Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous les bancs étaient pris
d'assaut, des groupes barraient les allées, où la marche lente des
promeneurs s'arrêtait, refluait sans cesse autour des bronzes et des
marbres à succès. Du buffet encombré sortait un gros murmure, un bruit
de soucoupes et de cuillers, qui s'ajoutait au frisson vivant de
l'immense nef. Les moineaux étaient remontés dans là forêt des
charpentes de fonte, on entendait leurs petits cris aigus, le
piaillement dont ils saluaient le soleil à son déclin, sous les vitres
chaudes. Il faisait lourd, une tiédeur humide de serre, un air immobile,
affadi d'une odeur de terreau fraîchement remué. Et, dominant cette
houle du jardin, le fracas des salles du premier étage, le roulement des
pieds sur les planchers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de
tempête battant la côte.
Claude, qui percevait nettement ce grondement d'orage, finissait par
n'avoir que lui, déchaîné et hurlant, dans les oreilles. C'étaient des
gaietés de la foule, dont les huées et les rires soufflaient en ouragan
devant son tableau. Il eut un geste énervé, il s'écria:
«Ah! çà, qu'est-ce que nous fichons, ici? Moi, je ne prends rien au
buffet, ça pue l'Institut... Allons boire une chope dehors,
voulez-vous?» Tous sortirent, les jambes cassées, la face tirée et
méprisante. Dehors, ils respirèrent bruyamment, d'un air de délices, en
rentrant dans la bonne nature printanière.
Quatre heures sonnaient à peine, le soleil oblique enfilait les
Champs-Élysées; et tout flambait, les queues serrées des équipages, les
feuillages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui jaillissaient et
s'envolaient en une poussière d'or. D'un pas de flatterie, ils
descendirent, hésitèrent, s'échouèrent enfin dans un petit café, le
Pavillon de la Concorde, à gauche, avant la place. La salle était si
étroite qu'ils s'attablèrent au bord de la contre-allée, malgré le froid
tombant de la voûte des feuilles; déjà touffue et noire. Mais, après les
quatre rangées de marronniers, au-delà de cette bande d'ombre verdâtre,
ils avaient devant eux la chaussée ensoleillée de l'avenue, ils y
voyaient passer Paris à travers une gloire, les voitures aux roues
rayonnantes comme des astres, les grands omnibus jaunes plus dorés que
des chars de triomphe, des cavaliers dont les montures semblaient jeter
des étincelles, des piétons qui se transfiguraient et resplendissaient
dans la lumière.
Et, durant près de trois heures, en face de sa chope restée pleine,
Claude parla, discuta, dans une fièvre croissante, le corps brisé, la
tête grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. C'était, avec les
camarades, l'habituelle sortie du Salon, que, cette année-là,
passionnait davantage encore la mesure libérale de l'Empereur: un flot
montant de théories, une griserie d'opinions extrêmes qui rendait les
langues pâteuses, toute la passion de l'art dont brûlait leur jeunesse.
«Eh bien, quoi? criait-il, le public rit, il faut faire l'éducation du
public... Au fond, c'est une victoire. Enlevez deux cents toiles
grotesques, et notre Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et
l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra plus tard, nous le
tuerons, leur Salon. Nous y entrerons en conquérants, à coups de
chefs-d'oeuvre... Ris donc, ris donc, grande bête de Paris, jusqu'à ce
que tu tombes à nos genoux!» Et, s'interrompant, il montrait d'un geste
prophétique l'avenue triomphale, où roulaient dans le soleil, le luxe et
la joie de la ville. Son geste s'élargissait, descendait jusqu'à la
place de la Concorde, qu'on apercevait en écharpe, sous les arbres, avec
une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout fuyant de ses
balustrades, et deux de ses statues, Rouen aux mamelles géantes, Lille
qui avance l'énormité de son pied nu.
