le bonhomme! et tu vas voir son plan: il se faisait envoyer de l'huile
d'olive de Saint-Firmin, son village, puis il battait le pavé, il
plaçait l'huile dans les riches familles provençales, qui ont des
positions à Paris. Malheureusement, ça n'a pas duré, il est trop rustre,
il s'est fait mettre à la porte de partout... Alors, mon vieux, comme
il reste une jarre d'huile dont personne ne veut, ma foi; nous vivons
dessus. Oui, les jours où nous avons du pain, nous trempons notre pain
dedans.» Et il montra la jarre, dans un coin de la boutique.
L'huile avait coulé, la muraille et le sol étaient noirs de larges
taches grasses. Claude cessa de rire. Ah! cette misère, quel
découragement! comment en vouloir à ceux qu'elle écrase? Il se promenait
par l'atelier, ne se fâchait plus contre les maquettes aveulies de
concessions, tolérait l'affreux buste lui-même. Et il tomba ainsi sur
une copie que Chaîne avait faite au Louvre, un Mantegna, rendu avec une
sécheresse d'exactitude extraordinaire.
«L'animal! murmura-t-il, c'est presque ça, jamais il n'a fait mieux...
Peut-être n'a-t-il que le tort d'être né quatre siècles trop tard.»
Puis la chaleur devenant forte, il ôta son paletot, en ajoutant: «Il est
bien long a aller chercher son tabac.
--Oh! son tabac, je le connais, dit Mahoudeau, qui s'était mis à son
buste, fouillant les favoris. Il est là, derrière le mur, son tabac...
Quand il me voit occupé, il file trouver Mathilde, parce qu'il croit
voler sur ma part...
Idiot, va!
--Ça dure donc toujours, les amours avec elle?
--Oui, une habitude! Elle ou une autre! Et puis, c'est elle qui
revient... Ah! grand Dieu! elle m'en donne encore de trop.» Du reste,
il parlait de Mathilde sans colère, en disant simplement qu'elle devait
être malade. Depuis la mort du petit Jabouille, elle était retombée à la
dévotion, ce qui ne l'empêchait pas de scandaliser le quartier. Malgré
les quelques dames pieuses qui continuaient à acheter chez elle des
objets délicats et intimes, pour éviter à leur pudeur le premier
embarras de les demander autre part, l'herboristerie périclitait, la
faillite semblait imminente.
Un soir, la Compagnie du Gaz lui ayant fermé son compteur, pour défaut
de paiement, elle était venue emprunter chez ses voisins de l'huile
d'olive, qui d'ailleurs avait refusé de brûler dans les lampes. Elle ne
payait plus personne, elle en arrivait à s'éviter les frais d'un
ouvrier, en confiant à Chaîne la réparation des injecteurs et des
seringues que les dévotes lui rapportaient, soigneusement dissimulés
dans des journaux. On prétendait même, chez le marchand de vin d'en
face, qu'elle revendait à des couvents des canules qui avaient servi.
Enfin, c'était un désastre, la boutique mystérieuse, avec ses ombres
fuyantes de soutanes, ses chuchotements discrets de confessionnal, son
encens refroidi de sacristie, tout ce qu'on y remuait de petits soins
dont on ne pouvait parler à voix haute, glissait à un abandon de ruine.
Et la misère en était à ce point que les herbes séchées du plafond
grouillaient d'araignées, et que les sangsues, crevées, déjà vertes,
surnageaient dans les bocaux.
«Tiens! le voilà, reprit le sculpteur. Tu vas la voir arriver derrière
lui.» Chaîne, en effet, rentrait. Il sortit avec affectation un cornet
de tabac, bourra sa pipe, se mit à fumer devant le poêle, dans un
redoublement de silence, comme s'il n'y avait eu personne là. Et, tout
de suite, Mathilde parut, en voisine qui vient dire un petit bonjour.
Claude la trouva maigrie encore, la face éclaboussée de sang sous la
peau, avec ses yeux de flamme, sa bouche élargie par la perte de deux
autres dents. Les odeurs d'aromates qu'elle portait toujours dans ses
cheveux dépeignés, semblaient rancir; ce n'était plus la douceur des
camomilles, la fraîcheur des anis; et elle emplit la pièce de cette
menthe poivrée, qui paraissait être son haleine, mais tournée, comme
gâtée par la chair meurtrie qui la soufflait.
