Chaque nuit, Christine disait: «Maintenant, mon chéri, tu vas me promettre une chose: c'est que tu travailleras demain. --Oui, demain, je te le jure. --Et tu sais, je me fâche, cette fois... Est-ce que c'est moi qui t'empêche? --Toi, quelle idée!... Puisque je suis venu pour travailler, que diable! Demain, tu verras.» Le lendemain, ils repartaient en canot; elle-même le regardait avec un sourire gêné, quand elle le voyait n'emporter ni toile, ni couleurs; puis, elle l'embrassait en riant, fière de sa puissance, touchée de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et c'étaient de nouvelles remontrances attendries: demain, oh! demain, elle l'attacherait plutôt devant sa toile! Claude, cependant, fit quelques tentatives de travail. Il commença une étude du coteau de Jeufosse, avec la Seine au premier plan; mais, dans l'île où il s'était installé, Christine le suivait, s'allongeait sur l'herbe près de lui, les lèvres entrouvertes, les yeux noyés au fond du bleu; et elle était si désirable dans ces verdures, dans ce désert où seules passaient les voix murmurantes de l'eau, qu'il lâchait sa palette à chaque minute, couché près d'elle, tous les deux anéantis et bercés par la terre. Une autre fois, au-dessus de Bennecourt, une vieille ferme le séduisit, abritée de pommiers antiques, qui avaient grandi comme des chênes. Deux jours de suite, il y vint; seulement, le troisième, elle l'emmena au marché de Bonnières pour acheter des poules; la journée suivante fut encore perdue, la toile avait séché, il s'impatienta à la reprendre, et finalement l'abandonna. Pendant toute la saison chaude, il n'eut ainsi que des velléités, des bouts de tableau ébauchés à peine, quittés au moindre prétexte, sans un effort de persévérance. Sa passion de travail, cette fièvre de jadis qui le mettait debout dès l'aube, bataillant contre la peinture rebelle, semblait s'en être allée, dans une réaction d'indifférence et de paresse; et, délicieusement, comme après les grandes maladies, il végétait, il goûtait la joie unique de vivre par toutes les fonctions de son corps. Aujourd'hui, Christine seule existait. C'était elle qui l'enveloppait de cette haleine de flamme, où s'évanouissaient ses volontés d'artiste. Depuis le baiser ardent, irréfléchi, qu'elle lui avait posé aux lèvres la première, une femme était née de la jeune fille, l'amante qui se débattait chez la vierge, qui gonflait sa bouche et l'avançait, dans la carrure du menton. Elle se révélait ce qu'elle devait être, malgré sa longue honnêteté: une chair de passion, une de ces chairs sensuelles, si troublantes quand elles se dégagent de la pudeur où elles dorment. D'un coup et sans maître, elle savait l'amour, elle y apportait l'emportement de son innocence; et elle, ignorante jusque-là, lui presque neuf encore, faisant ensemble les découvertes de la volupté, s'exaltaient dais le ravissement de cette initiation commune. Il s'accusait de son ancien mépris: fallait-il être sot de dédaigner en enfant des félicités qu'on n'avait pas vécues! Désormais, toute sa tendresse de la chair de la femme, cette tendresse dont il épuisait autrefois le désir dans ses oeuvres, ne le brûlait plus que pour ce corps vivant, souple et tiède, qui était son bien. Il avait cru aimer les jours frisant sur les gorges de soie, les beaux tons d'ambre pâle qui dorent la rondeur des hanches, le modelé douillet des ventres purs. Quelle illusion de rêveur! À cette heure seulement, il le tenait à pleins bras, ce triomphe de posséder son rêve, toujours fuyant jadis sous sa main impuissante de peintre. Elle se donnait entière, il la prenait, depuis sa nuque jusqu'à ses pieds, il la serrait d'une étreinte à la faire sienne, à l'entrer au fond de sa propre chair. Et elle, ayant tué la peinture, heureuse d'être sans rivale, prolongeait les noces. Au lit, le matin, c'étaient ses bras ronds, ses jambes douces qui le gardaient si tard, comme lié par des chaînes, dans la fatigue de leur bonheur; en canot, lorsqu'elle ramait, il se laissait emporter sans