--»Je perds la tête, décidément! Vous ne vous êtes jamais parlé, et je
vous laisse là...! Ma chérie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux
camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un frère... Et toi, mon brave,
je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.»
Christine se mit à rire franchement, et elle tendit la joue, de grand
coeur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide
amitié, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une émotion
mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en
disant:
«Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer
toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur.» Puis, se penchant
pour baiser le petit, qu'elle avait au bras:
«Alors, en voilà déjà un?»«Que veux-tu? ça pousse sans qu'on y songe!»
Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine révolutionnait
la maison pour le déjeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire,
qui elle était, comment il l'avait connue, quelles circonstances les
avaient fait se mettre en ménage; et il parut s'étonner, lorsque son ami
voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi?
parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce qu'elle ne semblait
pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins
heureux. Enfin, c'était une chose sans conséquence. «Bon! dit l'autre.
Moi, ça de me gêne point... Tu l'as eue honnête, tu devrais l'épouser.
--Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien sûr que je ne songe pas à la
planter là avec un enfant.» Ensuite, Sandoz s'émerveilla des études
pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employé son temps!
Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui
l'écoutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur
les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra,
en criant:
«Venez vite, les oeufs sont sur la table.» On déjeuna dans la cuisine,
un déjeuner extraordinaire, une friture de goujons après les oeufs à la
coque, puis le bouilli de la veille assaisonné en salade, avec des
pommes de terre et un hareng saur. C'était délicieux, l'odeur forte et
appétissante du hareng que Mélie avait culbuté sur la braise, la chanson
du café qui passait goutte à goutte dans le filtre, au coin du fourneau.
Et, quand le dessert parût, des fraises cueillies à l'instant, un
fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les
coudes carrément sur la table. À Paris? mon Dieu! à Paris, les camarades
ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes,
ils se poussaient à qui se caserait le premier. Naturellement, les
absents avaient tort, il était bon d'y être, lorsqu'on ne voulait pas se
laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'était pas le talent?
est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volonté et
la force? Ah! oui, c'était le rêve, vivre à la campagne, y entasser des
chefs-d'oeuvre, puis un beau jour écraser Paris, en ouvrant ses malles!
Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz à la gare, ce dernier lui dit:
«À propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais
me marier.» Du coup, le peintre éclata de rire.
«Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin!» En
attendant le train, ils causèrent encore. Sandoz expliqua ses idées sur
le mariage, qu'il considérait bourgeoisement comme la condition même du
bon travail, de la besogne réglée et solide, pour les grands producteurs
modernes. La femme dévastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie
le coeur et lui mange le cerveau, était une idée romantique contre
laquelle les faits protestaient.
Lui, d'ailleurs, avait le besoin d'une affection gardienne de sa
tranquillité, d'un intérieur de tendresse où il pût se cloîtrer, afin de
consacrer sa vie entière à l'oeuvre énorme dont il promenait le rêve. Et
il ajoutait que tout dépendait du choix, il croyait avoir trouvé celle
qu'il cherchait, une orpheline, la simple fille de petits commerçants
sans un sou, mais belle, intelligente. Depuis six mois, après avoir
donné sa démission d'employé, il s'était lancé dans le journalisme, où
il gagnait plus largement sa vie. Il venait d'installer sa mère dans une
petite maison des Batignolles, il y voulait l'existence à trois, deux
femmes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour nourrir tout son
monde.
«Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire ce que l'on sent... Et
adieu, voici ton train. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir.»
Sandoz revint très souvent. Il tombait au hasard, quand son journal le
lui permettait, libre encore, ne devant se mettre en ménage qu'à
l'automne. C'étaient des journées heureuses, des après-midi entiers de
confidences; les anciennes volontés de gloire reprises en commun.
Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus côte à côte, les yeux
perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout
haut.
«Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat.
Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de
presse, malgré les dégoûts du métier, est une sacrée puissance, une
antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis
forcé de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon
affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine à crever de
travail, quelque chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir
peut-être.» Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse
chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite: «Hein?
étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais
l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de
tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et
exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est
l'organe noble?... La pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée
est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul,
voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est
malade!... Non! c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science
n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous
garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous
continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure! Qui dit
psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie,
psychologie, cela ne signifie rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux
ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la
somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là, notre
révolution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de
l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c'est
nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain...
