.» Et, tombant en extase devant le tableau, les deux
petites femmes qui cousaient:
«Ah! mon Dieu! je ne le connaissais pas, c'est une merveille!... Ah!
cette lumière; cette facture si solide et si large! Il faut remonter à
Rembrandt, oui, à Rembrandt!... Écoutez, cher maître, je suis venu
simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est ma bonne étoile qui
m'a conduit. Faisons enfin une affaire, cédez-moi ce bijou... Tout ce
que vous voudrez, je le couvre d'or.» On voyait le dos de Bongrand
s'irriter à chaque phrase.
Il l'interrompit rudement.
«Trop tard, c'est vendu.
--Vendu, mon Dieu! Et vous ne pouvez vous dégager?
Dites-moi au moins à qui, je ferai tout, je donnerai tout...
Ah! quel coup terrible! vendu, en êtes-vous bien sûr?
Si l'on vous offrait le double?
--C'est vendu, Naudet, et en voilà assez, hein!» Pourtant, le marchand
continua à se lamenter. Il resta quelques minutes encore, se pâma devant
d'autres études, fit le tour de l'atelier avec les coups d'oeil aigus
d'un parieur qui cherche la chance. Lorsqu'il comprit que l'heure était
mauvaise et qu'il n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de
gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le palier.
Dès qu'il ne fut plus là, Jory, qui avait écouté avec surprise, se
permit une question.
«Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce n'est pas vendu, n'est-ce
pas?».
Bongrand, sans répondre d'abord, revint devant sa toile.
Puis, de sa voix tonnante, mettant dans ce cri toute la souffrance
cachée, tout le combat naissant qu'il n'avouait pas:
«Il m'embête! jamais il n'aura rien!... Qu'il achète à Fagerolles!».
Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory prirent eux-même congé, en le
laissant au travail, acharné dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand
le premier se fut séparé de son compagnon, il ne rentra pas tout de
suite rue de Douai, malgré sa longue absence. Un besoin de marcher
encore, de s'abandonner à ce Paris, où les rencontres d'une seule
journée lui emplissaient le crâne, le fit errer jusqu'à la nuit noire,
dans la boue glacée des rues, sous la clarté des becs de gaz, qui
s'allumaient un à un, pareils à des étoiles fumeuses au fond du
brouillard.
Claude attendit impatiemment le jeudi, pour dîner chez Sandoz: car ce
dernier, immuable, recevait toujours les camarades, une fois par
semaine. Venait qui voulait, le couvert était mis. Il avait eu beau se
marier, changer son existence, se jeter en pleine lutte littéraire: il
gardait son jour, ce jeudi qui datait de sa sortie du collège, au temps
des premières pipes. Ainsi qu'il le répétait lui-même, en faisant
allusion à sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus.
«Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement à Claude, ça m'ennuie
beaucoup...
--Quoi donc?
--Tu n'es pas marié... Oh! moi, tu sais, je recevrais bien volontiers ta
femme... Mais ce sont les imbéciles, un tas de bourgeois qui me
guettent et qui raconteraient des abominations...
--Mais certainement, mon vieux, mais Christine elle même refuserait
d'aller chez toi... Oh! nous comprenons très bien, j'irai seul, compte
là-dessus!» Dès six heures, Claude se rendit chez Sandoz, rue Nollet, au
fond des Batignolles; et il eut toutes les peines du monde à découvrir
le petit pavillon que son ami occupait. D'abord, il entra dans une
grande maison bâtie sur la rue, s'adressa au concierge, qui lui fit
traverser trois cours; puis, il fila le long d'un couloir entre deux
autres bâtisses, descendit un escalier de quelques marches, buta contre
la grille d'un étroit jardin: c'était là, le pavillon se trouvait au
bout d'une allée. Mais il faisait si noir, il avait si bien failli se
rompre les jambes dans l'escalier, qu'il n'osait se risquer davantage,
d'autant plus qu'un chien énorme aboyait furieusement. Enfin, il
entendit la voie de Sandoz, qui s'avançait en calmant le chien.
«Ah! c'est toi... Hein? nous sommes à la campagne.
On va mettre une lanterne, pour que notre monde ne se casse pas la
tête... Entre, entre... Sacré Bertrand, veux-tu te taire! Tu ne vois
donc pas que c'est un ami, imbécile!» Alors, le chien les accompagna
vers le pavillon, la queue haute, en sonnant une fanfare d'allégresse.
Une jeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle vint accrocher à
la grille, pour éclairer le terrible escalier.
Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite pelouse centrale, plantée
d'un immense prunier, dont l'ombrage pourrissait l'herbe; et, devant la
maison, très basse, de trois fenêtres de façade seulement, régnait une
tonnelle de vigne vierge, où luisait un banc tout neuf, installé là
comme ornement sous les pluies d'hiver, en attendant le soleil.
«Entre», répéta Sandoz.