force, ivre, rien qu'à regarder le balancement de ses reins; sur l'herbe des îles, les yeux au fond de ses yeux, il restait en extase des journées, absorbé par elle, vidé de son coeur et de son sang. Et toujours, et partout, ils se possédaient, avec le besoin inassouvi de se posséder encore. Une des surprises de Claude était de la voir rougir pour le moindre gros mot qui lui échappait. Les jupes rattachées, elle souriait d'un air de gêne, détournait la tête, aux allusions gaillardes. Elle n'aimait pas ça. Et, à ce propos, un jour, ils se fâchèrent presque. C'était, derrière leur maison, dans le petit bois de chênes où ils allaient parfois, en souvenir du baiser qu'ils y avaient échangé lors de leur première visite à Bennecourt. Lui, travaillé d'une curiosité, l'interrogeait sur sa vie de couvent. Il la tenait à la taille, la chatouillait de son souffle, derrière l'oreille, en tâchant de la confesser. Que savait-elle de l'homme, là-bas? qu'en disait-elle avec ses amies? quelle idée se faisait-elle de ça? «Voyons, mon mimi, conte-moi un peu... Est-ce que tu te doutais?» Mais elle avait son rire mécontent, elle essayait de se dégager. «Es-tu bête! laisse-moi donc!... À quoi ça t'avance-t-il? --Ça m'amuse... Alors, tu savais?» Elle eut un geste de confusion, les joues envahies de rougeur. «Mon Dieu! comme les autres, des choses...» Puis, en se cachant la face contre son épaule: «On est bien étonnée tout de même.» Il éclata de rire, la serra follement, la couvrit d'une pluie de baisers. Mais, quand il crut l'avoir conquise et qu'il voulut obtenir ses confidences, ainsi que d'un camarade qui n'a rien à cacher, elle s'échappa en phrases fuyantes, elle finit par bouder, muette, impénétrable. Et jamais elle n'en avoua plus long, même à lui qu'elle adorait. Il y avait là ce fond que les plus franches gardent, cet éveil de leur sexe dont le souvenir demeure enseveli et comme sacré. Elle était très femme, elle se réservait, en se donnant toute. Pour la première fois, ce jour-là, Claude sentit qu'ils restaient étrangers. Une impression de glace, le froid d'un autre corps, l'avait saisi. Est-ce que rien de l'un ne pouvait donc pénétrer dans l'autre, quand ils s'étouffaient, entre leurs bras éperdus, avides d'étreindre toujours davantage, au-delà même de la possession? Les jours passaient cependant, et ils ne souffraient point de la solitude. Aucun besoin d'une distraction, d'une visite à faire ou à recevoir, ne les avait encore sortis d'eux-mêmes. Les heures qu'elle ne vivait pas près de lui, à son cou, elle les employait en ménagère bruyante, bouleversant la maison par de grands nettoyages que Mélie devait exécuter sous ses yeux, ayant des fringales d'activité qui la faisaient se battre en personne contre, les trois casseroles de la cuisine. Mais le jardin surtout l'occupait: elle abattait des moissons de roses sur les rosiers géants, armée d'un sécateur, les mains déchirées par les épines; elle s'était donné une courbature à vouloir cueillir les abricots, dont elle avait vendu la récolte deux cents francs aux Anglais qui battent le pays chaque année; et elle en tirait une vanité extraordinaire, elle rêvait de vivre des produits du jardin. Lui, mordait moins à la culture. Il avait mis son divan dans la vaste salle transformée en atelier, il s'y allongeait pour la regarder semer et planter, par la fenêtre grande ouverte. C'était une paix absolue, la certitude qu'il ne viendrait personne, que pas un coup de sonnette ne le dérangerait, à aucun moment de la journée. Il poussait si loin cette peur du dehors, qu'il évitait de passer devant l'auberge des Faucheur, dans la continuelle crainte de tomber sur une bande de camarades, débarqués de Paris. De tout l'été, pas une âme ne se montra. Il répétait chaque soir, en montant se coucher, que tout de même c'était une rude chance. Une seule plaie secrète saignait au fond de cette joie. Après la fuite de Paris, Sandoz ayant su l'adresse et ayant écrit, demandant s'il pouvait aller le voir, Claude n'avait pas répondu. Une