Oui, on verra, on verra la littérature qui va germer pour le prochain
siècle de science et de démocratie!»
Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne
passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la
rivière. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans
la face:
«Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh! pas grand-chose, un
petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on
a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en
étudierai les membres, un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment
ils réagissent les uns sur les autres; enfin, une humanité en petit, la
façon dont l'humanité pousse et se comporte...
D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique
déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau
d'histoire... Hein? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt
bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre
à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours,
s'ils ne m'écrasent pas!» Il retomba sur le dos, il élargit les bras
dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant.
«Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mère commune, l'unique
source de la vie! toi l'éternelle, l'immortelle, où circule l'âme du
monde, cette sève épandue jusque dans les pierres, et qui fait des
arbres nos grands frères immobiles!... Oui, je veux me perdre en toi,
c'est toi que je sens là, sous mes membres, m'étreignant et
m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon oeuvre comme la force
première, le moyen et le but, l'arche immense, où toutes les choses
s'animent du souffle de tous les êtres!» Mais, commencée en blague, avec
l'enflure de son emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un cri de
conviction ardente, que faisait trembler une émotion profonde de poète;
et ses yeux se mouillèrent; et, pour cacher cet attendrissement, il
ajouta d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l'horizon:
«Est-ce bête, une âme à chacun de nous, quand il y a cette grande âme!»
Claude n'avait pas bougé, disparu au fond de l'herbe.
Après un nouveau silence, il conclut:
«Ça y est, mon vieux! crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.
--Oh! dit Sandoz qui se leva et s'étira, j'ai les os trop durs. Ils se
casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.»
Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié, en le voyant droit
et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui
d'être le parrain de Jacques.
Sans doute, elle ne mettait plus les pieds à l'église; mais à quoi bon
laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la décidait,
c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pondéré,
si raisonnable, dans les éclats de sa force. Claude s'étonna, consentit
avec un haussement d'épaules. Et le baptême eut lieu, on trouva une
marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une fête, on mangea un homard,
apporté de Paris.
Justement, ce jour-là, comme on se séparait, Christine prit Sandoz à
part, et lui dit, d'une voix suppliante:
«Revenez bientôt, n'est-ce pas? Il s'ennuie.» Claude, en effet, tombait
dans des tristesses noires. Il abandonnait ses études, sortait seul,
rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'endroit où le bac
abordait, comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. Paris le
hantait, il y allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de
travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, trempé de
boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz
lui-même, lui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le
voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveiller qu'à chacune de ces
visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait
pas en paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Lui, qui,
auparavant, cachait son regret de Paris, étourdissait maintenant
Christine, l'entretenait du matin au soir, à propos d'affaires qu'elle
ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus.
C'était, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans
fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donnât son opinion,
qu'elle se prononçât dans les histoires. Est-ce que Gagnière n'était pas
idiot, à s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si
consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une
demoiselle des leçons de piano, à son âge! Hein? qu'en pensait-elle? une
vraie toquade! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma Bécot,
depuis que celle-ci avait un petit hôtel, rue de Moscou! Elle les
connaissait, ces deux-là, deux bonnes rosses qui faisaient la paire,
n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles, auquel il
flanquerait ses quatre vérités, quand il le verrait.
Comment! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il
avait raté, du reste! Un gaillard qui blaguait l'École, qui parlait de
tout démolir! Ah! décidément, la démangeaison du succès, le besoin de
passer sur le ventre des camarades et d'être salué par des crétins,
poussait à faire de bien grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait
pas, peut-être? elle n'était pas assez bourgeoise pour le défendre? Et,
quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands
rires nerveux sur la même histoire, qu'il trouvait d'un comique
extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne, qui avaient tué le
petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tué,
un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux,
appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner si dur, qu'il leur
était resté dans les mains!
Alors, si Christine ne s'égayait pas, Claude se levait et disait d'une
voix bourrue:
«Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, ça vaudra
mieux.» Il l'adorait encore, il la possédait avec l'emportement
désespéré d'un amant qui demande à l'amour l'oubli de tout, la joie
unique. Mais il ne pouvait aller au-delà du baiser, elle ne suffisait
plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.
Au printemps, Claude, qui avait juré de ne plus exposer, par une
affectation de dédain, s'inquiéta beaucoup du Salon. Quand il voyait
Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de
l'ouverture, il y alla, et revint le soir même, frémissant, très sévère.
Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit
paysage de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d'une jolie note
blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice
devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cité d'abord, il
en parla ensuite avec des rires indignés. Ce Fagerolles, quel truqueur;
Maintenant qu'il avait raté son prix, il ne craignait plus d'exposer, il
lâchait décidément l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse,
pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une
seule qualité originale! Et ça aurait du succès, les bourgeois aimaient
trop qu'on les chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme
il était temps qu'un véritable peintre parût, dans ce désert morne du
Salon, au milieu de ces malins et de ces imbéciles! Quelle place à
prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'écoutait se fâcher, finit
par dire en hésitant:
«Si tu voulais, nous rentrerions à Paris.
--Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu
cherches midi à quatorze heures.»
...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit
jours: son ami Dubuche épousait Mlle Régine Margaillan, la fille du
propriétaire de la Richaudière; et c'était une histoire compliquée, dont
les détails l'étonnaient et l'égayaient énormément. D'abord, cet animal
de Dubuche venait de décrocher une médaille, pour un projet de pavillon
au milieu d'un parc, qu'il avait exposé; ce qui était déjà très amusant,
car le projet, disait-on, avait dû être remis debout par son patron
Dequersonnière, lequel, tranquillement, l'avait fait médailler par le
jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était que cette récompense
attendue avait décidé le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant,
les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des
familles riches! Le père Margaillan, comme tous les parvenus, rêvait de
trouver un gendre qui l'aidât, qui lui apportât, dans sa partie, des
diplômes authentiques et d'élégantes redingotes; et, depuis quelque
temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet élève de l'École des
Beaux-Arts, dont les notes étaient excellentes, si appliqué, si
recommandé par ses maîtres. La médaille l'enthousiasma, du coup il donna
sa fille, il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse,
puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir.
D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d'une santé chancelante,
aurait là un mari bien-portant.
«Crois-tu? répétait Claude à sa femme, faut-il aimer l'argent, pour
épouser ce malheureux petit chat écorché!» Et, comme Christine,
apitoyée, la défendait:
«Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'achève pas!
Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu
l'ambition stupide, d'épouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils
l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté par des générations
d'ivrognes, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races
finissantes. Ah! une jolie dégringolade, au milieu des pièces de cent
sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos foetus dans de
l'esprit-de-vin!» Il tournait à la férocité, sa femme devait
l'étreindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il
redevînt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il
comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons.
C'était vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la
vie était drôle! Une fois encore, l'été s'acheva, le quatrième qu'ils
passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être plus heureux,
l'existence leur était douce et à bon compte, au fond de ce village.
Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille
francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient à leurs
besoins; même ils faisaient des économies, ils avaient acheté dû linge.
De son côté, le petit Jacques, âgé de deux ans et demi, se trouvait
admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se traînait dans la
terre, en loques et barbouillé, poussant à sa guise, d'une belle santé
rougeaude. Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le prendre,
pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien
dormir, elle ne s'en préoccupait pas autrement, elle réservait ses
tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d'artiste, son cher
homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour,
la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de
chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins à une tristesse, à un
malaise qui se traduisait par une exaspération de toutes les heures. Et
c'en était fait, des joies premières de la campagne.
Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé au fond de la Seine. Du
reste, ils n'avaient même plus l'idée de se servir du canot que les
Faucheur mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait, une
paresse leur était venue de ramer, ils répétaient, sur certains coins
délicieux des îles, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans
jamais être tentés d'y retourner voir. Même les promenades le long des
berges avaient perdu de leur charme; on y était grillé l'été, on s'y
enrhumait l'hiver; et, quant au plateau, à ces vastes terres plantées de
pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays
lointain, quelque chose de trop reculé pour qu'on eût la folie d'y
risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne où il
fallait manger dans le graillon de la cuisine, où leur chambre était le
rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcroît de malchance, la
récolte des abricots avait manqué, cette année-là, et les plus beaux des
rosiers géants, très vieux, envahis d'une lèpre, étaient morts. Ah
quelle usure mélancolique de l'habitude! comme l'éternelle nature avait
l'air de se faire vieille, dans cette satiété lasse des mêmes horizons!