«Déjà au travail! cria-t-elle. Bonjour, mon bibi.» Sans s'inquiéter de
Claude, elle embrassa Mahoudeau.
Puis, elle vint serrer la main du premier, avec cette impudeur, cette
façon de jeter le ventre en avant, qui la faisait s'offrir à tous les
hommes. Et elle continua: «Vous ne savez pas, j'ai retrouvé une boîte de
guimauve, et nous allons nous la payer pour déjeuner... Hein? c'est
gentil, partageons!
--Merci, dit le sculpteur, ça m'empâte, j'aime mieux fumer une pipe.»
Et, voyant Claude remettre son paletot:
«Tu pars?--Oui, j'ai hâte de me dérouiller, de respirer un peu l'air de
Paris.» Pourtant, il s'attarda quelques minutes encore à regarder Chaîne
et Mathilde qui se gavaient de guimauve, prenant chacun son morceau,
l'un après l'autre. Et, bien qu'averti, il fut de nouveau stupéfié,
lorsqu'il vit Mahoudeau saisir le fusain et écrire sur le mur: Donne moi
le tabac que tu as fourré dans ta poche.
Sans une parole, Chaîne tira le cornet, le tendit au sculpteur, qui
bourra sa pipe.
«Alors, à bientôt?--Oui, à bientôt... En tout cas, à jeudi prochain,
chez Sandoz.» Dehors, Claude eut une exclamation, en se heurtant contre
un monsieur, planté devant l'herboristerie, très occupé à fouiller du
regard l'intérieur de la boutique, entre les bandages maculés et
poussiéreux de la vitrine.
«Tiens, Jory! qu'est-ce que tu fais là?» Le grand nez rose de Jory remua
effaré.
«Moi, rien... Je passais, je regardais...» Il se décida à rire, il
baissa la voix pour demander, comme si l'on avait pu l'entendre:
«Elle est chez les camarades, à côté, n'est-ce pas?...
Bon! filons vite. Ce sera pour un autre jour.» Et il emmena le peintre,
il lui apprit des abominations.
Maintenant, toute la bande venait chez Mathilde; ça s'était dit de l'un
à l'autre, on y défilait chacun à son tour, plusieurs même à la fois, si
l'on trouvait ça plus drôle; et il se passait de vraies horreurs, des
choses épatantes qu'il lui conta dans l'oreille, en l'arrêtant sur le
trottoir, au milieu des bousculades de la foule. Hein? c'était renouvelé
des Romains! voyait-il le tableau, derrière le rempart des bandages et
des clysopompes, sous les fleurs à tisane qui pleuvaient du plafond; Une
boutique très chic, une débauche à curés, avec son empoisonnement de
parfumeuse louche, installée dans le recueillement d'une chapelle.
«Mais, dit Claude en riant, tu la déclarais affreuse, cette femme.» Jory
eut un geste d'insouciance.
«Oh! pour ce qu'on en fait!... Ainsi, moi, ce matin, je reviens de la
gare de l'Ouest, où j'ai accompagné quelqu'un. Et c'est en passant dans
la rue que l'idée m'a pris de profiter de l'occasion... Tu comprends,
on ne se dérange pas exprès.»
Il donnait ces explications d'un air d'embarras. Puis, soudain, la
franchise de son vice lui arracha ce cri de vérité, à lui qui mentait
toujours: «Et, zut! d'ailleurs, je la trouve extraordinaire, si tu veux
le savoir... Pas belle, c'est possible, mais ensorcelante! Enfin, une
de ces femmes qu'on affecte de ne pas ramasser avec des pincettes, et
pour qui on fait des bêtises à en crever.» Alors, seulement, il s'étonna
de voir Claude à Paris, et quand il fut au courant, qu'il le sut
réinstallé, il reprit, tout d'un coup:
«Écoute donc! je t'enlève, tu vas venir déjeuner avec moi chez Irma.»
