Baudequin dimanche, vers une heure du matin. Nous venions de partir, il n'y avait plus là que Gagnière, endormi sur sa chope... Alors, elle a pris Gagnière.» Irma les avait aperçus et leur faisait de loin des gestes tendres. Ils durent s'approcher. Lorsque Gagnière se retourna, avec ses cheveux pâles et sa petite face imberbe, l'air plus falot encore que de coutume, il ne marqua aucune surprise de les trouver dans son dos. «C'est inouï, murmura-t-il. --Quoi donc? demanda Fagerolles. --Mais ce petit chef-d'oeuvre... Et honnête, et naïf, et convaincu!» Il désignait la toile minuscule devant laquelle il s'était absorbé, une toile absolument enfantine, telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la peindre, une petite maison au bord d'un petit chemin, avec un petit arbre à côté, le tout de travers, cerné de traits noirs, sans oublier le tire-bouchon de fumée qui sortait du toit. Claude avait eu un geste nerveux, tandis que Fagerolles répétait avec flegme: «Très fin, très fin... Mais ton tableau, Gagnière, où est-il donc? --Mon tableau? il est là.» En effet, la toile envoyée par lui se trouvait justement près du petit chef-d'oeuvre. C'était un paysage d'un gris perlé, un bord de Seine, soigneusement peint, joli de ton quoiqu'un peu lourd, et d'un parfait équilibre, sans aucune brutalité révolutionnaire. «Sont-ils assez bêtes d'avoir refusé ça! dit Claude, qui s'était approché avec intérêt. Mais pourquoi, pourquoi, je vous le demande?» En effet, aucune raison n'expliquait le refus du jury. «Parce que c'est réaliste», dit Fagerolles, d'une voix si tranchante, qu'on ne pouvait savoir s'il blaguait le jury ou le tableau. Cependant, Irma, dont personne ne s'occupait, regardait fixement Claude, avec le sourire inconscient que la sauvagerie godiche de ce grand garçon lui mettait aux lèvres. Dire qu'il n'avait même pas eu l'idée de la revoir! Elle le trouvait si différent, si drôle, pas en beauté ce jour-là, hérissé, le teint brouillé comme après une grosse fièvre! Et, peinée de son peu d'attention, elle lui toucha le bras, d'un geste familier. «Dites, n'est-ce pas, en face, un de vos amis qui vous cherche?» C'était Dubuche, qu'elle connaissait, pour l'avoir rencontré une fois au café Baudequin. Il fendait péniblement la foule, les yeux vagues sur le flot des têtes. Mais, tout d'un coup, au moment où Claude tâchait de se faire voir, en gesticulant, l'autre lui tourna le dos et salua très bas un groupe de trois personnes, le père gras et court, la face cuite d'un sang trop chaud, la mère très maigre, couleur de cire, mangée d'anémie, la fille si chétive à dix-huit ans qu'elle avait encore la pauvreté grêle de la première enfance. «Bon! murmura le peintre, le voilà pincé... A-t-il de laides connaissances, cet animal-là! Où a-t-il pêché ces horreurs?» Gagnière, paisiblement, dit les connaître de nom. Le père Margaillan était un gros entrepreneur de maçonnerie, déjà cinq ou six fois millionnaire, et qui faisait sa fortune dans les grands travaux de Paris, bâtissant à lui seul des boulevards entiers. Sans doute Dubuche s'était trouvé en rapport avec lui, par un des architectes dont il redressait les plans. Mais Sandoz, que la maigreur de la jeune fille apitoyait, la jugea d'un mot. «Ah! le pauvre petit chat écorché! Quelle tristesse! --Laisse donc! déclara Claude avec férocité, ils ont sur la face tous les crimes de la bourgeoisie, ils suent la scrofule et la bêtise. C'est bien fait... Tiens! notre lâcheur file avec eux. Est-ce assez plat, un architecte? Bon voyage, qu'il nous retrouve!» Dubuche, qui n'avait pas aperçu ses amis, venait d'offrir son bras à la mère et s'en allait, en expliquant les tableaux, le geste débordant d'une complaisance exagérée. «Continuons, nous autres», dit Fagerolles. Et, s'adressant à Gagnière: «Sais-tu où ils ont fourré la toile de Claude, toi? --Moi, non, je la