brouille s'en était suivie, et cette vieille amitié semblait morte. Christine s'en désolait, car elle sentait bien qu'il avait rompu pour elle. Continuellement, elle en parlait, ne voulant pas le fâcher avec ses amis, exigeant qu'il les rappelât. Mais, s'il promettait d'arranger les choses, il n'en faisait rien. C'était fini, à quoi bon revenir sur le passé? Vers les derniers jours de juillet, l'argent devenant rare, il dut se rendre à Paris pour vendre au père Malgras une demi-douzaine d'anciennes études; et, en l'accompagnant à la gare, elle lui fit jurer d'aller serrer la main à Sandoz. Le soir, elle était là de nouveau, devant la station de Bonnières, qui l'attendait. «Eh bien, l'as-tu vu, vous êtes-vous embrassés?» Il se mit à marcher près d'elle, muet d'embarras. Puis, d'une voix sourde: «Non, je n'ai pas eu le temps.» Alors, elle dit, navrée, tandis que deux grosses larmes noyaient ses yeux: «Tu me fais beaucoup de peine.» Et, comme ils étaient sous les arbres, il la baisa au visage, en pleurant lui aussi, en la suppliant de ne pas augmenter son chagrin. Est-ce qu'il pouvait changer la vie? N'était-ce point assez déjà d'être heureux ensemble? Pendant ces premiers mois, ils firent une seule rencontre. C'était au-dessus de Bennecourt, en remontant du côté de la Roche-Guyon. Ils suivaient un chemin désert et boisé, un de ces délicieux chemins creux, lorsque, à un détour, ils tombèrent sur trois bourgeois en promenade, le père, la mère et la fille. Justement, se croyant bien seuls, ils s'étaient pris à la taille, en amoureux qui s'oublient derrière les haies: elle, ployée, abandonnait ses lèvres; lui, rieur, avançait les siennes; et la surprise fut si vive, qu'ils ne se dérangèrent point, toujours liés d'une étreinte, marchant du même pas ralenti. Saisie, la famille restait collée contre un des talus, le père gros et apoplectique, la mère d'une maigreur de couteau, la fille réduite à rien, déplumée comme un oiseau malade, tous les trois laids et pauvres du sang vicié de leur race. Ils étaient une honte, en pleine vie de la terre, sous le grand soleil. Et, soudain, la triste enfant qui regardait passer l'amour avec des yeux stupéfaits fut poussée par son père, emmenée par sa mère, hors d'eux, exaspérés de ce baiser libre, demandant s'il n'y avait donc plus de police dans nos campagnes; tandis que, toujours sans hâte, les deux amoureux s'en allaient triomphants, dans leur gloire. Claude pourtant s'interrogeait, la mémoire hésitante. Où diable avait-il vu ces têtes-là, cette déchéance bourgeoise, ces faces déprimées et tassées, qui suaient les millions gagnés sur le pauvre monde? C'était assurément dans une circonstance grave de sa vie. Et il se souvint, il reconnut les Margaillan, cet entrepreneur que Dubuche promenait au Salon des Refusés, et qui avait ri devant son tableau, d'un rire tonnant d'imbécile. Deux cents pas plus loin, comme il débouchait avec Christine du chemin creux, et qu'ils se trouvaient en face d'une vaste propriété, une grande bâtisse blanche entourée de beaux arbres, ils apprirent d'une vieille paysanne que la Richaudière, comme on la nommait, appartenait aux Margaillan depuis trois années. Ils l'avaient payée quinze cent mille francs et ils venaient d'y faire des embellissements pour plus d'un million. «Voilà un coin du pays où l'on ne nous reprendra guère, dit Claude en redescendant vers Bennecourt. Ils gâtent le paysage, ces monstres!» Mais, dès le milieu d'août, un gros événement changea leur vie: Christine était enceinte, et elle ne s'en apercevait qu'au troisième mois, dans son insouciance d'amoureuse. Ce fut d'abord une stupeur pour elle et pour lui; jamais ils n'avaient songé que cela pût arriver. Puis, ils se raisonnèrent, sans joie pourtant, lui, troublé de ce petit être qui allait venir compliquer l'existence, elle, saisie d'une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas, comme si elle eût craint que cet accident-là ne fût la fin de leur grand amour. Elle pleura longtemps à son cou, il tâchait