Violemment, le peintre, intimidé, refusa, prétexta qu'il n'avait pas
même de redingote. «Qu'est-ce que ça fiche? Au contraire, c'est plus
drôle, elle sera enchantée... Je crois que tu lui as tapé dans l'oeil,
elle nous parle toujours de toi... Voyons, ne fais pas la bête, je te
dis qu'elle m'attend ce matin et que nous allons être reçus comme des
princes.» Il ne lui lâchait plus le bras, tous deux continuèrent à
remonter vers la Madeleine, en causant. D'ordinaire, il se taisait sur
ses amours, comme les ivrognes se toisent sur le vin. Mais, ce matin-là,
il débordait, il se plaisanta, avoua des histoires. Depuis longtemps, il
avait rompu avec la chanteuse de café-concert, amenée par lui de sa
petite ville, celle qui lui dépouillait la face à coups d'ongle.
Et c'était, d'un bout de l'année à l'autre, un furieux galop de femmes
traversant son existence, les femmes les plus extravagantes, les plus
inattendues: la cuisinière d'une maison bourgeoise où il dînait;
l'épouse légitime d'un sergent de ville, dont il devait guetter les
heures de faction; la jeune employée d'un dentiste, qui gagnait soixante
francs par mois à se laisser endormir, puis réveiller, devant chaque
client, pour donner confiance; d'autres, d'autres encore, les filles
vagues des bastringues, les dames comme il faut en quête d'aventures,
les petites blanchisseuses qui rapportaient son linge, les femmes de
ménage qui retournaient ses matelas, toutes celles qui voulaient bien,
toute la rue avec ses hasards, ses raccrocs, ce qui s'offre et ce qu'on
vole; et cela au petit bonheur, les jolies, les laides, les jeunes, les
vieilles, sans choix, uniquement pour la satisfaction de ses gros
appétits de mâle, sacrifiant la qualité à la quantité. Chaque nuit,
quand il rentrait seul, la terreur de son lit froid le jetait en chasse,
battant les trottoirs jusqu'aux heures où l'on assassine, n'allant se
coucher que lorsqu'il en avait braconné une, si myope d'ailleurs, que
cela l'exposait à des méprises: ainsi, il raconta qu'un matin, à son
réveil, il avait trouvé sur l'oreiller la tête blanche d'une misérable
de soixante ans, qu'il avait crue blonde, dans sa hâte. Au demeurant, il
était enchanté de la vie, ses affaires marchaient. Son avare de père lui
avait bien coupé les vivres de nouveau, en le maudissant de s'entêter à
suivre une voie de scandale; mais il s'en moquait maintenant, il gagnait
sept ou huit mille francs dans le journalisme, où il faisait son trou
comme chroniqueur et comme critique d'art. Les jours tapageurs du
Tambour, les articles à un louis étaient loin; il se rangeait,
collaborait à deux journaux très lus; et, bien qu'il restât au fond le
jouisseur sceptique, l'adorateur du succès quand même, il prenait une
importance bourgeoise et commençait à rendre des arrêts. Chaque mois,
travaillé de sa ladrerie héréditaire, il plaçait déjà de l'argent dans
d'infimes spéculations, connues de lui seul; car jamais ses vices ne lui
avaient moins coûté, il ne payait, les matins de grande largesse, qu'une
tasse de chocolat aux femmes dont il était très content.
On arrivait rue de Moscou. Claude demanda:
«Alors, c'est toi qui l'entretiens; cette petite Bécot?
--Moi! cria Jory, révolté. Mais, mon vieux, elle a un loyer de vingt
mille francs, elle parle de faire bâtir un hôtel qui en coûtera cinq
cent mille... Non, non, je déjeune, et je dîne parfois chez elle, c'est
bien assez.
--Et tu couches?» Il se mit à rire, sans répondre directement.
«Bête! on couche toujours... Allons, nous y sommes, entre vite.» Mais
Claude se débattit encore. Sa femme l'attendait pour déjeuner, il ne
pouvait pas. Et il fallut que Jory sonnât, puis le poussât dans le
vestibule, en répétant que ce n'était pas une excuse, qu'on allait
envoyer le valet de chambre prévenir rue de Douai. Une porte s'ouvrit,
ils se trouvèrent devant Irma Bécot, qui s'exclama; lorsqu'elle aperçut
le peintre.