«Le plein air, ça les amuse! reprit-il. Soit! puisqu'ils le veulent, le
plein air, l'école du plein air!... Hein? c'était entre nous, ça
n'existait pas, hier, en dehors de quelques peintres. Et voilà qu'ils
lancent le mot, ce sont eux qui fondent l'école... Oh! je veux bien,
moi. Va pour l'école du plein air!» Jory s'allongeait des claques sur
les cuisses.
«Quand je te disais! J'étais sûr, avec mes articles, de les forcer à
mordre, ces crétins! Ce que nous allons les embêter, maintenant!»
Mahoudeau chantait victoire, lui aussi, en ramenant continuellement sa
Vendangeuse, dont il expliquait les hardiesses à Chaîne silencieux, qui
seul écoutait; tandis que Gagnière, avec la raideur des timides lâchés
au travers de la théorie pure, parlait de guillotiner l'Institut; et
Sandoz, par sympathie enflammée de travailleur, et Dubuche, cédant à la
contagion de ses amitiés révolutionnaires, s'exaspéraient, tapaient sur
la table, avalaient Paris, dans chaque gorgée de bière. Très calme,
Fagerolles gardait son sourire. Il les avait suivis par amusement, par
le singulier plaisir qu'il trouvait à pousser les camarades dans des
farces qui tourneraient mal. Pendant qu'il fouettait leur esprit de
révolte, il prenait justement la ferme résolution de travailler
désormais à obtenir le prix de Rome: cette journée le décidait, il
jugeait imbécile de compromettre son talent davantage.
Le soleil baissait à l'horizon, il n'y avait plus qu'un flot descendant
de voitures, le retour du Bois, dans l'or pâli du couchant. Et la sortie
du Salon devait s'achever, une queue défilait, des messieurs à tête de
critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.
Gagnière s'enthousiasma brusquement,«Ah! Courajod, en voilà un qui a
inventé le paysage! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg?
--Une merveille! cria, Claude. Il y a trente ans que c'est fait, et on
n'a encore rien fichu de plus solide...
Pourquoi laisse-t-on ça au Luxembourg? Ça devrait être au Louvre.
--Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles.
--Comment! Courajod n'est pas mort! On ne le voit plus, on n'en parle
plus.» Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma que le maître
paysagiste, âgé de soixante-dix ans, vivait quelque part, du côté de
Montmartre, retiré dans une petite maison, au milieu de poules, de
canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre, il y avait des
mélancolies de vieux artistes, disparus avant leur mort. Tous se
taisaient, un frisson les avait pris, lorsqu'ils aperçurent, passant au
bras d'un ami, Bongrand, la face congestionnée, le geste inquiet, qui
leur envoya un salut; et, presque derrière lui, au milieu de ses
disciples, Chambouvard se montra, riant très haut, tapant les talons, en
maître absolu, certain de l'éternité. «Tiens! tu nous lâches?» demanda
Mahoudeau à Chaîne, qui se levait.
L'autre mâchonna dans sa barbe des paroles sourdes; et il partit, après
avoir distribué des poignées de main.
«Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme, dit Jory à Mahoudeau.
Oui, l'herboriste, la femme aux herbes qui puent... Ma parole! j'ai vu
ses yeux flamber tout d'un coup; ça le prend comme une rage de dents, ce
garçon; et regarde-le courir, là-bas.» Le sculpteur haussa les épaules,
au milieu des rires.
Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il entreprenait Dubuche sur
l'architecture. Sans doute, ce n'était pas mal, cette salle de Musée,
qu'il exposait; seulement, ça n'apportait rien, on y retrouvait une
patiente marqueterie des formules de l'École. Est-ce que tous les arts
ne marchaient pas de front? est-ce que l'évolution qui transformait la
littérature, la peinture, la musique même, n'allait pas renouveler
l'architecture? Si jamais l'architecture d'un siècle devait avoir un
style à elle, c'était assurément celle du siècle où l'on entrerait
bientôt, un siècle neuf, un terrain balayé, prêt à la reconstruction de
tout, un champ fraîchement ensemencé, dans lequel pousserait un nouveau
peuple. Par terre, les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons
d'être sous notre ciel, au milieu de notre société! par terre, les
cathédrales gothiques, puisque la foi aux légendes était morte! par
terre, les colonnades fines, les dentelles ouvragées de la Renaissance,
ce renouveau antique greffé sur le Moyen Âge, des bijoux d'art où notre
démocratie ne pouvait se loger! Et il voulait, il réclamait avec des
gestes violents la formule architecturale de cette démocratie, l'oeuvre
de pierre qui l'exprimerait, l'édifice où elle serait chez elle, quelque
chose d'immense et de fort, de simple et de grand, ce quelque chose qui
s'indiquait déjà dans nos gares, dans nos halles, avec la solide
élégance de leurs charpentes de fer, mais épuré encore, haussé jusqu'à
la beauté, disant la grandeur de nos conquêtes.