Il l'introduisit, à droite du vestibule, dans le salon, dont il avait
fait son cabinet de travail. La salle à manger et la cuisine étaient à
gauche. En haut, sa mère, qui ne quittait plus le lit, occupait la
grande chambre; tandis que le ménage se contentait de l'autre et du
cabinet de toilette, placé entre les deux pièces. Et c'était tout, une
vraie boîte de carton, des compartiments de tiroir, que séparaient des
cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail
et d'espoir cependant, vaste à côté des greniers de jeunesse, égayée
déjà d'un commencement de bien-être et de luxe.
«Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus
commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pièce à moi tout seul. Et
j'ai acheté une table de chêne pour écrire, et ma femme m'a donné ce
palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic!» Justement, sa
femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux
bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, très simple, un
large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante à
demeure, elle s'occupait de la cuisine, était fière de certains de ses
plats, mettait le ménage sur un pied de propreté et de gourmandise
bourgeoises.
Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.
«Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette...
Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une
amende de cinq sous.» Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la
cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire
la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari
lui-même, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il.
«Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gâte.» Mais
Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en
train, écrites dans la matinée, se mit à parler du premier roman de sa
série, qu'il avait publié en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son
pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique
hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût
assassiné les gens, à la corne d'un bois.
Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille
carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui
restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles
bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître
soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le
baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle
tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en
création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de
l'animalité à l'autre, sans haut ni-bas, sans beauté ni laideur; et les
audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des
mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort
enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et
l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis
dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait
aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de
comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés
imbéciles qu'on lui prêtait.
«Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de
méchants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase écrite,
l'image, la vie du style. Oui, la haine de la littérature, toute la
bourgeoisie en crève!» Il se tut, envahi d'une tristesse.
«Bah! dit Claude après un silence, tu es heureux, tu travailles, tu
produis, toi!» Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque douleur.
«Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu'à la dernière
page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels désespoirs, au
milieu de quels tourments! Est-ce que ces crétins ne vont pas s'aviser
aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon oeuvre
poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la
veille, de crainte de les juger si exécrables que je ne puisse trouver
ensuite la force de continuer!...
Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis,
parce que je suis né pour ça; mais, va, je n'en suis pas plus gai,
jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!»
Un éclat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchanté de l'existence,
racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa
soirée libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui s'étaient
rencontrés à la porte, arrivèrent en causant. Le premier, enfoncé depuis
quelques mois dans une théorie des couleurs, expliquait à l'autre son
procédé.
«Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit;
parce qu'il se détache sur le bleu du ciel, dont la couleur
complémentaire, l'orangé, se combine avec le rouge.»
Claude, intéressé, le questionnait déjà, lorsque la bonne apporta un
télégramme. «Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de
nous surprendre vers onze heures.» À ce moment, Henriette ouvrit la
porte toute grande, et annonça elle-même le dîner. Elle n'avait plus son
tablier de cuisinière, elle serrait gaiement, en maîtresse de maison,
les mains qui se tendaient. À table! à table! il était sept heures et
demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que
Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre:
il devenait ridicule, Fagerolles, à poser pour le jeune maître, accablé
de travaux!
La salle à manger où l'on passa, était si petite que, voulant y
installer le piano, on avait dû percer une sorte d'alcôve, dans un
cabinet noir, réservé jusque-là à la vaisselle. Pourtant, les grands
jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la
suspension de porcelaine blanche, mais à la condition de condamner le
buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une
assiette. D'ailleurs, c'était la maîtresse de maison qui servait; et le
maître, lui, se plaçait en face, contre le buffet bloqué, pour y prendre
et passer ce dont on avait besoin.
Henriette avait mis Claude à sa droite, Mahoudeau à sa gauche; tandis
que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz.
«Françoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rôties, elles sont sur le
fourneau.»
Et, la bonne lui ayant apporté les rôties, elle les distribuait deux par
deux dans les assiettes, puis commençait à verser dessus le bouillon de
la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit.
«Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous là, près de Claude.» Il
s'excusa d'un air de galante politesse, allégua un rendez-vous
d'affaires. Très élégant maintenant, pincé dans des vêtements de coupe
anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe de
débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua
la main de son voisin, il affecta une vive joie.
«Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui,
j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-bas; et puis, tu sais, la vie...»
Claude, pris de malaise devant ces protestations, tâchait de répondre
avec une cordialité pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir,
le sauva, en s'impatientant.
«Voyons, Fagerolles, répondez-moi... Est-ce deux rôties que vous
désirez?
--Certainement, madame, deux rôties... Je l'adore, la bouillabaisse.
D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!» Tous, en effet, se
pâmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui déclaraient n'en avoir jamais
mangé de meilleure à Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose
encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne
suffisait que juste à remplir les assiettes qui lui revenaient; et même
elle quitta sa chaise, courut en personne chercher à la cuisine le reste
du bouillon, car la servante perdait la tête.
«Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mangé.»
Mais elle s'entêtait, demeurait debout.
«Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derrière toi, sur le
buffet... Jory préfère les tartines, la mie qui trempe.»
Sandoz se leva à son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait
Jory sur les pâtées qu'il aimait.