cherchais... Je vais avec vous. Il les accompagna, il oublia Irma, Bécot contre la cimaise. C'était elle qui avait eu le caprice de visiter le Salon à son bras, et il avait si peu l'habitude de promener ainsi une femme, qu'il la perdait sans cesse en chemin, stupéfait de la retrouver toujours près de lui, ne sachant plus comment ni pourquoi ils étaient ensemble. Elle courut, elle lui reprit le bras, pour suivre Claude, qui passait déjà dans une autre salle, avec Fagerolles et Sandoz. Alors, ils vaguèrent tous les cinq, le nez en l'air, coupés par une poussée, réunis par une autre, emportés au fil du courant. Une abomination de Chaîne les arrêta, un Christ pardonnant à la femme adultère, de sèches figures taillées dans du bois, d'une charpente osseuse violaçant la peau, et peintes avec de la boue. Mais, à côté, ils admirèrent une très belle étude de femme, vue de dos, les reins saillants, la tête tournée. C'était, le long des murs, un mélange de l'excellent et du pire, tous les genres confondus; les gâteux de l'école historique coudoyant les jeunes fous du réalisme, les simples niais restés dans le tas avec les fanfarons de l'originalité, une Jézabel morte qui semblait avoir pourri au fond des caves de l'École des Beaux-Arts, près de la Dame en blanc, très curieuse vision d'un oeil de grand artiste, un immense Berger regardant la mer, fable, en face d'une petite toile, des Espagnols jouant à la paume, un coup de lumière d'une intensité splendide. Rien ne manquait dans l'exécrable, ni les tableaux militaires aux soldats de plomb, ni l'Antiquité blafarde, ni le Moyen Âge sabré de bitume. Mais, de cet ensemble incohérent, des paysages surtout, presque tous d'une note sincère et juste, des portraits encore, la plupart très intéressants de facture, il sortait une bonne odeur de jeunesse, de bravoure et de passion. S'il y avait moins de mauvaises toiles au Salon officiel, la moyenne y était à coup sûr plus banale et plus médiocre. On se sentait là dans une bataille, et une bataille gaie, livrée de verve, quand le petit jour luit, que les clairons sonnent, que l'on marche à l'ennemi avec la certitude de le battre avant le coucher du soleil. Claude, ragaillardi par ce souffle de lutte, s'animait, se fâchait, écoutait maintenant monter les rires du public, l'air provocant, comme s'il eût entendu siffler des balles. Discrets à l'entrée, les rires sonnaient plus haut, à mesure qu'il avançait. Dans la troisième salle déjà, les femmes ne les étouffaient plus sous leurs mouchoirs, les hommes tendaient le ventre, afin de se soulager mieux. C'était l'hilarité contagieuse d'une foule venue pour s'amuser, s'excitant peu à peu, éclatant à propos d'un rien, égayée autant par les belles choses que par les détestables. On riait moins devant le Christ de Chaîne que devant l'étude de femme, dont la croupe saillante, comme sortie de la toile, paraissait d'un comique extraordinaire. La Dame en blanc, elle aussi, récréait le monde: on se poussait du coude, on se tordait, il se formait toujours là un groupe, la bouche fendue. Et chaque toile avait son succès, des gens s'appelaient de loin pour s'en montrer une bonne, continuellement des mots d'esprit circulaient de bouche en bouche; si bien que Claude, en entrant dans la quatrième salle, manqua gifler une vieille dame dont les gloussements l'exaspéraient. «Quels idiots! dit-il en se tournant vers les autres. Hein? on a envie de leur flanquer des chefs-d'oeuvre à la tête!», Sandoz s'était enflammé, lui aussi; et Fagerolles continuait à louer très haut les pires peintures, ce qui augmentait la gaieté; tandis que Gagnière, vague au milieu de la bousculade, tirait à sa suite Irma ravie, dont les jupes s'enroulaient aux jambes de tous les hommes. Mais, brusquement, Jury parut devant eux. Son grand nez rose, sa face blonde de beau garçon resplendissait. Il fendait violemment la