«Eh! oui, eh! oui! répétait Dubuche, gagné par sa fougue. C'est ce que
je veux faire, tu verras un jour...
Donne-moi le temps d'arriver, et quand je serai libre, ah! quand je
serai libre!...»
La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus, dans l'énervement de
sa passion, d'une abondance, d'une éloquence que les camarades ne lui
connaissaient pas.
Tous s'excitaient à l'écouter, finissaient par s'égayer bruyamment des
mots extraordinaires qu'il lançait; et lui-même, étant revenu sur son
tableau, en parlait avec une gaieté énorme, faisait la charge des
bourgeois qui regardaient, imitait la gamme bête des rires. Sur
l'avenue, couleur de cendre, on ne voyait plus filer que les ombres de
rares voitures. La contre-allée était toute noire, un froid de glace
tombait des arbres. Seul, un chant perdu sortait d'un massif de verdure,
derrière le café, quelque répétition au Concert de l'Horloge, la voix
sentimentale d'une fille s'essayant à la romance.
«Ah! m'ont-ils amusé, les idiots! cria Claude dans un dernier éclat.
Entendez-vous, pour cent mille francs, je ne donnerais pas ma journée!»
Il se tut, épuisé. Personne n'avait plus de salive. Un silence régna,
tous grelottèrent sous l'haleine glacée qui passait. Et ils se
séparèrent avec des poignées de main lasses, dans une sorte de stupeur.
Dubuche dînait en ville.
Fagerolles avait un rendez-vous. Vainement, Jory, Mahoudeau et Gagnière
voulurent entraîner Claude chez Foucart, un restaurant à vingt-cinq
sous: déjà Sandoz l'emmenait à son bras, inquiet de le voir si
gai,«Allons, viens, j'ai promis à ma mère de rentrer. Tu mangeras un
morceau avec nous, et ce sera gentil, nous finirons la journée
ensemble.» Tous deux descendirent le quai, le long des Tuileries, serrés
l'un contre l'autre, fraternellement. Mais, au pont des Saints-Pères, le
peintre s'arrêta net. «Comment, tu me quittes! s'écria Sandoz. Puisque tu
dînes avec moi!
--Non, merci, j'ai trop mal à la tête... Je rentre me coucher.»
Et il s'obstina sur cette excuse.
«Bon! bon! finit par dire l'autre en souriant, on ne te voit plus, tu
vis dans le mystère... Va, mon vieux, je ne veux pas te gêner.» Claude
retint un geste d'impatience, et, laissant son ami passer le pont, il
continua de filer tout seul par les quais. Il marchait les bras
ballants, le nez à terre, sans rien voir, à longues enjambées de
somnambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon, devant sa porte, il
leva les yeux, étonné qu'un fiacre attendît là, arrêté au bord du
trottoir, lui barrant le chemin. Et ce fut du même pas mécanique qu'il
entra chez la concierge, pour prendre sa clef.
«Je l'ai donnée à cette dame, cria Mme Joseph du fond de la loge. Cette
femme est là-haut.
--Quelle dame? demanda-t-il effaré.
--Cette jeune personne... Voyons, vous savez bien? celle qui vient
toujours.» Il ne savait plus, il se décida à monter, dans une confusion
extrême d'idées. La clef se trouvait sur la porte, qu'il ouvrit, puis
qu'il referma, sans hâte.