vainement de la consoler, étranglé de la même tristesse sans nom. Plus tard, quand ils se furent habitués, ils s'attendrirent sur le pauvre petit, qu'ils avaient fait sans le vouloir, le jour tragique où elle s'était livrée à lui, dans les larmes, sous le crépuscule navré qui noyait l'atelier: les dates y étaient, ce serait l'enfant de la souffrance et de la pitié, souffleté à sa conception du rire bête des foules. Et, dès lors, comme ils n'étaient pas méchants, ils l'attendirent, le souhaitèrent même, s'occupant déjà de lui et préparant tout pour sa venue. L'hiver eut des froids terribles, Christine fut retenue par un gros rhume dans la maison mal close, qu'on ne parvenait pas à chauffer. Sa grossesse lui causait de fréquents malaises, elle restait accroupie, devant le feu, elle était obligée de se fâcher pour que Claude sortît sans elle, fit de longues marches sur la terre gelée et sonore des routes. Et lui, pendant ces promenades, en se retrouvant seul après des mois de continuelle existence à deux, s'étonnait de la façon dont avait tourné sa vie, en dehors de sa volonté. Jamais il n'avait voulu ce ménage, même avec elle; il en aurait eu l'horreur, si on l'avait consulté; et ça s'était fait cependant, et ça n'était plus à défaire; car, sans parler de l'enfant, il était de ceux qui n'ont point le courage de rompre. Évidemment, cette destinée l'attendait, il devait s'en tenir à la première qui n'aurait pas honte de lui. La terre dure sonnait sous ses galoches, le vent glacial figeait sa rêverie, attardée à des pensées vagues, à sa chance d'être tombé du moins sur une fille honnête, à tout ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale s'il s'était mis avec un modèle, las de rouler les ateliers; et il était repris de tendresse, il se hâtait de rentrer pour serrer Christine de ses deux bras tremblants, comme s'il avait failli la perdre, déconcerté seulement lorsqu'elle se dégageait, en poussant un cri de douleur. «Oh! pas si fort! tu me fais du mal!» Elle portait les mains à son ventre, et lui regardait ce ventre, toujours avec la même surprise anxieuse. L'accouchement eut lieu vers le milieu de février. Une sage-femme était venue de Vernon, tout marcha très bien: la mère fut sur pied au bout de trois semaines, l'enfant, un garçon très fort, tétait si goulûment qu'elle devait se lever jusqu'à cinq fois la nuit, pour l'empêcher de crier et de réveiller son père. Dès lors, le petit être révolutionna la maison, car elle, si active ménagère, se montra nourrice très maladroite. La maternité ne poussait pas en elle, malgré son bon coeur et ses désolations au moindre bobo; elle se lassait, se rebutait tout de suite, appelait Mélie, qui aggravait les embarras par sa stupidité béante; et il fallait que le père accourût l'aider, plus gêné encore que les deux femmes. Son ancien malaise à coudre, son inaptitude aux travaux de son sexe, reparaissait dans les soins que réclamait l'enfant. Il fut assez mal tenu, il s'éleva un peu à l'aventure, au travers du jardin et des pièces laissées en désordre de désespoir, encombrées de langes, de jouets cassés, de l'ordure et du massacre d'un petit monsieur qui fait ses dents. Et, quand les choses se gâtaient par trop, elle ne savait que se jeter aux bras de son cher amour: c'était son refuge, cette poitrine de l'homme qu'elle aimait, l'unique source de l'oubli et du bonheur. Elle n'était qu'amante, elle aurait donné vingt fois le fils pour l'époux. Une ardeur même l'avait reprise après la délivrance, une sève remontante d'amoureuse qui se retrouve, avec sa taille libre, sa beauté refleurie. Jamais sa chair de passion ne s'était offerte dans un tel frisson de désir. Ce fut l'époque cependant où Claude se remit un peu à peindre. L'hiver finissait, il ne savait à quoi employer les gaies matinées de soleil depuis que Christine ne pouvait sortir avant midi, à cause de Jacques, le gamin qu'ils avaient nommé ainsi, du nom de son grand-père maternel, en négligeant du reste de le faire baptiser. Il travailla dans le