«Comment! c'est vous, sauvage!» Elle le mit tout de suite à l'aise, en
l'accueillant comme un ancien camarade, et il vit, en effet, qu'elle ne
remarquait même pas son vieux paletot. Lui, s'étonnait, car il la
reconnaissait à peine. En quatre ans, elle était devenue autre, la tête
faite avec un art de cabotine, le front diminué par la frisure des
cheveux, la face tirée en longueur, grâce à un effort de sa volonté sans
doute, rousse ardente de blonde pâle qu'elle était, si bien qu'une
courtisane du Titien semblait maintenant s'être levée du petit voyou de
jadis. Ainsi qu'elle le disait parfois, dans ses heures d'abandon: ça,
c'était sa tête pour les jobards.
L'hôtel, étroit, avait encore des trous, au milieu de son luxe. Ce qui
frappa le peintre, ce fut quelques bons tableaux pendus aux murs, un
Courbet, une ébauche de Delacroix surtout. Elle n'était donc pas bête,
cette fille, malgré un chat en biscuit colorié, affreux, qui se
prélassait sur une console du salon?
Lorsque Jory parla d'envoyer le valet de chambre prévenir chez son ami,
elle s'écria, pleine de surprise:
«Comment! vous êtes marié?
--Mais oui», répondit Claude simplement. Elle regarda Jory qui souriait,
elle comprit et ajouta:
«Ah! vous vous êtes collé... Que me disait-on que vous aviez horreur des
femmes?... Et vous savez que me voilà vexée joliment, moi qui vous ai
fait peur, rappelez-vous! Hein? vous me trouvez donc bien laide, que
vous vous reculez encore?» Des deux mains, elle avait pris les siennes,
et elle avançait le visage, souriante et vraiment blessée au fond, le
regardant de tout près, dans les yeux, avec la volonté aiguë de plaire.
Il eut un petit frisson sous cette haleine de fille qui lui chauffait la
barbe, tandis qu'elle le lâchait, en disant: «Enfin, nous recauserons de
ça.» Ce fut le cocher qui alla rue de Douai porter une lettre de Claude,
car le valet de chambre avait ouvert la porte de la salle à manger, pour
annoncer que Madame était servie. Le déjeuner; très délicat, se passa
correctement, sous l'oeil froid du domestique: on parla des grands
travaux qui bouleversaient Paris, on discuta ensuite le prix des
terrains, ainsi que des bourgeois ayant de l'argent à placer. Mais, au
dessert, lorsque tous trois furent seuls devant le café et les liqueurs,
qu'ils avaient décidé de prendre là, sans quitter la table, peu à peu
ils s'animèrent, ils s'oublièrent, comme s'ils s'étaient retrouvés au
café Baudequin. «Ah! mes enfants, dit Irma, il n'y a que ça de bon,
rigoler ensemble et se ficher du monde!» Elle roulait des cigarettes,
elle venait de prendre le flacon de chartreuse près d'elle, et elle le
vidait, très rouge, les cheveux envolés, retombée sur son trottoir de
drôlerie canaille.
«Alors, continua Jory qui s'excusait de ne pas lui avoir envoyé le matin
un livre qu'elle désirait, alors, j'allais donc l'acheter, hier soir,
vers dix heures, lorsque j'ai rencontré Fagerolles...
--Tu mens», dit-elle en l'interrompant d'une voix nette.
Et, pour couper court aux protestations:
«Fagerolles était ici, tu vois bien que tu mens.» Puis, elle se tourna
vers Claude:
«Non, c'est dégoûtant, vous n'avez pas idée d'un menteur pareil!... Il
ment comme une femme, pour le plaisir, pour des petites saletés sans
conséquence. Ainsi, au fond de toute son histoire, il n'y a qu'une
chose: ne pas dépenser trois francs à m'acheter ce livre. Chaque fois
qu'il a dû m'envoyer un bouquet, une voiture a passé dessus, ou bien il
n'y avait plus de fleurs dans Paris.
Ah! en voilà un qu'il faut aimer pour lui!» Jory, sans se fâcher,
renversait sa chaise, se balançait en suçant son cigare. Il se contenta
de dire avec un ricanement:
«Du moment que tu as renoué avec Fagerolles...