foule, gesticulait, exultait comme d'un triomphe personnel. Dès qu'il aperçut Claude, il cria: «Ah! c'est toi, enfin! Il y a une heure que je te cherche... Un succès, mon vieux, oh! un succès... --Quel succès?... --Le succès de ton tableau, donc!... Viens, il faut que je te montre ça. Non, tu vas voir, c'est épatant!» Claude pâlit, une grosse joie l'étranglait, tandis qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec flegme. Le mot de Bongrand lui revint, il se crut du génie. «Tiens! bonjour!» continuait Jory, en donnant des poignées de main aux autres. Et, tranquillement, lui, Fagerolles et Gagnière entouraient Irma qui leur souriait, dans un partage bon enfant, en famille, comme elle disait elle-même. «Où est-ce, à la fin? demanda Sandoz impatient. Conduis-nous.» Jory prit la tête, suivi de la bande. Il fallut faire le coup de poing à la porte de la dernière salle, pour entrer. Mais Claude, resté en arrière, entendait toujours monter les rires, une clameur grandissante, le roulement d'une marée qui allait battre son plein. Et, comme il pénétrait enfin dans la salle, il vit une masse énorme, grouillante, confuse, en tas, qui s'écrasait devant le tableau. Tous les rires s'enflaient, s'épanouissaient, aboutissaient là. C'était de son tableau qu'on riait. «Hein? répéta Jory, triomphant, en voilà un succès!» Gagnière, intimidé, honteux comme si on l'eût giflé lui-même, murmura: «Trop de succès... J'aimerais mieux autre chose. --Es-tu bête! reprit Jory dans un élan de conviction exaltée. C'est le succès, ça... Qu'est-ce que ça fiche qu'ils rient! Nous voilà lancés, demain tous les journaux parleront de nous. --Crétins!» lâcha seulement Sandoz, la voix étranglée de douleur. Fagerolles se taisait, avec la tenue désintéressée et digne d'un ami de la famille qui suit un convoi. Et, seule, Irma restait souriante, trouvant ça drôle; puis, d'un geste caressant, elle s'appuya contre l'épaule du peintre hué, elle le tutoya et lui souffla doucement dans l'oreille: «Faut pas te faire de la bile, mon petit. C'est des bêtises, on s'amuse tout de même.» Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid le glaçait. Son coeur s'était arrêté un moment, tant la déception venait d'être cruelle. Et, les yeux élargis, attirés et fixés par une force invincible, il regardait son tableau, il s'étonnait, le reconnaissait à peine, dans cette salle. Ce n'était certainement pas la même oeuvre que dans son atelier. Elle avait jauni sous la lumière blafarde de l'écran de toile; elle semblait également diminuée, plus brutale et plus laborieuse à la fois; et, soit par l'effet des voisinages, soit à cause du nouveau milieu, il en voyait du premier regard tous les défauts, après avoir vécu des mois aveuglé devant elle. En quelques coups, il la refaisait, reculait les plans, redressait un membre, changeait la valeur d'un ton. Décidément, le monsieur au veston de velours ne valait rien, empâté, mal assis; la main seule était belle. Au fond, les deux petites lutteuses, la blonde, la brune, restées trop à l'état d'ébauche, manquaient de solidité, amusantes uniquement pour des yeux d'artiste. Mais il était content des arbres, de la clairière ensoleillée; et la femme nue, la femme couchée sur l'herbe, lui apparaissait supérieure à son talent même, comme si un autre l'avait peinte et qu'il ne l'eût pas connue encore, dans ce resplendissement de vie. Il se tourna vers Sandoz, il dit simplement: «Ils ont raison de rire, c'est incomplet... N'importe, la femme est bien! Bongrand ne s'est pas fichu de moi.» Son ami s'efforçait de l'emmener, mais il s'entêtait, il se rapprocha au contraire. Maintenant qu'il avait jugé son oeuvre, il écoutait et regardait la foule. L'explosion continuait, s'aggravait dans une gamme ascendante de fous rires. Dès la porte, il voyait se fendre les mâchoires des visiteurs, se rapetisser les yeux, s'élargir