Claude resta un moment immobile. L'ombre avait envahi l'atelier, une
ombre violâtre qui pleuvait de la baie vitrée en un mélancolique
crépuscule, noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le parquet,
où les meubles, les toiles, tout ce qui traînait vaguement, semblait se
fondre, comme dans l'eau dormante d'une mare. Mais, assise au bord du
divan, se détachait une forme sombre, raidie par l'attente, anxieuse et
désespérée au milieu de cette agonie du jour. C'était Christine, il
l'avait reconnue.
Elle tendit les mains, elle murmura d'une voix basse et entrecoupée: «Il
y a trois heures, oui, trois heures que je suis là, toute seule, à
écouter... Au sortir de là-bas, j'ai pris une voiture, et je ne voulais
que venir, puis rentrer vite...
Mais je serais restée la nuit entière, je ne pouvais pas m'en aller,
sans vous avoir serré les mains.» Elle continua, elle dit son désir
violent de voir le tableau, son escapade au Salon, et comment elle était
tombée dans la tempête des rires, sous les huées de tout ce peuple.
C'était elle qu'on sifflait ainsi, c'était sur sa nudité que crachaient
les gens, cette nudité dont le brutal étalage, devant la blague de
Paris, l'avait étranglée dès la porte. Et, prise d'une terreur folle,
éperdue de souffrance et de honte, elle s'était sauvée, comme si elle
avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de
coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant, elle ne songeait qu'à
lui, bouleversée par l'idée du chagrin qu'il devait avoir, grossissant
l'amertume de cet échec de toute sa sensibilité de femme, débordant d'un
besoin de charité immense. «Ô mon ami, ne vous faites pas de peine!... Je
voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux, que je le trouve
très bien, ce tableau, que je suis très fière et très heureuse de vous
avoir aidé, d'en être un peu, moi aussi...» Il l'écoutait bégayer
ardemment ces tendresses, toujours immobile; et, brusquement, il
s'abattit devant elle, il laissa tomber la tête sur ses genoux, en
éclatant en larmes.
Toute son excitation de l'après-midi, sa bravoure d'artiste sifflé, sa
gaieté et sa violence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le
suffoquait. Depuis la salle où les rires l'avaient souffleté, il les
entendait le poursuivre comme une meute aboyante, là-bas aux
Champs-Élysées, puis le long de la Seine, puis à présent encore chez
lui, derrière son dos. Sa force entière s'en était allée, il se sentait
plus débile qu'un enfant; et il répéta, roulant sa tête, la voix
éteinte, le geste vague: «Mon Dieu! que je souffre!» Alors, elle, des
deux poings, le remonta jusqu'à sa bouche, dans un emportement de
passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu'au coeur, d'une haleine
chaude:
«Tais-toi, tais-toi, je t'aime!» Ils s'adoraient, leur camaraderie
devait aboutir à ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau
qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule les enveloppa, ils restèrent
aux bras l'un de l'autre, anéantis, en larmes sous cette première joie
d'amour. Près d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait
envoyés le matin embaumaient la nuit; et les parcelles d'or éparses,
envolées du cadre, luisaient seules d'un reste de jour, pareilles à un
fourmillement d'étoiles.
VI
Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras, il lui avait
dit: «Reste!» Mais elle s'était dégagée d'un effort.
«Je ne peux pas, il faut que je rentre.
--Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.
--Demain, non, c'est impossible... Adieu, à bientôt!» Et, le lendemain,
dès sept heures, elle était là, rouge du mensonge qu'elle avait fait à
Mme Vanzade: une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher à la
gare, et avec qui elle passerait la journée.