--Je n'ai pas renoué du tout! cria-t-elle, furieuse. Et puis, est-ce que
ça te regarde?... Je m'en moque, entends-tu! de ton Fagerolles. Il sait
bien, lui, qu'on ne se fâche pas avec moi. Oh! nous nous connaissons
tous les deux, nous avons poussé dans la même fente de pavé... Tiens!
regarde, quand je voudrai, je n'aurai qu'à faire ça, rien qu'un signe du
petit doigt, et il sera là, à me lécher les pieds... Il m'a dans le
sang, ton Fagerolles!».
Elle s'animait, il crut prudent de battre en retraite.
«Mon Fagerolles, murmura-t-il, mon Fagerolles...
--Oui, ton Fagerolles! Est-ce que tu t'imagines que je ne vous vois pas,
lui toujours à te passer la main dans le dos, parce qu'il espère des
articles, et toi faisant le bon prince, calculant le bénéfice que tu en
tireras, si tu appuies un artiste aimé du public?» Jory, cette fois,
bégaya, très ennuyé devant Claude. Il ne se défendit pas d'ailleurs, il
préféra tourner la querelle au plaisant. Hein? était-elle amusante,
quand elle s'allumait ainsi? l'oeil en coin luisant de vice, la bouche
tordue pour l'engueulade! «Seulement, ma chère, tu fais craquer ton
Titien.» Elle se mit à rire, désarmée.
Claude, noyé de bien-être, buvait des petits verres de cognac, sans
savoir. Depuis deux heures qu'on était là, une griserie montait, cette
griserie hallucinante des liqueurs, au milieu de la fumée du tabac. On
causait d'autre chose, il était question des grands prix que commençait
à atteindre la peinture. Irma, qui ne parlait plus, gardait un bout
éteint de cigarette aux lèvres, les yeux fixés sur le peintre.
Et elle l'interrogea brusquement, le tutoyant comme dans un songe.
«Où l'as-tu prise, ta femme?» Cela ne parut pas le surprendre, ses idées
s'en allaient à l'abandon.
«Elle arrivait de province, elle était chez une dame, et honnête pour
sûr.
--Jolie?
--Mais oui, jolie.» Un instant, Irma retomba dans son rêve; puis, avec
un sourire:
«Fichtre! quelle veine! Il n'y en avait plus, on en a fait une pour toi,
alors!» Mais elle se secoua, elle cria, en quittant la table:
«Bientôt trois heures... Ah! mes enfants, je vous flanque à la porte.
Oui, j'ai rendez-vous avec un architecte, je vais visiter un terrain
près du parc Monceau, vous savez, dans ce quartier neuf, qu'on bâtit.
J'ai flairé un coup par là.» On était revenu au salon, elle s'arrêta
devant une glace, fâchée de se voir si rouge.
«C'est pour cet hôtel, n'est-ce pas? demanda Jory. Tu as donc trouvé
l'argent?».
Elle rabattait ses cheveux sur son front, elle semblait effacer de la
main le sang de ses joues, rallongeait l'ovale de sa figure, se
refaisait sa tête de courtisane fauve, d'un charme intelligent d'oeuvre
d'art; et, se retournant, elle lui jeta pour toute réponse:
«Regarde! le revoilà, mon Titien!» Déjà, au milieu des rires, elle les
poussait vers le vestibule, où elle reprit les deux mains de Claude,
sans parler, en lui plantant de nouveau son regard de désir au fond des
yeux. Dans la rue, il éprouva un malaise. L'air froid le dégrisait, un
remords le torturait maintenant, d'avoir parlé de Christine à cette
fille. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle.
«Hein? n'est-ce pas? une bonne enfant, disait Jory, en allumant un
cigare, qu'il avait pris dans la boîte, avant de partir. Tu sais,
d'ailleurs, ça n'engage à rien: on déjeune, on dîne, on couche; et
bonjour; bonsoir, on va chacun à ses affaires.» Mais une sorte de honte
empêchait Claude de rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon,
excité par le déjeuner, mis en appétit de flâne, parla de monter serrer
la main à Bongrand, il fut ravi de l'idée, tous deux gagnèrent le
boulevard de Clichy.