le visage; et c'étaient des souffles tempétueux d'hommes gras, des grincements rouillés d'hommes maigres, dominés par les petites flûtes aiguës des femmes. En face, contre la cimaise, des jeunes gens se renversaient comme si on leur avait chatouillé les côtes. Une dame venait de se laisser tomber sur une banquette, les genoux serrés, étouffant, tâchant de reprendre haleine dans son mouchoir. Le bruit de ce tableau si drôle devait se répandre, on se ruait des quatre coins du Salon, des bandes arrivaient, se poussaient, voulaient en être. «Où donc? Là-bas! Oh! cette farce!» Et les mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs, c'était le sujet surtout qui fouettait la gaieté: on ne comprenait pas, on trouvait ça insensé, d'une cocasserie à se rendre malade. «Voilà, la dame a trop chaud, tandis que le monsieur a mis sa veste de velours, de peur d'un rhume. --Mais non, elle est déjà bleue, le monsieur l'a retirée d'une mare, et il se repose à distance, en se bouchant le nez.--Pas poli, l'homme! il pourrait nous montrer son autre figure.--Je vous dis que c'est un pensionnat de jeunes filles en promenade: regardez les deux qui jouent à saute-mouton.--Tiens! un savonnage: les chairs sont bleues, les arbres sont bleus, pour sûr qu'il l'a passé au bleu, son tableau!» Ceux qui ne riaient pas entraient en fureur: ce bleuissement, cette notation nouvelle de la lumière semblaient une insulte. Est-ce qu'on laisserait outrager l'art? De vieux messieurs brandissaient des cannes. Un personnage grave s'en allait, vexé, en déclarant à sa femme qu'il n'aimait pas les mauvaises plaisanteries. Mais un autre, un petit homme méticuleux, ayant cherché dans le catalogue l'explication du tableau, pour l'instruction de sa demoiselle, et lisant à voix haute le titre: _Plein air_, ce fut autour de lui une reprise formidable, des cris, des huées. Le mot courait, on le répétait, on le commentait: plein air, oh! oui, plein air, le ventre à l'air, tout en l'air, tra-la-la-laire! Cela tournait au scandale, la foule grossissait encore, les faces se congestionnaient dans la chaleur croissante, chacune avec la bouche ronde et bête des ignorants qui jugent de la peinture, exprimant à elles toutes la somme d'âneries, de réflexions saugrenues, de ricanements stupides et mauvais, que la vue d'une oeuvre originale peut tirer à l'imbécillité bourgeoise. Et, à ce moment, comme dernier coup, Claude vit reparaître Dubuche, qui traînait les Margaillan. Dès qu'il arriva devant le tableau, l'architecte, embarrassé, pris d'une honte lâche, voulut presser le pas, emmener son monde, en affectant de n'avoir aperçu ni la toile ni ses amis. Mais déjà l'entrepreneur s'était planté sur ses courtes jambes, écarquillant les yeux, lui demandant très haut, de sa grosse voix rauque: «Dites donc, quel est le sabot qui a fichu ça?» Cette brutalité bon enfant, ce cri d'un parvenu millionnaire qui résumait la moyenne de l'opinion, redoubla l'hilarité; et lui, flatté de son succès, les côtes chatouillées par l'étrangeté de cette peinture, partit à son tour, mais d'un rire tel, si démesuré, si ronflant, au fond de sa poitrine grasse, qu'il dominait tous les autres. C'était l'alléluia, l'éclat final des grandes orgues. «Emmenez ma fille», dit la pâle Mme Margaillan à l'oreille de Dubuche. Il se précipita, dégagea Régine, qui avait baissé les paupières; et il déployait des muscles vigoureux, comme s'il eût sauvé ce pauvre être d'un danger de mort. Puis, ayant quitté les Margaillan à la porte, après des poignées de main et des saluts d'homme du monde, il revint vers ses amis, il dit carrément à Sandoz, à Fagerolles et à Gagnière: «Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute... Je l'avais prévenu que le public ne comprendrait pas. C'est cochon, oui, vous aurez beau dire, c'est cochon!