--»Je perds la tête, décidément! Vous ne vous êtes jamais parlé, et je vous laisse là...! Ma chérie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un frère... Et toi, mon brave, je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.» Christine se mit à rire franchement, et elle tendit la joue, de grand coeur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide amitié, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une émotion mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en disant: «Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur.» Puis, se penchant pour baiser le petit, qu'elle avait au bras: «Alors, en voilà déjà un?»«Que veux-tu? ça pousse sans qu'on y songe!» Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine révolutionnait la maison pour le déjeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire, qui elle était, comment il l'avait connue, quelles circonstances les avaient fait se mettre en ménage; et il parut s'étonner, lorsque son ami voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi? parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce qu'elle ne semblait pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins heureux. Enfin, c'était une chose sans conséquence. «Bon! dit l'autre. Moi, ça de me gêne point... Tu l'as eue honnête, tu devrais l'épouser. --Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien sûr que je ne songe pas à la planter là avec un enfant.» Ensuite, Sandoz s'émerveilla des études pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employé son temps! Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui l'écoutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra, en criant: «Venez vite, les oeufs sont sur la table.» On déjeuna dans la cuisine, un déjeuner extraordinaire, une friture de goujons après les oeufs à la coque, puis le bouilli de la veille assaisonné en salade, avec des pommes de terre et un hareng saur. C'était délicieux, l'odeur forte et appétissante du hareng que Mélie avait culbuté sur la braise, la chanson du café qui passait goutte à goutte dans le filtre, au coin du fourneau. Et, quand le dessert parût, des fraises cueillies à l'instant, un fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les coudes carrément sur la table. À Paris? mon Dieu! à Paris, les camarades ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes, ils se poussaient à qui se caserait le premier. Naturellement, les absents avaient tort, il était bon d'y être, lorsqu'on ne voulait pas se laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'était pas le talent? est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volonté et la force? Ah! oui, c'était le rêve, vivre à la campagne, y entasser des chefs-d'oeuvre, puis un beau jour écraser Paris, en ouvrant ses malles! Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz à la gare, ce dernier lui dit: «À propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais me marier.» Du coup, le peintre éclata de rire. «Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin!» En attendant le train, ils causèrent encore. Sandoz expliqua ses idées sur le mariage, qu'il considérait bourgeoisement comme la condition même du bon travail, de la besogne réglée et solide, pour les grands producteurs modernes. La femme dévastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie le coeur et lui mange le cerveau, était une idée romantique contre laquelle les faits protestaient. Lui, d'ailleurs, avait le besoin d'une affection gardienne de sa tranquillité, d'un intérieur de tendresse où il pût se cloîtrer, afin de consacrer sa vie entière à l'oeuvre énorme dont il promenait le rêve. Et il ajoutait que tout dépendait du choix, il croyait avoir trouvé celle qu'il cherchait, une orpheline, la simple fille de petits commerçants sans un sou, mais belle, intelligente. Depuis six mois, après avoir donné sa démission d'employé, il s'était lancé dans le journalisme, où il gagnait plus largement sa vie. Il venait d'installer sa mère dans une petite maison des Batignolles, il y voulait l'existence à trois, deux femmes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour nourrir tout son monde. «Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire ce que l'on sent... Et adieu, voici ton train. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir.» Sandoz revint très souvent. Il tombait au hasard, quand son journal le lui permettait, libre encore, ne devant se mettre en ménage qu'à l'automne. C'étaient des journées heureuses, des après-midi entiers de confidences; les anciennes volontés de gloire reprises en commun. Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus côte à côte, les yeux perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout haut. «Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat. Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de presse, malgré les dégoûts du métier, est une sacrée puissance, une antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis forcé de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine à crever de travail, quelque chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir peut-être.» Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite: «Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est malade!... Non! c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là, notre révolution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain... Oui, on verra, on verra la littérature qui va germer pour le prochain siècle de science et de démocratie!» Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la rivière. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans la face: «Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh! pas grand-chose, un petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en étudierai les membres, un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres; enfin, une humanité en petit, la façon dont l'humanité pousse et se comporte... D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d'histoire... Hein? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s'ils ne m'écrasent pas!» Il retomba sur le dos, il élargit les bras dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant. «Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mère commune, l'unique source de la vie! toi l'éternelle, l'immortelle, où circule l'âme du monde, cette sève épandue jusque dans les pierres, et qui fait des arbres nos grands frères immobiles!... Oui, je veux me perdre en toi, c'est toi que je sens là, sous mes membres, m'étreignant et m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon oeuvre comme la force première, le moyen et le but, l'arche immense, où toutes les choses s'animent du souffle de tous les êtres!» Mais, commencée en blague, avec l'enflure de son emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un cri de conviction ardente, que faisait trembler une émotion profonde de poète; et ses yeux se mouillèrent; et, pour cacher cet attendrissement, il ajouta d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l'horizon: «Est-ce bête, une âme à chacun de nous, quand il y a cette grande âme!» Claude n'avait pas bougé, disparu au fond de l'herbe. Après un nouveau silence, il conclut: «Ça y est, mon vieux! crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer. --Oh! dit Sandoz qui se leva et s'étira, j'ai les os trop durs. Ils se casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.» Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié, en le voyant droit et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui d'être le parrain de Jacques. Sans doute, elle ne mettait plus les pieds à l'église; mais à quoi bon laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la décidait, c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pondéré, si raisonnable, dans les éclats de sa force. Claude s'étonna, consentit avec un haussement d'épaules. Et le baptême eut lieu, on trouva une marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une fête, on mangea un homard, apporté de Paris. Justement, ce jour-là, comme on se séparait, Christine prit Sandoz à part, et lui dit, d'une voix suppliante: «Revenez bientôt, n'est-ce pas? Il s'ennuie.» Claude, en effet, tombait dans des tristesses noires. Il abandonnait ses études, sortait seul, rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'endroit où le bac abordait, comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. Paris le hantait, il y allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, trempé de boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz lui-même, lui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveiller qu'à chacune de ces visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait pas en paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Lui, qui, auparavant, cachait son regret de Paris, étourdissait maintenant Christine, l'entretenait du matin au soir, à propos d'affaires qu'elle ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus. C'était, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donnât son opinion, qu'elle se prononçât dans les histoires. Est-ce que Gagnière n'était pas idiot, à s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une demoiselle des leçons de piano, à son âge! Hein? qu'en pensait-elle? une vraie toquade! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma Bécot, depuis que celle-ci avait un petit hôtel, rue de Moscou! Elle les connaissait, ces deux-là, deux bonnes rosses qui faisaient la paire, n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles, auquel il flanquerait ses quatre vérités, quand il le verrait. Comment! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il avait raté, du reste! Un gaillard qui blaguait l'École, qui parlait de tout démolir! Ah! décidément, la démangeaison du succès, le besoin de passer sur le ventre des camarades et d'être salué par des crétins, poussait à faire de bien grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait pas, peut-être? elle n'était pas assez bourgeoise pour le défendre? Et, quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands rires nerveux sur la même histoire, qu'il trouvait d'un comique extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne, qui avaient tué le petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tué, un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux, appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner si dur, qu'il leur était resté dans les mains! Alors, si Christine ne s'égayait pas, Claude se levait et disait d'une voix bourrue: «Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, ça vaudra mieux.» Il l'adorait encore, il la possédait avec l'emportement désespéré d'un amant qui demande à l'amour l'oubli de tout, la joie unique. Mais il ne pouvait aller au-delà du baiser, elle ne suffisait plus, un autre tourment l'avait repris, invincible. Au printemps, Claude, qui avait juré de ne plus exposer, par une affectation de dédain, s'inquiéta beaucoup du Salon. Quand il voyait Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de l'ouverture, il y alla, et revint le soir même, frémissant, très sévère. Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit paysage de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d'une jolie note blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cité d'abord, il en parla ensuite avec des rires indignés. Ce Fagerolles, quel truqueur; Maintenant qu'il avait raté son prix, il ne craignait plus d'exposer, il lâchait décidément l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse, pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une seule qualité originale! Et ça aurait du succès, les bourgeois aimaient trop qu'on les chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme il était temps qu'un véritable peintre parût, dans ce désert morne du Salon, au milieu de ces malins et de ces imbéciles! Quelle place à prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'écoutait se fâcher, finit par dire en hésitant: «Si tu voulais, nous rentrerions à Paris. --Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu cherches midi à quatorze heures.» ...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit jours: son ami Dubuche épousait Mlle Régine Margaillan, la fille du propriétaire de la Richaudière; et c'était une histoire compliquée, dont les détails l'étonnaient et l'égayaient énormément. D'abord, cet animal de Dubuche venait de décrocher une médaille, pour un projet de pavillon au milieu d'un parc, qu'il avait exposé; ce qui était déjà très amusant, car le projet, disait-on, avait dû être remis debout par son patron Dequersonnière, lequel, tranquillement, l'avait fait médailler par le jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était que cette récompense attendue avait décidé le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant, les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des familles riches! Le père Margaillan, comme tous les parvenus, rêvait de trouver un gendre qui l'aidât, qui lui apportât, dans sa partie, des diplômes authentiques et d'élégantes redingotes; et, depuis quelque temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet élève de l'École des Beaux-Arts, dont les notes étaient excellentes, si appliqué, si recommandé par ses maîtres. La médaille l'enthousiasma, du coup il donna sa fille, il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse, puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir. D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d'une santé chancelante, aurait là un mari bien-portant. «Crois-tu? répétait Claude à sa femme, faut-il aimer l'argent, pour épouser ce malheureux petit chat écorché!» Et, comme Christine, apitoyée, la défendait: «Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'achève pas! Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu l'ambition stupide, d'épouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté par des générations d'ivrognes, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races finissantes. Ah! une jolie dégringolade, au milieu des pièces de cent sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos foetus dans de l'esprit-de-vin!» Il tournait à la férocité, sa femme devait l'étreindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il redevînt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons. C'était vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la vie était drôle! Une fois encore, l'été s'acheva, le quatrième qu'ils passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être plus heureux, l'existence leur était douce et à bon compte, au fond de ce village. Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient à leurs besoins; même ils faisaient des économies, ils avaient acheté dû linge. De son côté, le petit Jacques, âgé de deux ans et demi, se trouvait admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se traînait dans la terre, en loques et barbouillé, poussant à sa guise, d'une belle santé rougeaude. Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le prendre, pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien dormir, elle ne s'en préoccupait pas autrement, elle réservait ses tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d'artiste, son cher homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour, la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins à une tristesse, à un malaise qui se traduisait par une exaspération de toutes les heures. Et c'en était fait, des joies premières de la campagne. Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé au fond de la Seine. Du reste, ils n'avaient même plus l'idée de se servir du canot que les Faucheur mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait, une paresse leur était venue de ramer, ils répétaient, sur certains coins délicieux des îles, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans jamais être tentés d'y retourner voir. Même les promenades le long des berges avaient perdu de leur charme; on y était grillé l'été, on s'y enrhumait l'hiver; et, quant au plateau, à ces vastes terres plantées de pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays lointain, quelque chose de trop reculé pour qu'on eût la folie d'y risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne où il fallait manger dans le graillon de la cuisine, où leur chambre était le rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcroît de malchance, la récolte des abricots avait manqué, cette année-là, et les plus beaux des rosiers géants, très vieux, envahis d'une lèpre, étaient morts. Ah quelle usure mélancolique de l'habitude! comme l'éternelle nature avait l'air de se faire vieille, dans cette satiété lasse des mêmes horizons! Mais le pis était que, en lui, le peintre se dégoûtait de la contrée, ne trouvant plus un seul motif qui l'enflammât, battant les champs d'un pas morne, ainsi qu'un domaine vide désormais, dont il aurait épuisé la vie, sans y laisser l'intérêt d'un arbre ignoré, d'un coup de lumière imprévu. Non, c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rien de bon, dans ce pays de chien!--Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau. Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le dîner n'était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte, il gifla Jacques, qui se roulait dans ses jambes. Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant: «Allons-nous-en, oh! retournons à Paris!» Il se dégagea, il cria d'une voix de colère: «Encore cette histoire!... Jamais, entends-tu! --Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est moi qui te le demande, c'est à moi que tu feras plaisir. --Tu t'ennuies donc ici? --Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je veux que tu travailles, je sens bien que ta place est là-bas. Ce serait un crime de t'enterrer davantage. --Non, laisse-moi!» Il frémissait, Paris l'appelait à l'horizon, le Paris d'hiver qui s'allumait de nouveau. Il y entendait le grand effort des camarades, il y rentrait pour qu'on ne triomphât pas sans lui, pour redevenir le chef, puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de l'être. Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il éprouvait de courir là-bas, il s'obstinait à refuser d'y aller, par une contradiction involontaire, qui montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se l'expliquât lui-même. Était-ce la peur dont tremble la chair des plus braves, le débat sourd du bonheur contre la fatalité du destin? «Écoute, dit violemment Christine, je fais les malles et je t'emmène.» Cinq jours plus tard, ils partaient pour Paris, après avoir tout emballé et tout envoyé au chemin de fer. Claude était déjà sur la route, avec le petit Jacques, lorsque Christine s'imagina qu'elle oubliait quelque chose. Elle revint seule dans la maison, elle la trouva complètement vide et se mit à pleurer: c'était une sensation d'arrachement, quelque chose d'elle-même qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle serait volontiers restée! quel ardent désir elle avait de vivre toujours là, elle qui venait d'exiger ce départ, ce retour dans la ville de passion, où elle sentait une rivale! Pourtant, elle continuait à chercher ce qui lui manquait, elle finit par cueillir une rose, devant la cuisine, une dernière rose, rouillée par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le jardin désert. VII Lorsqu'il se retrouva sur le pavé de Paris, Claude fut pris d'une fièvre de vacarme et de mouvement, du besoin de sortir, de battre la ville, d'aller voir les camarades. Il filait dès son réveil, il laissait Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient loué rue de Douai, près du boulevard de Clichy. Ce fut de la sorte que, le surlendemain de sa rentrée, il tomba chez Mahoudeau, à huit heures du matin, par un petit jour gris et glacé de novembre, qui se levait à peine. Pourtant, la boutique de la rue du Cherche-Midi, que le sculpteur occupait toujours, était ouverte; et celui-ci, la face blanche, mal réveillé, enlevait les volets en grelottant. «Ah! c'est toi!... Fichtre! tu étais matinal, à la campagne... Est-ce fait? es-tu de retour? --Oui, depuis avant-hier. --Bon! on va se voir... Entre donc, ça commence à piquer, ce matin.» Mais Claude, dans la boutique, eut plus froid que dans la rue. Il garda le collet de son paletot relevé, il