Claude, ravi de la posséder ainsi tout un jour, voulut l'emmener à la
campagne, par un besoin de l'avoir à lui seul, très loin, sous le grand
soleil. Elle fut enchantée, ils partirent comme des fous, arrivèrent à
la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans un train du Havre. Lui,
connaissait, après Mantes, un petit village, Bennecourt, où était une
auberge d'artistes qu'il avait envahie parfois avec des camarades, et,
sans s'inquiéter des deux heures de chemin de fer, il la conduisait
déjeuner là, comme il l'aurait menée à Asnières. Elle s'égaya beaucoup
de ce voyage qui n'en finissait plus. Tant mieux, si c'était au bout du
monde! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir. À dix
heures, ils descendirent à Bonnières; ils prirent le bac, un vieux bac
craquant et filant sur sa chaîne; car Bennecourt se trouve de l'autre
côté de la Seine. La journée de mai était splendide, les petits flots se
pailletaient d'or au soleil, les jeunes feuillages verdissaient
tendrement, dans le bleu sans tache. Et, au-delà des îles, dont la
rivière est peuplée en cet endroit, quelle joie que cette auberge de
campagne, avec son petit commerce d'épicerie, sa grande salle qui
sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier, où barbotaient des
canards! «Hé! père Faucheur, nous venons déjeuner... Une omelette, des
saucisses, du fromage.
--Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude?
--Non, non, une autre fois... Et du vin blanc, hein! du petit rose qui
gratte la gorge.» Déjà, Christine avait suivi la mère Faucheur dans la
basse-cour; et, quand cette dernière revint avec des oeufs, elle demanda
au peintre, avec son rire sournois de paysanne: «C'est donc que vous
êtes marié, à cette heure?
--Dame! répondit-il rondement, il le faut bien, puisque je suis avec ma
femme.» Le déjeuner fut exquis, l'omelette trop cuite, les saucisses
trop grasses, le pain d'une telle dureté, qu'il dut lui couper des
mouillettes pour qu'elle ne s'aimât, pas le poignet.
Ils burent deux bouteilles, en entamèrent une troisième, si gais, si
bruyants, qu'ils s'étourdissaient eux-mêmes, dans la grande salle où ils
mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes, affirmait qu'elle était
grise; et jamais ça ne lui était arrivé, et elle trouvait ça drôle, oh!
si drôle, riant à ne plus pouvoir se retenir.
«Allons prendre l'air, dit-elle enfin.
--C'est ça, marchons un peu... Nous repartons à quatre heures, nous
avons trois heures devant nous.» Ils remontèrent Bennecourt, qui aligne
ses maisons jaunes, le long de la berge, sur près de deux kilomètres.
Tout le village était aux champs, ils ne rencontrèrent que trois vaches
conduites par une petite fille. Lui, du geste, expliquait le pays,
semblait savoir où il allait; et, quand arrivés à la dernière maison,
une vieille bâtisse plantée sur le bord de la Seine, en face des coteaux
de Jeufoise, il en fit le tour, entra dans un bois de chênes, très
touffu. C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et, l'autre, un
gazon d'une douceur de velours, un abri de feuilles où le soleil seul
pénétrait en minces flèches de flamme. Tout de suite, leurs lèvres
s'unirent dans un baiser avide, et elle s'était abandonnée, et il
l'avait prise, au milieu de l'odeur fraîche des herbes foulées.
Longtemps, ils restèrent à cette place, attendris, maintenant, avec des
paroles rares et basses, occupés de la seule caresse de leur haleine,
comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond
de leurs yeux bruns.
Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent du bois, ils
tressaillirent: un paysan était là, sur la porte grande ouverte de la
mairie, et qui paraissait les avoir guettés de ses yeux rapetissés de
vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour cacher
sa gêne:
«Tiens! le père Poirette!!! C'est donc à vous, la cambuse?» Alors, le
vieux raconta avec des larmes que ses locataires étaient partis sans le
payer, en lui laissant leurs meubles.
Et il les invita à entrer. «Vous pouvez toujours voir, peut-être que vous
connaissez du monde... Ah! il y en a des Parisiens, qui seraient
contents!... Trois cents francs par an avec les meubles, n'est-ce pas
que c'est pour rien?» Curieusement, ils le suivirent. C'était une grande
lanterne de maison, qui semblait taillée dans un hangar: en bas, une
cuisine immense et une salle où l'on aurait pu faire danser; en haut,
deux pièces également, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux meubles,
ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une des chambres, et en une
table et des ustensiles de ménage, qui garnissaient la cuisine.