--Ils ont hué Delacroix, interrompit Sandoz, blanc de rage, les poings serrés. Ils ont tué Courbet. Ah! race ennemie, stupidité de bourreaux! Gagnière, qui partageait maintenant cette rancune d'artiste, se fâchait au souvenir de ses batailles des concerts Pas de loup, chaque dimanche pour la vraie musique. «Et ils sifflent Wagner, ce sont les mêmes; je les reconnais... Tenez! ce gros, là-bas...» Il fallut que Jory le retînt. Lui, aurait excité la foule. Il répétait que c'était fameux, qu'il y avait là pour cent mille francs de publicité. Et Irma, lâchée encore, venait de retrouver dans la cohue deux amis à elle, deux jeunes boursiers, qui étaient parmi les plus acharnés blagueurs, et qu'elle endoctrinait, qu'elle forçait à trouver ça très bien, en leur donnant des tapes sur les doigts. Mais Fagerolles n'avait pas desserré les dents. Il examinait toujours la toile, il jetait des coups d'oeil sur le public. Avec son flair de Parisien et sa conscience souple de gaillard adroit, il se rendait compte du malentendu; et, vaguement, il sentait déjà ce qu'il faudrait pour que cette peinture fît la conquête de tous, quelques tricheries peut-être, des atténuations, un arrangement du sujet, un adoucissement de la facture. L'influence que Claude avait eue sur lui persistait: il en restait pénétré, à jamais marqué. Seulement, il le trouvait archi-fou d'exposer une pareille chose. N'était-ce pas stupide de croire à l'intelligence du public? À quoi bon cette femme nue avec ce monsieur habillé? Que voulaient dire les deux petites lutteuses du fond? Et les qualités d'un maître, un morceau de peinture comme il n'y en avait pas deux dans le Salon! Un grand mépris lui venait de ce peintre admirablement doué, qui faisait rire tout Paris comme le dernier des barbouilleurs. Ce mépris devint si fort qu'il ne put le cacher davantage. Il dit, dans un accès d'invincible franchise: «Ah! écoute, mon cher, tu l'as voulu, c'est toi qui es trop bête.» Claude, en silence, détournant les yeux de la foule, le regarda. Il n'avait point faibli, pâle seulement sous les rires, les lèvres agitées d'un léger tic nerveux: personne ne le connaissait, son oeuvre seule était souffletée. Puis, il reporta un instant les regards sur le tableau, parcourut de là les autres toiles de la salle, lentement. Et, dans le désastre de ses illusions, dans la douleur vive de son orgueil, un souffle de courage, une bouffée de santé et d'enfance, lui vinrent de toute cette peinture si gaiement brave, montant à l'assaut de l'antique routine, avec une passion si désordonnée. Il en était consolé et raffermi, sans remords, sans contrition, poussé au contraire à heurter le public davantage. Certes, il y avait là bien des maladresses, bien des efforts puérils, mais quel joli ton général, quel coup de lumière apporté, une lumière gris d'argent, fine, diffuse, égayée de tous les reflets dansants du plein air! C'était comme une fenêtre brusquement ouverte dans la vieille cuisine au bitume, dans les jus recuits de la tradition, et le soleil entrait, et les murs riaient de cette matinée de printemps! La note claire de son tableau, ce bleuissement dont on se moquait, éclatait parmi les autres. N'était-ce pas l'aube attendue, un jour nouveau qui se levait pour l'art? Il aperçut un critique qui s'arrêtait sans rire, des peintres célèbres, surpris, la mine grave, le père Malgras, très sale, allant de tableau en tableau avec sa moue de fin dégustateur, tombant en arrêt devant le sien, immobile, absorbé. Alors, il se retourna vers Fagerolles, il l'étonna par cette réponse tardive: «On est bête comme on peut, mon cher, et il est à croire que je resterai bête... Tant mieux pour toi, si tu es un malin!». Tout de suite, Fagerolles lui tapa sur l'épaule, en camarade qui plaisante, et Claude se laissa prendre le bras par Sandoz. On l'emmenait enfin, la bande entière quitta le Salon des Refusés, en décidant qu'on allait passer par la