Bongrand occupait là, depuis vingt ans, un vaste atelier, où il n'avait
point sacrifié au goût du jour, cette magnificence de tentures et de
bibelots dont commençaient à s'entourer les jeunes peintres. C'était
l'ancien atelier nu et gris, orné des seules études du maître,
accrochées sans cadre, serrées comme les ex-voto d'une chapelle. Le seul
luxe consistait en une psyché Empire, une vaste armoire normande, deux
fauteuils de velours d'Utreché, limés par l'usage. Dans un coin, une
peau d'ours, qui avait perdu tous ses poils, recouvrait un large divan.
Mais l'artiste gardait, de sa jeunesse romantique, l'habitude d'un
costume de travail spécial, et ce fut en culotte flottante, en robe
nouée d'une cordelière, le sommet du crâne coiffé d'une calotte
ecclésiastique, qu'il reçut les visiteurs.
Il était venu ouvrir lui-même, sa palette et ses pinceaux à la main.
«Vous voilà! Ah! la bonne idée!... Je pensais à vous, mon cher. Oui, je
ne sais plus qui m'avait annoncé votre retour, et je me disais que je ne
tarderais pas à vous voir.» Sa main libre était allée d'abord à Claude,
dans un élan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory, en
ajoutant: «Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier article; je vous
remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi... Entrez, entrez
donc tous les deux! Vous ne me dérangez pas, je profite du jour jusqu'à
la dernière minute, car on n'a le temps de rien faire, par ces sacrées
journées de novembre.» Il s'était remis au travail, debout devant un
chevalet où se trouvait une petite toile, deux femmes, la mère et la
fille, cousant dans l'embrasure d'une fenêtre ensoleillée.
Derrière lui, les jeunes gens regardaient. «C'est exquis», finit par
murmurer Claude.
Bongrand haussa les épaules, sans se retourner.
«Bah! une petite bêtise. Il faut bien s'occuper, n'est-ce pas?... J'ai
fait ça sur nature, chez des amies, et je nettoie un peu.
--Mais c'est complet, c'est un bijou de vérité et de lumière, reprit
Claude qui s'échauffait. Ah! la simplicité de ça, voyez-vous, la
simplicité c'est ce qui me bouleverse, moi!»
--Du coup, le peintre se recula, cligna les yeux, d'un air plein de
surprise.
«Vous trouvez? ça vous plaît, vraiment?... Eh bien, quand vous êtes
entrés, j'étais en train de la juger infecte, cette toile... Parole
d'honneur! je broyais du noir, j'étais convaincu que je n'avais plus
pour deux sous de talent.» Ses mains tremblaient, tout son grand corps
était dans le tressaillement douloureux de la création. Il se débarrassa
de sa palette, il revint vers eux, avec des gestes qui battaient le
vide; et cet artiste vieilli au milieu du succès, dont la place était
assurée dans l'École française, leur cria:
«Ça vous étonne, mais il y a des jours où je me demande si je vais
savoir dessiner un nez... Oui, à chacun de mes tableaux, j'ai encore
une grosse émotion de débutant, le coeur qui bat, une angoisse qui sèche
là bouche, enfin un trac abominable. Ah! le trac, jeunes gens, vous
croyez le connaître, et vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon
Dieu! vous autres, si vous ratez une oeuvre, vous en êtes quittes pour
vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable; tandis
que nous, les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui sommes
forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de progresser, nous ne pouvons
faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme célèbre,
grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang, pour monter
encore, toujours plus haut, toujours plus haut; et si tu piétines sur
place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus
longtemps possible; et, si tu sens que tu déclines, eh bien, achève de
te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de
l'époque, dans l'oubli où tu es de tes oeuvres immortelles, éperdu de
ton effort impuissant à créer davantage!» Sa voix forte s'était enflée
avec un éclat final de tonnerre; et sa grande face rouge exprimait une
angoisse.