fourra les mains au fond de ses poches, saisi d'un frisson devant l'humidité ruisselante des murailles nues, la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d'eau qui trempaient le sol. Un vent de misère avait soufflé là, vidant, les planches des moulages antiques, cassant les selles et les baquets, raccommodés avec des cordes. C'était un coin de gâchis et de désordre, une cave de maçon tombé en déconfiture. Et, sur la vitre de la porte, barbouillée de craie, il y avait, comme par dérision, un grand soleil rayonnant, dessiné à coups de pouce, agrémenté d'un visage au centre, dont la bouche en demi-cercle éclatait de rire. «Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu. Ces sacrés ateliers, avec l'eau des linges, ça se refroidit tout de suite.» Alors, en se retournant, Claude aperçut Chaîne agenouillé près du poêle, achevant de dépailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit bonjour; mais il n'en tira qu'un sourd grognement, sans le décider à lever la tête. «Et que fais-tu, en ce moment, mon vieux? demanda-t-il au sculpteur. --Oh! pas grand-chose de propre, va! Une fichue année, plus mauvaise encore que la dernière, qui n'avait rien valu!... Tu sais que les bons dieux traversent une crise. Oui, il y a une baisse sur la sainteté; et, dame j'ai dû me serrer le ventre... Tiens! en attendant, j'en suis réduit à ça.» Il débarrassait un buste de ses linges, il montra une figure longue, allongée encore par des favoris, monstrueuse de prétention et d'infinie bêtise. «C'est un avocat d'à côté... Hein? est-il assez répugnant, le coco? Et ce qu'il m'embête à vouloir que je soigne sa bouche!... Mais il faut manger, n'est-ce pas?» Il avait bien une idée pour le Salon, une figure debout, une baigneuse, tâtant l'eau de son pied, dans cette fraîcheur dont le frisson rend si adorable la chair de la femme; et il en montra une maquette déjà fendillée à Claude, qui la regarda en silence, surpris et mécontent des concessions qu'il y remarquait: un épanouissement du joli sous l'exagération persistante des formes, une envie naturelle de plaire, sans trop lâcher encore le parti pris du colossal. Seulement, il se désolait, car c'était une histoire qu'une figure debout. Il fallait des armatures de fer, qui coûtaient bon, et une selle qu'il n'avait pas, et tout un attirail. Aussi allait-il sans doute se décider à la coucher au bord de l'eau. «Hein? qu'en dis-tu?... Comment la trouves-tu? --Pas mal, répondit enfin le peintre. Un peu romance, malgré ses cuisses de bouchère; mais ça ne se jugera qu'à l'exécution... Et debout, mon vieux, debout, autrement tout fiche le camp!». Le poêle ronflait, et Chaîne, muet, se releva. Il rôda un instant, entra dans l'arrière-boutique noire, où se trouvait le lit qu'il partageait avec Mahoudeau; puis, il reparut, le chapeau sur la tête, plus silencieux encore, d'un silence volontaire, accablant. Sans hâte, de ses doigts gourds de paysan, il prit un morceau de fusain, il écrivit sur le mur: Je vais acheter du tabac, remets du charbon dans le poêle. Et il sortit. Stupéfait, Claude l'avait regardé faire. Il se tourna vers l'autre. «Quoi donc?... --Nous ne nous parlons plus, nous nous écrivons, dit tranquillement le sculpteur. --Depuis quand? --Trois mois. --Et vous couchez ensemble? --Oui.» Claude éclata d'un grand rire. Ah! par exemple, il fallait des caboches joliment dures! Et à propos de quoi cette brouille? Mais, vexé, Mahoudeau s'emportait contre cette brute de Chaîne. Est-ce qu'un soir, rentrant à l'improviste, il ne l'avait pas surpris avec Mathilde, l'herboriste d'à côté, en chemise tous les deux, mangeant un pot de confiture! Ce n'était pas l'affaire de la trouver sans jupon: ça, il s'en fichait; seulement, le pot de confiture était de trop. Non! jamais il ne pardonnerait qu'on se payât salement des douceurs en cachette, lorsque lui mangeait son pain sec! Que diable, on fait comme pour la femme, on partage; Et il y avait bientôt trois mois que la rancune durait, sans une détente, sans une explication. La vie s'était organisée, ils réduisaient les rapports strictement nécessaires aux courtes phrases, charbonnées le long des murs. D'ailleurs, ils continuaient à n'avoir qu'une femme comme ils n'avaient qu'un lit, après être tacitement tombés d'accord sur les heures de chacun d'eux, l'un sortant quand venait le tour de l'autre. Mon Dieu! on n'avait pas besoin de tant parler dans l'existence, on s'entendait tout de même. Cependant, Mahoudeau, qui achevait de charger le poêle, se soulagea de tout ce qu'il amassait. «Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais quand on crève la faim, ce n'est pas désagréable de ne jamais s'adresser la parole. Oui, on s'abrutit dans le silence, c'est comme un empâtement qui calme un peu les maux d'estomac... Ah! ce Chaîne, tu n'as pas idée de son fonds paysan! Lorsqu'il a eu mangé son dernier sou, sans arriver à gagner avec la peinture la fortune attendue, il s'est lancé dans le négoce, un petit négoce qui devait lui permettre d'achever ses études. Hein? très fort, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500