Et Claude, pénétré par cette bonhomie heureuse, comme réveillé d'un long
sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quittés la
veille, ou s'il y avait bien quatre années qu'il n'eût dîné là, un
jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait changés, Mahoudeau
aigri de misère, Jory enfoncé dans sa jouissance; Gagnière plus
lointain, envolé ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles,
près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération de sa cordialité.
Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, à l'usure de
l'existence; mais ce n'était pas cela seulement, des vides paraissaient
se faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien qu'ils fussent
coude à coude, trop serrés autour de cette table. Puis, le milieu était
nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par
sa présence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui
meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de
recommencement? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette
place, le jeudi de la semaine précédente? et il crut comprendre enfin:
c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé, aussi entêté dans ses
habitudes de coeur que dans ses habitudes de travail, radieux de les
recevoir à la table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de
partager avec eux son maigre repas de garçon. Un rêve d'éternelle amitié
l'immobilisait, des jeudis pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux
derniers lointains de l'âge. Tous éternellement ensemble! tous partis à
la même heure et arrivés dans la même victoire! Il dut deviner la pensée
qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon
rire de jeunesse:
«Hein? vieux, t'y voilà encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as
manqué!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mêmes...
N'est-ce pas? vous autres!».
Ils répondirent par des hochements de tête. Sans doute, sans doute!...
«Seulement, continua-t-il épanoui, la cuisine est un peu meilleure que
rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles!» Après la
bouillabaisse, un civet de lièvre avait paru; et une volaille rôtie,
accompagnée d'une salade, termina le dîner. Mais on resta longtemps à
table, le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas la fièvre
ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se
taire, en voyant que personne ne l'écoutait. Au fromage, cependant,
lorsqu'on eut goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont
le ménage s'était risqué à faire venir une pièce, sur les droits
d'auteur du premier roman, les voix s'élevèrent, on s'anima.
«Alors, tu as traité avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage
osseux d'affamé s'était creusé encore. Est-ce vrai qu'il t'assure
cinquante mille francs la première année?» Fagerolles répondit du bout
des lèvres:
«Oui, cinquante mille... Mais rien n'est fait, je me tâte, c'est raide
de s'engager ainsi. Ah! c'est moi qui ne m'emballe pas!--Fichtre!
murmura le sculpteur, tu es difficile. Pour vingt francs par jour, moi,
je signe ce qu'on voudra.» Tous, maintenant, écoutaient Fagerolles, qui
jouait l'homme excédé par le succès naissant. Il avait toujours sa jolie
figure inquiétante de gueuse; mais un certain arrangement des cheveux,
la coupe de la barbe lui donnaient une gravité. Bien qu'il vînt encore
de loin en loin chez Sandoz, il se séparait de la bande, se lançait sur
les boulevards, fréquentait les cafés, les bureaux de rédaction, tous
les lieux de publicité où il pouvait faire des connaissances utiles.
C'était une tactique, une volonté de se tailler son triomphe à part,
cette idée maligne que, pour réussir, il ne fallait plus avoir rien de
commun avec ces révolutionnaires, ni un marchand, ni les relations, ni
les habitudes. Et l'on disait même qu'il mettait les femmes de deux ou
trois salons dans sa chance, non pas en mâle brutal comme Jory, mais en
vicieux supérieur à ses passions, en simple chatouilleur de baronnes sur
le retour.
Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique dessein de se
donner une importance, car il avait la prétention d'avoir fait
Fagerolles, comme il prétendait jadis avoir fait Claude.
«Dis donc, as-tu lu l'étude de Vernier sur toi? En voilà un encore qui
me répète!
--Ah! il en a, lui, des articles!» soupira Mahoudeau.
Fagerolles eut un geste insouciant de la main; mais il souriait, avec le
mépris caché de ces pauvres diables si peu adroits, s'entêtant à une
rudesse de niais, lorsqu'il était si facile de conquérir la foule. Ne
lui suffisait-il pas de rompre, après les avoir pillés? Il bénéficiait
de toute la haine qu'on avait contre eux, on couvrait d'éloges ses
toiles adoucies, pour achever de tuer leurs oeuvres obstinément
violentes.
«As-tu lu, toi, l'article de Vernier? répéta Jory à Gagnière. N'est-ce
pas qu'il dit ce que j'ai dit?» Depuis un instant, Gagnière s'absorbait
dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet
du vin tachait de rouge. Il sursauta.
«Hein! l'article de Vernier?
--Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles.»
Stupéfait, il se tourna vers celui-ci.
«Tiens! on écrit des articles sur toi... Je n'en sais rien, je ne les
ai pas vus... Ah! on écrit des articles sur toi; pourquoi donc?» Un fou
rire s'éleva, Fagerolles seul ricanait de mauvaise grâce, croyant à une
farce méchante. Mais Gagnière était d'une absolue bonne foi: il
s'étonnait qu'on pût faire un succès à un peintre qui n'observait
seulement pas la loi des valeurs. Un succès à ce truqueur-là, jamais de
la vie! Que devenait la conscience?
Cette gaieté bruyante échauffa la fin du dîner. On ne mangeait plus,
seule la maîtresse de maison voulait encore remplir les assiettes.
«Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz, très excité au milieu du
bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.» On se récria,
tous se levèrent. Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la
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