salle de l'architecture; car, depuis un instant, Dubuche, dont on avait reçu un projet de Musée, piétinait et les suppliait d'un regard si humble, qu'il semblait difficile de ne pas lui donner cette satisfaction. «Ah! dit plaisamment Jory, en entrant dans la salle, quelle glacière! On respire ici.» Tous se découvrirent et s'essuyèrent le front avec soulagement, comme s'ils arrivaient sous la fraîcheur de ombrages, au bout d'une longue course en plein soleil. La salle était vide. Du plafond, tendu d'un écran de toile blanche, tombait une clarté égale, douce et morne, qui se reflétait, pareille à une eau de source immobile, dans le miroir du parquet fortement ciré. Aux quatre murs, d'un rouge déteint, les projets, les grands et les petits châssis, bordés de bleu pâle, mettaient les taches lavées de leurs teintes d'aquarelle. Et seul, absolument seul au milieu de ce désert, un monsieur barbu se tenait debout devant un projet d'Hospice, plongé dans une contemplation profonde. Trois dames parurent, s'effacèrent, traversèrent en fuyant à petits pas pressés. Déjà Dubuche montrait et expliquait son oeuvre aux camarades. C'était un seul châssis, une pauvre petite salle de Musée, qu'il avait envoyée par hâte ambitieuse, en dehors des usages, et contre la volonté de son patron, qui pourtant la lui avait fait recevoir, se croyant engagé d'honneur. «Est-ce que c'est pour loger les tableaux de l'école du plein air, ton Musée?» demanda Fagerolles sans rire. Gagnière admirait, d'un branle de la tête, en songeant à autre chose; tandis que Claude et Sandoz, par amitié, examinaient et s'intéressaient sincèrement. «Eh! ce n'est pas mal, mon vieux, dit le premier. Les ornements sont encore d'une tradition joliment bâtarde... N'importe, ça va!» Jory, impatient, finit par l'interrompre. «Ah! filons, voulez-vous? Moi, je m'enrhume.» La bande reprit sa marche. Mais le pis était que, pour couper au plus court, il leur fallait traverser tout le Salon officiel; et ils s'y résignèrent, malgré le serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les pieds, par protestation. Fendant la foule, avançant avec raideur, ils suivirent l'enfilade des salles, en jetant à droite et à gauche des regards indignés. Ce n'était plus le gai scandale de leur Salon à eux, les tons clairs, la lumière exagérée du soleil. Des cadres d'or pleins d'ombre se succédaient, des choses gourmées et noires, des nudités d'atelier jaunissant sous des jours de cave, toute la défroque classique, l'histoire, le genre, le paysage, trempés ensemble au fond du même cambouis de la convention. Une médiocrité uniforme suintait des oeuvres, la salissure boueuse du ton qui les caractérisait, dans cette bonne tenue d'un art au sang pauvre et dégénéré. Et ils pressaient le pas, et ils galopaient pour échapper à ce règne encore debout du bitume, condamnant tout en bloc avec leur belle injustice de sectaires, criant qu'il n'y avait là rien, rien, rien; Enfin, ils s'échappèrent, et ils descendaient au jardin, lorsqu'ils rencontrèrent Mahoudeau et Chaîne. Le premier se jeta dans les bras de Claude. «Ah! mon cher, ton tableau, quel tempérament!» Le peintre, tout de suite, loua la Vendangeuse. «Et toi, dis donc, tu leur en as fichu par la tête, un morceau!» Mais la vue de Chaîne, auquel personne ne parlait de sa Femme adultère, et qui errait silencieux, l'apitoya. Il trouvait une mélancolie profonde à l'exécrable peinture à la vie manquée de ce paysan, victime des admirations bourgeoises. Toujours il lui donnait la joie d'un éloge. Il le secoua amicalement, il cria: «Très bien aussi, votre machine... Ah! mon gaillard, le dessin ne vous fait pas peur!