Mais, devant la maison, le jardin abandonné, planté d'abricotiers
magnifiques, se trouvait envahi de rosiers géants, couverts de roses;
tandis que, derrière, allant jusqu'au bois de chênes, il y avait un
petit champ de pommes de terre, enclos d'une haie vive.
«Je laisserai les pommes de terre», dit le père Poirette.
Claude et Christine s'étaient regardés, dans un de ces brusques désirs
de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. Ah! que ce serait
bon de s'aimer là, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils
sourirent, est-ce qu'ils pouvaient? ils avaient à peine le temps de
reprendre le train pour rentrer à Paris. Et le vieux paysan, qui était
le père de Mme Faucheur, les accompagna le long de la berge; puis, comme
ils montaient dans le bac, il leur cria, après tout un combat intérieur:
«Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs... Envoyez-moi du
monde.» À Paris, Claude accompagna Christine jusqu'à l'hôtel de Mme
Vanzade. Ils étaient devenus très tristes, ils échangèrent une longue
poignée de main, désespérée et muette, n'osant s'embrasser.
Une vie de tourment commença. En quinze jours, elle ne put venir que
trois fois; et elle accourait, essoufflée, n'ayant que quelques minutes
à elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, la
questionnait, inquiet de la voir pâlie, énervée, les yeux brillants de
fièvre. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce
caveau, sans air et sans jour, où elle se mourait d'ennui. Ses
étourdissements l'avaient reprise, le manque d'exercice faisait battre
le sang à ses tempes.
Elle lui avoua qu'elle s'était évanouie, un soir, dans sa chambre, comme
tout d'un coup étranglée par une main de plomb. Et elle n'avait pas de
paroles mauvaises contre sa maîtresse, elle s'attendrissait au
contraire: une pauvre créature, si vieille, si infirme, si bonne, qui
l'appelait sa fille. Cela lui coûtait comme une vilaine action, chaque
fois qu'elle l'abandonnait, pour courir chez son amant.
Deux semaines encore se passèrent. Les mensonges dont elle devait payer
chaque heure de liberté, lui devinrent intolérables. Maintenant, c'était
frémissante de honte qu'elle rentrait dans cette maison rigide, où son
amour lui semblait une tache. Elle s'était donnée, elle l'aurait crié
tout haut, et son honnêteté se révoltait à cacher cela comme une faute,
à mentir bassement; ainsi qu'une servante qui craint un renvoi.
Enfin, un soir, dans l'atelier, au moment où elle partait une fois
encore, Christine se jeta entre les bras de Claude, éperdument,
sanglotant de souffrance et de passion.
«Ah! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi donc, empêche-moi de
retourner là-bas!» Il l'avait saisie, il l'embrassait à l'étouffer.
«Bien vrai? tu m'aimes! Oh! cher amour!... Mais je n'ai rien, moi, et tu
perdrais tout. Est-ce que je puis tolérer que tu te dépouilles ainsi?»
Elle sanglot à plus fort, ses paroles bégayées se brisaient dans ses
larmes.
«Son argent, n'est-ce pas? ce qu'elle me laisserait... Tu crois donc
que je calcule? Jamais je n'y ai songé, je te le jure. Ah! qu'elle garde
tout et que je sois libre!...
Moi, je ne tiens à rien ni à personne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il
pas permis de faire ce que je veux? Je ne demande point que tu
m'épouses, je demande seulement à vivre avec toi...» Puis, dans un
dernier sanglot de torture:
«Ah! tu as raison, c'est mal de l'abandonner, cette pauvre femme! Ah! je
me méprise, je voudrais avoir la force... Mais je t'aime trop, je
souffre trop, je ne peux pourtant pas en mourir.
--Reste! reste! cria-t-il. Et que ce soient les autres qui meurent, il
n'y a que nous deux!» Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux
pleuraient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers qu'ils ne se
sépareraient jamais, jamais plus.