Mais le pis était que, en lui, le peintre se dégoûtait de la contrée, ne
trouvant plus un seul motif qui l'enflammât, battant les champs d'un pas
morne, ainsi qu'un domaine vide désormais, dont il aurait épuisé la vie,
sans y laisser l'intérêt d'un arbre ignoré, d'un coup de lumière
imprévu. Non, c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rien de
bon, dans ce pays de chien!--Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau.
Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le dîner
n'était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte, il gifla
Jacques, qui se roulait dans ses jambes.
Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant:
«Allons-nous-en, oh! retournons à Paris!» Il se dégagea, il cria d'une
voix de colère:
«Encore cette histoire!... Jamais, entends-tu!
--Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est moi qui te le demande,
c'est à moi que tu feras plaisir.
--Tu t'ennuies donc ici?
--Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je veux que tu
travailles, je sens bien que ta place est là-bas. Ce serait un crime de
t'enterrer davantage.
--Non, laisse-moi!» Il frémissait, Paris l'appelait à l'horizon, le
Paris d'hiver qui s'allumait de nouveau. Il y entendait le grand effort
des camarades, il y rentrait pour qu'on ne triomphât pas sans lui, pour
redevenir le chef, puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de
l'être. Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il éprouvait de
courir là-bas, il s'obstinait à refuser d'y aller, par une contradiction
involontaire, qui montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se
l'expliquât lui-même. Était-ce la peur dont tremble la chair des plus
braves, le débat sourd du bonheur contre la fatalité du destin?
«Écoute, dit violemment Christine, je fais les malles et je t'emmène.»
Cinq jours plus tard, ils partaient pour Paris, après avoir tout emballé
et tout envoyé au chemin de fer.
Claude était déjà sur la route, avec le petit Jacques, lorsque Christine
s'imagina qu'elle oubliait quelque chose.
Elle revint seule dans la maison, elle la trouva complètement vide et se
mit à pleurer: c'était une sensation d'arrachement, quelque chose
d'elle-même qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle serait
volontiers restée! quel ardent désir elle avait de vivre toujours là,
elle qui venait d'exiger ce départ, ce retour dans la ville de passion,
où elle sentait une rivale! Pourtant, elle continuait à chercher ce qui
lui manquait, elle finit par cueillir une rose, devant la cuisine, une
dernière rose, rouillée par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le
jardin désert.
VII
Lorsqu'il se retrouva sur le pavé de Paris, Claude fut pris d'une fièvre
de vacarme et de mouvement, du besoin de sortir, de battre la ville,
d'aller voir les camarades. Il filait dès son réveil, il laissait
Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient loué rue de Douai,
près du boulevard de Clichy. Ce fut de la sorte que, le surlendemain de
sa rentrée, il tomba chez Mahoudeau, à huit heures du matin, par un
petit jour gris et glacé de novembre, qui se levait à peine.
Pourtant, la boutique de la rue du Cherche-Midi, que le sculpteur
occupait toujours, était ouverte; et celui-ci, la face blanche, mal
réveillé, enlevait les volets en grelottant.
«Ah! c'est toi!... Fichtre! tu étais matinal, à la campagne... Est-ce
fait? es-tu de retour?
--Oui, depuis avant-hier.
--Bon! on va se voir... Entre donc, ça commence à piquer, ce matin.»
Mais Claude, dans la boutique, eut plus froid que dans la rue. Il garda
le collet de son paletot relevé, il fourra les mains au fond de ses
poches, saisi d'un frisson devant l'humidité ruisselante des murailles
nues, la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d'eau qui
trempaient le sol. Un vent de misère avait soufflé là, vidant, les
planches des moulages antiques, cassant les selles et les baquets,
raccommodés avec des cordes. C'était un coin de gâchis et de désordre,
une cave de maçon tombé en déconfiture. Et, sur la vitre de la porte,
barbouillée de craie, il y avait, comme par dérision, un grand soleil
rayonnant, dessiné à coups de pouce, agrémenté d'un visage au centre,
dont la bouche en demi-cercle éclatait de rire.
«Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu. Ces sacrés ateliers, avec
l'eau des linges, ça se refroidit tout de suite.» Alors, en se
retournant, Claude aperçut Chaîne agenouillé près du poêle, achevant de
dépailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit
bonjour; mais il n'en tira qu'un sourd grognement, sans le décider à
lever la tête. «Et que fais-tu, en ce moment, mon vieux? demanda-t-il au
sculpteur.