--non, bien sûr!» déclara Chaîne, dont la face s'était empourprée de vanité, sous les broussailles noires de sa barbe. Mahoudeau et lui se joignirent à la bande; et le premier demanda aux autres s'ils avaient vu le Semeur, de Chambouvard. C'était inouï, le seul morceau de sculpture du Salon. Tous le suivirent dans le jardin, que la foule envahissait maintenant. «Tiens! reprit Mahoudeau, en s'arrêtant au milieu de l'allée centrale, il est justement devant son Semeur, Chambouvard.» En effet, un homme obèse était là, campé fortement sur ses grosses jambes, et s'admirant. La tête dans les épaules, il avait une face épaisse et belle d'idole hindoue. On le disait fils d'un vétérinaire des environs d'Amiens. À quarante-cinq ans, il était déjà l'auteur de vingt chefs-d'oeuvre, des statues simples et vivantes, de la chair bien moderne, pétrie par un ouvrier de génie, sans raffinement; et cela au hasard de la production, donnant ses oeuvres comme un champ donne son herbe, bon un jour, mauvais le lendemain, dans l'ignorance absolue de ce qu'il créait. Il poussait le manque de sens critique jusqu'à ne pas faire de distinction, entre les fils les plus glorieux de ses mains, et les détestables magots qu'il lui arrivait de bâcler parfois. Sans fièvre nerveuse, sans un doute, toujours solide et convaincu, il avait un orgueil de Dieu. «Étonnant, le semeur! murmura Claude, et quelle bâtisse, et quel geste!» Fagerolles, qui n'avait pas regardé la statue s'amusait beaucoup du grand homme et de la queue de jeunes disciples béants, qu'il traînait d'ordinaire à sa suite. «Regardez-les donc, ils communient, ma parole!... Et lui, hein? quelle bonne tête de brute, transfigurée dans la contemplation de son nombril!» Seul et à l'aise au milieu de la curiosité de tous, Chambouvard s'ébahissait, de l'air foudroyé d'un homme qui s'étonne d'avoir enfanté une pareille oeuvre. Il semblait la voir pour la première fois, il n'en revenait point. Puis, un ravissement noya sa face large, il dodelina de la tête, il éclata d'un rire doux et invincible, en répétant à dix reprises: «C'est comique... c'est comique...» Toute sa queue derrière lui, se pâmait, tandis qu'il n'imaginait rien d'autre, pour dire l'adoration où il était de lui-même. Mais il y eut un léger émoi: Bongrand, qui se promenait, les mains derrière le dos, les yeux vagues, venait de tomber sur Chambouvard; et le public, s'écartant, chuchotait, s'intéressait à la poignée de main échangée par les deux artistes célèbres, l'un court et sanguin, l'autre grand et frissonnant. On entendit des mots de bonne camaraderie: «Toujours des merveilles! Parbleu! Et vous, rien cette année? Non, rien. Je me repose, je cherche. Allons donc! farceur; ça vient tout seul. Adieu! Adieu!» Déjà, Chambouvard, accompagné de sa cour, s'en allait lentement au travers de la foule, avec des regards de monarque heureux de vivre; pendant que Bongrand, qui avait reconnu Claude et ses amis, s'approchait d'eux, les mains fébriles, et leur désignait le sculpteur d'un mouvement nerveux du menton, en disant: «En voilà un gaillard que j'envie! Toujours croire qu'on fait des chefs-d'oeuvre!» Il complimenta Mahoudeau de sa Vendangeuse, se montra paternel pour tous, avec sa large bonhomie, son abandon de vieux romantique rangé, décoré. Puis, s'adressant à Claude: «Eh bien, qu'est-ce que je vous disais? Vous avez vu, là-haut... Vous voici passé chef d'école.--Ah! oui, répondit Claude, ils m'arrangent... C'est vous, notre maître à tous.» Bongrand eut un geste de vague souffrance, et il se sauva, en disant: «Taisez-vous donc! je ne suis pas même mon maître!» Un moment encore, la bande erra dans le jardin. On était retourné voir la Vendangeuse, lorsque Jory s'aperçut que Gagnière n'avait plus Irma Bécot à son bras. Ce dernier fut stupéfait: où diable pouvait-il l'avoir perdue? Mais quand Fagerolles lui eut conté qu'elle s'en était allée dans la foule, avec deux messieurs, il se tranquillisa; et il suivit les autres, plus léger, soulagé de cette bonne fortune qui l'ahurissait. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500