Ce fut une folie. Christine quitta brutalement Mme Vanzade, emporta sa
malle, dès le lendemain. Tout de suite, Claude et elle avaient évoqué la
vieille maison déserte de Bennecourt; les rosiers géants, les pièces
immenses.
Ah! partir; partir sans perdre une heure, vivre au bout de la terre,
dans la douceur de leur jeune ménage! Elle, joyeuse, battait des mains.
Lui, saignant encore de son échec du Salon, ayant le besoin de se
reprendre, aspirait à ce grand repos de la bonne nature; et il aurait
là-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou, il
rapporterait des chefs-d'oeuvre. En deux jours, tout fut prêt, le congé
de l'atelier donné, les quatre meubles portés au chemin de fer. Une
chance heureuse leur était advenue, une fortune, cinq cents francs payés
par le père Malgras, pour un lot d'une vingtaine de toiles, qu'il avait
triées au milieu des épaves du déménagement. Ils allaient vivre comme
des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait
quelques économies, un trousseau, des robes. Et ils se sauvèrent, une
véritable fuite, les amis évités, pas même prévenus par une lettre,
Paris dédaigné et lâché avec des rires de soulagement.
Juin s'achevait, une pluie torrentielle tomba pendant la semaine de leur
installation; et ils découvrirent que le père Poirette, avant de signer
avec eux, avait enlevé la moitié des ustensiles de cuisine. Mais la
désillusion restait sans prise, ils pataugeaient avec délices sous les
averses, ils faisaient des voyages de trois lieues, jusqu'à Vernon, pour
acheter des assiettes et des casseroles qu'ils rapportaient en triomphe.
Enfin, ils furent chez eux, n'occupant en haut qu'une des deux chambres,
abandonnant l'autre aux souris, transformant en bas la salle à manger en
un vaste atelier, surtout heureux, amusés comme des enfants, de manger
dans la cuisine, sur une table de sapin, près de l'âtre où chantait le
pot-au-feu. Ils avaient pris pour les servir une fille du village, qui
venait le matin et s'en allait le soir, Mélie, une nièce des Faucheur,
dont la stupidité les enchantait. Non, on n'en aurait pas trouvé une
plus bête dans tout le département!
Le soleil ayant reparu, des journées adorables se suivirent, des mois
coulèrent dans une félicité monotone.
Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la
semaine. Le matin, ils s'oubliaient très tard au lit, malgré les rayons
qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre, à travers les
fentes des volets.
Puis, après le déjeuner, c'étaient des flâneries sans fin, de grandes
courses sur le plateau planté de pommiers, par des chemins herbus de
campagne, des promenades le long de la Seine, au milieu des près,
jusqu'à la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de véritables
voyages de l'autre côté de l'eau, dans les champs de blé de Bonnières et
de Jeufosse. Un bourgeois, forcé de quitter le pays, leur avait vendu un
vieux canot trente francs; et ils avaient aussi la rivière, ils
s'étaient pris pour elle d'une passion de sauvages, y vivant des jours
entiers, naviguant, découvrant des terres nouvelles, restant cachés sous
les saules des berges, dans les petits bras noirs d'ombre. Entre les
îles semées au fil de l'eau, il y avait toute une cité mouvante et
mystérieuse, un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement,
frôlés de la caresse des branches basses, seuls au monde avec les
ramiers et les martins-pêcheurs. Lui, parfois, devait sauter sur le
sable, les jambes nues, pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait
les rames, voulait remonter les courants les plus durs, glorieuse de sa
force. Et, le soir, ils mangeaient des soupes aux choux dans la cuisine,
ils riaient de la bêtise de Mélié dont ils avaient ri la veille; puis,
dès neuf heures, ils étaient au lit, dans le vieux lit de noyer, vaste à
y loger une famille, et où ils faisaient leurs douze heures, jouant dès
l'aube à se jeter les oreillers, puis se rendormant, leurs bras à leurs
cous.
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