--Oh! pas grand-chose de propre, va! Une fichue année, plus mauvaise
encore que la dernière, qui n'avait rien valu!... Tu sais que les bons
dieux traversent une crise. Oui, il y a une baisse sur la sainteté; et,
dame j'ai dû me serrer le ventre... Tiens! en attendant, j'en suis
réduit à ça.» Il débarrassait un buste de ses linges, il montra une
figure longue, allongée encore par des favoris, monstrueuse de
prétention et d'infinie bêtise.
«C'est un avocat d'à côté... Hein? est-il assez répugnant, le coco? Et
ce qu'il m'embête à vouloir que je soigne sa bouche!... Mais il faut
manger, n'est-ce pas?» Il avait bien une idée pour le Salon, une figure
debout, une baigneuse, tâtant l'eau de son pied, dans cette fraîcheur
dont le frisson rend si adorable la chair de la femme; et il en montra
une maquette déjà fendillée à Claude, qui la regarda en silence, surpris
et mécontent des concessions qu'il y remarquait: un épanouissement du
joli sous l'exagération persistante des formes, une envie naturelle de
plaire, sans trop lâcher encore le parti pris du colossal.
Seulement, il se désolait, car c'était une histoire qu'une figure
debout. Il fallait des armatures de fer, qui coûtaient bon, et une selle
qu'il n'avait pas, et tout un attirail.
Aussi allait-il sans doute se décider à la coucher au bord de l'eau.
«Hein? qu'en dis-tu?... Comment la trouves-tu?
--Pas mal, répondit enfin le peintre. Un peu romance, malgré ses cuisses
de bouchère; mais ça ne se jugera qu'à l'exécution... Et debout, mon
vieux, debout, autrement tout fiche le camp!». Le poêle ronflait, et
Chaîne, muet, se releva. Il rôda un instant, entra dans
l'arrière-boutique noire, où se trouvait le lit qu'il partageait avec
Mahoudeau; puis, il reparut, le chapeau sur la tête, plus silencieux
encore, d'un silence volontaire, accablant. Sans hâte, de ses doigts
gourds de paysan, il prit un morceau de fusain, il écrivit sur le mur:
Je vais acheter du tabac, remets du charbon dans le poêle. Et il sortit.
Stupéfait, Claude l'avait regardé faire. Il se tourna vers l'autre.
«Quoi donc?...
--Nous ne nous parlons plus, nous nous écrivons, dit tranquillement le
sculpteur.
--Depuis quand?
--Trois mois.
--Et vous couchez ensemble?
--Oui.» Claude éclata d'un grand rire. Ah! par exemple, il fallait des
caboches joliment dures! Et à propos de quoi cette brouille? Mais,
vexé, Mahoudeau s'emportait contre cette brute de Chaîne. Est-ce qu'un
soir, rentrant à l'improviste, il ne l'avait pas surpris avec Mathilde,
l'herboriste d'à côté, en chemise tous les deux, mangeant un pot de
confiture! Ce n'était pas l'affaire de la trouver sans jupon: ça, il
s'en fichait; seulement, le pot de confiture était de trop. Non! jamais
il ne pardonnerait qu'on se payât salement des douceurs en cachette,
lorsque lui mangeait son pain sec! Que diable, on fait comme pour la
femme, on partage; Et il y avait bientôt trois mois que la rancune
durait, sans une détente, sans une explication. La vie s'était
organisée, ils réduisaient les rapports strictement nécessaires aux
courtes phrases, charbonnées le long des murs.
D'ailleurs, ils continuaient à n'avoir qu'une femme comme ils n'avaient
qu'un lit, après être tacitement tombés d'accord sur les heures de
chacun d'eux, l'un sortant quand venait le tour de l'autre. Mon Dieu! on
n'avait pas besoin de tant parler dans l'existence, on s'entendait tout
de même.
Cependant, Mahoudeau, qui achevait de charger le poêle, se soulagea de
tout ce qu'il amassait.
«Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais quand on crève la faim, ce
n'est pas désagréable de ne jamais s'adresser la parole. Oui, on
s'abrutit dans le silence, c'est comme un empâtement qui calme un peu
les maux d'estomac... Ah! ce Chaîne, tu n'as pas idée de son fonds
paysan! Lorsqu'il a eu mangé son dernier sou, sans arriver à gagner avec
la peinture la fortune attendue, il s'est lancé dans le négoce, un petit
négoce qui devait lui permettre d'achever ses études. Hein? très fort,
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