jardin, d'abord par désoeuvrement, fit une pochade de l'allée d'abricotiers, ébaucha les rosiers géants, composa des natures mortes, quatre pommes, une bouteille et un pot de grés, sur une serviette. C'était pour se distraire. Puis, il s'échauffa, l'idée de peindre une figure habillée en plein soleil, finit par le hanter; et, dès ce moment, sa femme fut sa victime, d'ailleurs complaisante, heureuse de lui faire un plaisir, sans comprendre encore quelle rivale terrible elle se donnait. Il la peignit à vingt reprises, vêtue de blanc, vêtue de rouge au milieu des verdures, debout ou marchant, à demi allongée sur l'herbe, coiffée d'un grand chapeau de campagne, tête nue sous une ombrelle, dont la soie cerise baignait sa face d'une lumière rose. Jamais il ne se contentait pleinement, il grattait les toiles au bout de deux ou trois séances, recommençait tout de suite, s'entêtant au même sujet. Quelques études, incomplètes, mais d'une notation charmante dans la vigueur de leur facture, furent sauvées du couteau à palette et pendues aux murs de la salle à manger. Et, après Christine, ce fut Jacques qui dut poser. On le mettait nu comme un petit saint Jean, on le couchait, par les journées chaudes, sur une couverture; et il ne fallait plus qu'il bougeât. Mais c'était le diable. Égayé, chatouillé par le soleil, il riait et gigotait, ses petits pieds roses en l'air, se roulant, culbutant, le derrière par-dessus la tête. Le père, après avoir ri, se fâchait, jurait contre ce sacré mioche qui ne pouvait pas être sérieux une minute. Est-ce qu'on plaisantait avec la peinture? Alors, la mère, à son tour, faisait les gros yeux, maintenait le petit pour que le peintre attrapât au vol le dessin d'un bras ou d'une jambe. Pendant des semaines, il s'obstina, tellement les tons si jolis de cette chair d'enfance le tentaient. Il ne le couvait plus que de ses yeux d'artiste, comme un motif à chef-d'oeuvre, clignant les paupières, rêvant le tableau. Et il recommençait l'expérience, il le guettait des jours entiers, exaspéré que ce polisson-là ne voulût pas dormir, aux heures où l'on aurait pu le peindre. Un jour que Jacques sanglotait, en refusant de tenir la pose, Christine dit doucement: «Mon ami, tu le fatigues, ce pauvre mignon.» Alors, Claude s'emporta, plein de remords. «Tiens! c'est vrai, je suis stupide, avec ma peinture!... Les enfants, ce n'est pas fait pour ça.» Le printemps et l'été se passèrent encore, dans une grande douceur. On sortait moins, on avait presque délaissé le canot, qui achevait de se pourrir contre la berge; car c'était toute une histoire que d'emmener le petit dans les îles. Mais on descendait souvent à pas ralentis le long de la Seine, sans jamais s'écarter à plus d'un kilomètre. Lui, fatigué des éternels motifs du jardin, tentait maintenant des études au bord de l'eau; et, ces jours-là, elle allait le chercher avec l'enfant, s'asseyait pour le regarder peindre, en attendant de rentrer languissamment tous les trois, sous la cendre fine du crépuscule. Un après-midi, il fut surpris de la voir apporter son ancien album de jeune fille. Elle en plaisanta, elle expliqua que ça réveillait des choses en elle, d'être là, derrière lui. Sa voix tremblait un peu, la vérité était qu'elle éprouvait le besoin de se mettre de moitié dans sa besogne, depuis que cette besogne le lui enlevait davantage chaque jour. Elle dessina, risqua deux ou trois aquarelles, d'une main soigneuse de pensionnaire. Puis, découragée par ses sourires, sentant bien que la communion ne se faisait pas sur ce terrain, elle lâcha de nouveau son album, en le forçant à promettre qu'il lui donnerait des leçons de peinture, plus tard, quand il aurait le temps. D'ailleurs, elle trouvait très jolies ses dernières toiles. Après cette année de repos en pleine campagne, en pleine lumière, il peignait avec une vision nouvelle, comme éclaircie, d'une gaieté de tons chantante. Jamais encore il n'avait eu cette science des reflets, cette sensation si juste des êtres et des choses, baignant dans