Il marcha, il continua, emporté comme malgré lui par un souffle de
violence:
«Je vous l'ai dit vingt fois qu'on débutait toujours, que la joie
n'était pas d'être arrivé là-haut, mais de monter, d'en être encore aux
gaietés de l'escalade. Seulement, vous ne comprenez pas, vous ne pouvez
pas comprendre, il faut y passer soi-même... Songez donc; on espère
tout, on rêve tout. C'est l'heure des illusions sans bornes: on a de si
bonnes jambes, que les plus durs chemins paraissent courts; on est
dévoré d'un tel appétit de gloire, que les premiers petits succès
emplissent la bouche d'un goût délicieux. Quel festin, quand on va
pouvoir rassasier son ambition! et l'on y est presque, et l'on s'écorche
avec bonheur! Puis, c'est fait, la cime est conquise, il s'agit de la
garder. Alors, l'abomination commence, on a épuisé l'ivresse, on la
trouve courte, amère au fond, ne valant pas la lutte qu'elle a coûté.
Plus d'inconnu à connaître, de sensations à sentir. L'orgueil a eu sa
ration de renommée, on sait qu'on a donné ses grandes oeuvres, on
s'étonne qu'elles n'aient pas apporté des jouissances plus vives. Dès ce
moment, l'horizon se vide, aucun espoir nouveau ne vous appelle là-bas,
il ne reste qu'à mourir. Et pourtant on se cramponne, on ne veut pas
être fini, on s'entête à la création comme les vieillards à l'amour,
péniblement, honteusement... Ah; l'on devrait avoir le courage et la
fierté de s'étrangler, devant son dernier chef-d'oeuvre!» Il s'était
grandi, ébranlant le haut plafond de l'atelier, secoué d'une émotion si
forte, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur
une chaise, en face de sa toile, il demanda de l'air inquiet d'un élève
qui a besoin d'être encouragé:
«Alors, vraiment, ça vous paraît bien?... Moi, je n'ose plut croire. Mon
malheur doit être que j'ai à la fois trop et pas assez de sens critique.
Dès que je me mets à une étude, je l'exalte; puis, si elle n'a pas de
succès, je me torture. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout, comme
cet animal de Chambouvard, ou bien y voir très clair et ne plus
peindre... Franchement, vous aimez cette petite toile?» Claude et Jory
restaient immobiles, étonnés, embarrassés devant ce sanglot de grande
douleur, dans l'enfantement.
À quel instant de crise étaient-ils donc venus, pour que ce maître
hurlât de souffrance, en les consultant comme des camarades? Et le pis
était qu'ils n'avaient pu cacher une hésitation, sous les gros yeux
ardents dont il les suppliait, des yeux où se lisait la peur cachée de
sa décadence. Eux, connaissaient bien le bruit courant, ils partageaient
l'opinion que le peintre, depuis sa _Noce au village_, n'avait rien fait
qui valût ce tableau fameux.
Même, après s'être maintenu dans quelques toiles, il glissait désormais
à une facture plus savante et plus sèche.
L'éclat s'en allait, chaque oeuvre semblait déchoir. Mais c'étaient là
des choses qu'on ne pouvait dire, et Claude, lorsqu'il se fut remis,
s'exclama:
«Vous n'avez jamais rien peint de si puissant!» Bongrand le regarda
encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son oeuvre,
s'absorba, eut un mouvement de ses deux bras d'hercule, comme s'il eût
fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si légère. Et il
murmura, se parlant à lui-même:
«Nom de Dieu! que c'est lourd! N'importe, j'y laisserai la peau, plutôt
que de dégringoler!» Il reprit sa palette, se calma dès le premier coup
de pinceau, arrondissant ses épaules de brave homme, avec sa nuque
large, où, il restait de la carrure obstinée du paysan, dans le
croisement de finesse bourgeoise dont il était le produit.
Un silence s'était fait. Jory, les yeux toujours sur le tableau,
demanda:
«C'est vendu?» Le peintre eut un geste vague d'excuse.
«Non... Ça me paralyse, quand j'ai un marchand dans le dos.» Et, sans
cesser de travailler, il continua, mais goguenard à présent. «Ah! on
commence à en faire un négoce, avec la peinture!... Positivement, je
n'ai jamais vu ça, moi qui tourne à l'ancêtre... Ainsi, vous, l'aimable
journaliste, leur en avez-vous flanqué des fleurs aux jeunes, dans cet
article où vous me nommiez! ils étaient deux ou trois cadets là-dedans
qui avaient tout bonnement du génie.» Jory se mit à rire.
«Dame! quand on a un journal, c'est pour en user.
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