la clarté diffuse. Et, désormais, elle aurait déclaré cela absolument bien, gagnée par ce régal de couleurs, s'il avait voulu finir davantage, et si elle n'était restée interdite parfois, devant un terrain lilas ou devant un arbre bleu, qui déroutaient toutes ses idées arrêtées de coloration. Un jour qu'elle osait se permettre une critique, précisément à cause d'un peuplier lavé d'azur, il lui avait fait constater, sur la nature même, ce bleuissement délicat des feuilles. C'était vrai pourtant, l'arbre était bleu; mais, au fond, elle ne se rendait pas, condamnait la réalité: il ne pouvait y avoir des arbres bleus dans la nature. Elle ne parla plus que gravement des études qu'il accrochait aux murs de la salle. L'art rentrait dans leur vie, et elle en demeurait songeuse. Quand elle le voyait partir avec son sac, sa pique et son parasol, il lui arrivait de se pendre d'un élan à son cou. «Tu m'aimes, dis?--Es-tu bête! pourquoi veux-tu que je ne t'aime pas? --Alors, embrasse-moi comme tu m'aimes, bien fort, bien fort!» Puis, l'accompagnant jusque sur la route: «Et travaille, tu sais que je ne t'ai jamais empêché de travailler... Va, va, je suis contente, lorsque tu travailles.» Une inquiétude parut s'emparer de Claude, lorsque l'automne de cette seconde année fit jaunir les feuilles et ramena les premiers froids. La saison fut justement abominable, quinze jours de pluies torrentielles le retinrent oisif à la maison; ensuite, des brouillards vinrent à chaque instant contrarier ses séances. Il restait assombri devant le feu, il ne parlait jamais de Paris, mais la ville se dressait là-bas, à l'horizon, la ville d'hiver avec son gaz qui flambait dès cinq heures, ses réunions d'amis se fouettant d'émulation, sa vie de production ardente que même les glaces de décembre ne ralentissaient pas. En un mois, il s'y rendit à trois reprises, sous le prétexte de voir Malgras, auquel il avait encore vendu quelques petites toiles. Maintenant, il n'évitait plus de passer devant l'auberge des Faucheur, il se laissait même arrêter par le Poirette, acceptait un verre de vin blanc; et ses regards fouillaient la salle, comme s'il eût cherché, malgré la saison, des camarades d'autrefois, tombés là du matin. Il s'attardait, dans l'attente; puis, désespéré de solitude, il rentrait, étouffant de tout ce qui bouillonnait en lui, malade de n'avoir personne pour crier ce dont éclatait son crâne. L'hiver s'écoula pourtant, et Claude eut la consolation de peindre quelques beaux effets de neige. Une troisième année commençait, lorsque, dans les derniers jours de mai, une rencontre inattendue l'émotionna. Il était, ce matin-là, monté sur le plateau, pour chercher un motif, les bords de la Seine ayant fini par le lasser; et il resta stupide, au détour d'un chemin, devant Dubuche qui s'avançait entre deux haies de sureau, coiffé d'un chapeau noir, pincé correctement dans sa redingote. «Comment! c'est toi!» L'architecte bégaya de contrariété. «Oui, je vais faire une visite... Hein? c'est joliment bête, à la campagne! Mais, que veux-tu? on est forcé à des ménagements... Et toi, tu habites par ici--? Je le savais... C'est-à-dire, non! on m'avait bien appris quelque chose comme ça, mais je croyais que c'était de l'autre côté, plus loin.» Claude, très remué, le tira d'embarras. «Bon, bon, mon vieux, tu n'as pas à t'excuser, c'est moi le plus coupable... Ah! qu'il y a donc longtemps qu'on ne s'est vus! Si je te disais le coup que j'ai reçu au coeur, quand ton nez a débouché des feuilles!» Alors, il lui prit le bras, il l'accompagna en ricanant de plaisir; et l'autre, dans la continuelle préoccupation de sa fortune, qui le faisait parler de lui sans cesse, se mit tout de suite à causer de son avenir. Il venait de passer élève de première classe à l'école, après avoir décroché avec une peine infinie les mentions réglementaires. Mais ce succès le laissait perplexe. Ses parents ne lui envoyaient plus un sou, pleurant misère, pour qu'il les soutînt à son tour; il avait renoncé au prix de Rome, certain d'être battu, pressé de gagner sa vie; et il était las déjà, écoeuré de faire la place, de gagner un franc vingt-cinq de l'heure chez des architectes ignorants, qui le traitaient en manoeuvre. Quelle route choisir? où prendre le plus court chemin? Il quitterait l'École, il aurait un bon coup d'épaule de son patron, le puissant Dequersonnière, dont il était aimé pour sa docilité d'élève piocheur. Seulement, que de peine encore, que d'inconnu devant lui! Et il se plaignait avec amertume de ces écoles du gouvernement, où l'on trimait tant d'années, et qui n'assuraient même pas une position à tous ceux qu'elles jetaient sur le pavé. Brusquement, il s'arrêta au milieu du sentier. Les haies de sureau débouchaient en plaine rase, et la Richaudière apparaissait, au milieu de ses grands arbres. «Tiens! c'est vrai, s'écria Claude, je n'avais pas compris... Tu vas dans cette baraque. Ah! les magots, ont-ils de sales têtes!» Dubuche, l'air vexé de ce cri d'artiste, protesta d'un air gourmé. «N'empêche que le père Margaillan, tout crétin qu'il te semble, est un fier homme dans sa partie. Il faut le voir sur ses chantiers, au milieu de ses bâtisses: une activité du diable, un sens étonnant de la bonne administration, un flair merveilleux des rues à construire et des matériaux à acheter. Du reste, on ne gagne pas des millions sans être un monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui, moi! Je serais bien bête de n'être pas poli à l'égard d'un homme qui peut m'être utile.» Tout en parlant, il barrait l'étroit chemin, il empêchait son ami d'avancer, sans doute par crainte d'être compromis, si on les voyait ensemble, et pour lui faire entendre qu'ils devaient se séparer là. Claude allait l'interroger sur les camarades de Paris; mais il se tut. Pas un mot de Christine ne fut même prononcé. Et il se résignait à le quitter, il tendait la main, lorsque cette question sortit malgré lui de ses lèvres tremblantes: «Sandoz va bien? --Oui, pas mal. Je le vois rarement... Il m'a encore parlé de toi, le mois dernier. Il est toujours désolé que tu nous aies mis à la porte.--Mais je ne vous ai pas mis à la porte! cria Claude hors de lui; mais, je vous en supplie, venez me voir; Je serais si heureux! --Alors, c'est ça, nous viendrons. Je lui dirai de venir, parole d'honneur!... Adieu, adieu, mon vieux. Je suis pressé.» Et Dubuche s'en alla vers la Richaudière, et Claude le regarda qui se rapetissait au milieu des cultures, avec la soie luisante de son chapeau et la tache noire de sa redingote. Il rentra lentement, le coeur gros d'une tristesse sans cause. Il ne dit rien à sa femme de cette rencontre. Huit jours plus tard, Christine était allée chez les Faucheur acheter une livre de vermicelle, et elle s'attardait au retour, elle causait avec une voisine, son enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait du bac, s'approcha et lui demanda: «Monsieur Claude Lantier? c'est par ici, n'est-ce pas?» Elle resta saisie, elle répondit simplement: «Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre...» Pendant une centaine de mètres, ils marchèrent côte à côte. L'étranger, qui semblait la connaître, l'avait regardée avec un bon sourire; mais, comme elle hâtait le pas, cachant son trouble sous un air grave, il se taisait. Elle ouvrit la porte, elle l'introduisit dans la salle, en disant: «Claude, une visite pour toi.» Il y eut une grande exclamation, les deux hommes étaient déjà dans les bras l'un de l'autre. «Ah! mon vieux Pierre, ah! que tu es gentil d'être venu!... Et Dubuche? --Au dernier moment, une affaire l'a retenu, et il m'a envoyé une dépêche pour que je parte sans lui. --Bon! je m'y attendais un peu... Mais te voilà, toi! Ah! tonnerre de Dieu, que je suis content!». Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagnée par la joie: «C'est vrai, je ne t'ai pas conté. J'ai rencontré l'autre jour Dubuche, qui se rendait là-haut, à la propriété de ces monstres...» Mais il s'interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500